La galerie inexplicable

Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son antichambre,

continue toujours le carnet de Rouletabille. Nous étions presque à sa

porte, dans cette galerie où venait de se passer l'incroyable phénomène.

Il y a des moments où l'on sent sa cervelle fuir de toutes parts. Une

balle dans la tête, un crâne qui éclate, le siège de la logique

assassiné, la raison en morceaux... tout cela était sans doute

comparable à la sensation, qui m'épuisait, «qui me vidait», du

déséquilibre de tout, de la fin de mon moi pensant, pensant avec ma

pensée d'homme! La ruine morale d'un édifice rationnel, doublé de la

ruine réelle de la vision physiologique, alors que les yeux voient

toujours clair, quel coup affreux sur le crâne!

Heureusement, Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son

antichambre. Je la vis; et ce fut une diversion à ma pensée en chaos...

Je la respirai... «je respirai son parfum de la dame en noir... Chère

dame en noir, chère dame en noir» que je ne reverrai jamais plus! Mon

Dieu! dix ans de ma vie, la moitié de ma vie pour revoir la dame en

noir! Mais, hélas! Je ne rencontre plus, de temps en temps, et

encore!... et encore!... que le parfum, à peu près le parfum dont je

venais respirer la trace, sensible pour moi seul, dans le parloir de ma

jeunesse!... c'est cette réminiscence aiguë de ton cher parfum, dame en

noir, qui me fit aller vers celle-ci que voilà tout en blanc, et si

pâle, si pâle, et si belle sur le seuil de la «galerie inexplicable»!

Ses beaux cheveux dorés relevés sur la nuque laissent voir l'étoile

rouge de sa tempe, la blessure dont elle faillit mourir... Quand je

commençais seulement à prendre ma raison par le bon bout, dans cette

affaire, j'imaginais que, la nuit du mystère de la «Chambre Jaune», Mlle

Stangerson portait les cheveux en bandeaux... «Mais, avant mon entrée

dans la «Chambre Jaune», comment aurais-je raisonné sans la chevelure

aux bandeaux»?

Et maintenant, je ne raisonne plus du tout, depuis le fait de la

«galerie inexplicable»; je suis là, stupide, devant l'apparition de Mlle

Stangerson, pâle et si belle. Elle est vêtue d'un peignoir d'une

blancheur de rêve. On dirait une apparition, un doux fantôme. Son père

la prend dans ses bras, l'embrasse avec passion, semble la reconquérir

une fois de plus, puisqu'une fois de plus elle eût pu, pour lui, être

perdue! Il n'ose l'interroger... Il l'entraîne dans sa chambre où nous

les suivons... car, enfin, il faut savoir!... La porte du boudoir est

ouverte... Les deux visages épouvantés des gardes-malades sont penchés

vers nous... «Mlle Stangerson demande ce que signifie tout ce bruit.»

«Voilà, dit-elle, c'est bien simple!...»--Comme c'est simple! comme

c'est simple!--... Elle a eu l'idée de ne pas dormir cette nuit dans sa

chambre, de se coucher dans la même pièce que les gardes-malades, dans

le boudoir... Et elle a fermé, sur elles trois, la porte du boudoir...

Elle a, depuis la nuit criminelle, des craintes, des peurs soudaines

fort compréhensibles, n'est-ce pas?... Qui comprendra pourquoi, cette

nuit justement «où il devait revenir», elle s'est enfermée par un

«hasard» très heureux avec ses femmes? Qui comprendra pourquoi elle

repousse la volonté de M. Stangerson de coucher dans le salon de sa

fille, puisque sa fille a peur? Qui comprendra pourquoi la lettre, qui

était tout à l'heure sur la table de la chambre, «n'y est plus»!...

Celui qui comprendra cela dira: Mlle Stangerson savait que l'assassin

devait revenir... elle ne pouvait l'empêcher de revenir... elle n'a

prévenu personne parce qu'il faut que l'assassin reste inconnu...

inconnu de son père, inconnu de tous... excepté de Robert Darzac. Car M.

Darzac doit le connaître maintenant... Il le connaissait peut-être

avant! Se rappeler la phrase du jardin de l'Élysée: «Me faudra-t-il,

pour vous avoir, commettre un crime?» Contre qui, le crime, sinon

«contre l'obstacle», contre l'assassin? Se rappeler encore cette phrase

de M. Darzac en réponse à ma question: «Cela ne vous déplairait-il point

que je découvre l'assassin?--Ah! Je voudrais le tuer de ma main!» Et je

lui ai répliqué: «Vous n'avez pas répondu à ma question!» Ce qui était

vrai. En vérité, en vérité, M. Darzac connaît si bien l'assassin qu'il a

peur que je le découvre, «tout en voulant