Le cadavre incroyable

Je me penchai, avec une anxiété inexprimable, sur le corps du reporter,

et j'eus la joie de constater qu'il dormait! Il dormait de ce sommeil

profond et maladif dont j'avais vu s'endormir Frédéric Larsan. Lui aussi

était victime du narcotique que l'on avait versé dans nos aliments.

Comment, moi-même, n'avais-je point subi le même sort! Je réfléchis

alors que le narcotique avait dû être versé dans notre vin ou dans notre

eau, car ainsi tout s'expliquait: «je ne bois pas en mangeant.» Doué par

la nature d'une rotondité prématurée, je suis au régime sec, comme on

dit. Je secouai avec force Rouletabille, mais je ne parvenais point à

lui faire ouvrir les yeux. Ce sommeil devait être, à n'en point douter,

le fait de Mlle Stangerson.

Celle-ci avait certainement pensé que, plus que son père encore, elle

avait à craindre la veille de ce jeune homme qui prévoyait tout, qui

savait tout! Je me rappelai que le maître d'hôtel nous avait recommandé,

en nous servant, un excellent Chablis qui, sans doute, avait passé sur

la table du professeur et de sa fille.

Plus d'un quart d'heure s'écoula ainsi. Je me résolus, en ces

circonstances extrêmes, où nous avions tant besoin d'être éveillés, à

des moyens robustes. Je lançai à la tête de Rouletabille un broc d'eau.

Il ouvrit les yeux, enfin! de pauvres yeux mornes, sans vie et ni

regard. Mais n'était-ce pas là une première victoire? Je voulus la

compléter; j'administrai une paire de gifles sur les joues de

Rouletabille, et le soulevai. Bonheur! je sentis qu'il se raidissait

entre mes bras, et je l'entendis qui murmurait: «Continuez, mais ne

faites pas tant de bruit!...» Continuer à lui donner des gifles sans

faire de bruit me parut une entreprise impossible. Je me repris à le

pincer et à le secouer, et il put tenir sur ses jambes. Nous étions

sauvés!...

«On m'a endormi, fit-il... Ah! J'ai passé un quart d'heure abominable

avant de céder au sommeil... Mais maintenant, c'est passé! Ne me quittez

pas!...»

Il n'avait pas plus tôt terminé cette phrase que nous eûmes les oreilles

déchirées par un cri affreux qui retentissait dans le château, un

véritable cri de la mort...

«Malheur! hurla Rouletabille... nous arrivons trop tard!...»

Et il voulut se précipiter vers la porte; mais il était tout étourdi et

roula contre la muraille. Moi, j'étais déjà dans la galerie, le revolver

au poing, courant comme un fou du côté de la chambre de Mlle Stangerson.

Au moment même où j'arrivais à l'intersection de la galerie tournante et

de la galerie droite, je vis un individu qui s'échappait de

l'appartement de Mlle Stangerson et qui, en quelques bonds, atteignit le

palier.

Je ne fus pas maître de mon geste: je tirai... le coup de revolver

retentit dans la galerie avec un fracas assourdissant; mais l'homme,

continuant ses bonds insensés, dégringolait déjà l'escalier. Je courus

derrière lui, en criant: «Arrête! arrête! ou je te tue!...» Comme je me

précipitais à mon tour dans l'escalier, je vis en face de moi, arrivant

du fond de la galerie, aile gauche du château, Arthur Rance qui hurlait:

«Qu'y a-t-il?... Qu'y a-t-il?...» Nous arrivâmes presque en même temps

au bas de l'escalier, Arthur Rance et moi; la fenêtre du vestibule était

ouverte; nous vîmes distinctement la forme de l'homme qui fuyait;

instinctivement, nous déchargeâmes nos revolvers dans sa direction;

l'homme n'était pas à plus de dix mètres devant nous; il trébucha et

nous crûmes qu'il allait tomber; déjà nous sautions par la fenêtre; mais

l'homme se reprit à courir avec une vigueur nouvelle; j'étais en

chaussettes, l'Américain était pieds nus; nous ne pouvions espérer

l'atteindre «si nos revolvers ne l'atteignaient pas»! Nous tirâmes nos

dernières cartouches sur lui; il fuyait toujours... Mais il fuyait du

côté droit de la cour d'honneur vers l'extrémité de l'aile droite du

château, dans ce coin entouré de fossés et de hautes grilles d'où il

allait lui être impossible de s'échapper, dans ce coin qui n'avait

d'autre issue, «devant nous», que la porte de la petite chambre en

encorbellement occupée maintenant par le garde.

L'homme, bien qu'il fût inévitablement blessé par nos balles, avait

maintenant une vingtaine de mètres d'avance. Soudain, derrière nous,

au-dessus de nos têtes, une fenêtre de la galerie s'ouvrit et nous

entendîmes la voix de Rouletabille qui clamait, désespérée:

«Tirez, Bernier! Tirez!»

Et la nuit claire, en ce moment, la nuit lunaire, fut encore striée d'un

éclair.

À la lueur de cet éclair, nous vîmes le père Bernier, debout avec son

fusil, à la porte du donjon.

Il avait bien visé. «L'ombre tomba.» Mais, comme elle était arrivée à

l'extrémité de l'aile droite du château, elle tomba de l'autre côté de

l'angle de la bâtisse; c'est-à-dire que nous vîmes qu'elle tombait, mais

elle ne s'allongea définitivement par terre que de cet autre côté du mur

que nous ne pouvions pas voir. Bernier, Arthur Rance et moi, nous

arrivions de cet autre côté du mur, vingt secondes plus tard. «L'ombre

était morte à nos pieds.»

Réveillé évidemment de son sommeil léthargique par les clameurs et les

détonations, Larsan venait d'ouvrir la fenêtre de sa chambre et nous

criait, comme avait crié Arthur Rance: «Qu'y a-t-il?... Qu'y a-t-il?...»

Et nous, nous étions penchés sur l'ombre, sur la mystérieuse ombre morte

de l'assassin. Rouletabille, tout à fait réveillé maintenant, nous

rejoignit dans le moment, et je lui criai:

«Il est mort! Il est mort!...

--Tant mieux, fit-il... Apportez-le dans le vestibule du château...

Mais il se reprit:

«Non! non! Déposons-le dans la chambre du garde!...»

Rouletabille frappa à la porte de la chambre du garde... Personne ne

répondit de l'intérieur... ce qui ne m'étonna point, naturellement.

«Évidemment, il n'est pas là, fit le reporter, sans quoi il serait déjà

sorti!... Portons donc ce corps dans le vestibule...»

Depuis que nous étions arrivés sur «l'ombre morte», la nuit s'était

faite si noire, par suite du passage d'un gros nuage sur la lune, que

nous ne pouvions que toucher cette ombre sans en distinguer les lignes.

Et cependant, nos yeux avaient hâte de savoir! Le père Jacques, qui

arrivait, nous aida à transporter le cadavre jusque dans le vestibule du

château. Là, nous le déposâmes sur la première marche de l'escalier.

J'avais senti, sur mes mains, pendant ce trajet, le sang chaud qui

coulait des blessures...

Le père Jacques courut aux cuisines et en revint avec une lanterne. Il

se pencha sur le visage de «l'ombre morte», et nous reconnûmes le garde,

celui que le patron de l'auberge du «Donjon» appelait «l'homme vert» et

que, une heure auparavant, j'avais vu sortir de la chambre d'Arthur

Rance, chargé d'un ballot. Mais, ce que j'avais vu, je ne pouvais le

rapporter qu'à Rouletabille seul, ce que je fis du reste quelques

instants plus tard.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne saurais passer sous silence l'immense stupéfaction--je dirai même

le cruel désappointement--dont firent preuve Joseph Rouletabille et

Frédéric Larsan, lequel nous avait rejoint dans le vestibule. Ils

tâtaient le cadavre... ils regardaient cette figure morte, ce costume

vert du garde... et ils répétaient, l'un et l'autre: «Impossible!...

c'est impossible!»

Rouletabille s'écria même:

«C'est à jeter sa tête aux chiens!»

Le père Jacques montrait une douleur stupide accompagnée de lamentations

ridicules. Il affirmait qu'on s'était trompé et que le garde ne pouvait

être l'assassin de sa maîtresse. Nous dûmes le faire taire. On aurait

assassiné son fils qu'il n'eût point gémi davantage, et j'expliquai

cette exagération de bons sentiments par la peur dont il devait être

hanté que l'on crût qu'il se réjouissait de ce décès dramatique; chacun

savait, en effet, que le père Jacques détestait le garde. Je constatai

que seul, de nous tous qui étions fort débraillés ou pieds nus ou en

chaussettes, le père Jacques était entièrement habillé.

Mais Rouletabille n'avait pas lâché le cadavre; à genoux sur les dalles

du vestibule, éclairé par la lanterne du père Jacques, il déshabillait

le corps du garde!... Il lui mit la poitrine à nu. Elle était sanglante.

Et, soudain, prenant, des mains du père Jacques, la lanterne, il en

projeta les rayons, de tout près, sur la blessure béante. Alors, il se

releva et dit sur un ton extraordinaire, sur un ton d'une ironie

sauvage:

«Cet homme que vous croyez avoir tué à coups de revolver et de

chevrotines est mort d'un coup de couteau au coeur!»

Je crus, une fois de plus, que Rouletabille était devenu fou et je me

penchai à mon tour sur le cadavre. Alors je pus constater qu'en effet le

corps du garde ne portait aucune blessure provenant d'un projectile, et

que, seule, la région cardiaque avait été entaillée par une lame aiguë.

Le mystère de la chambre jaune · 第 63 / 77 题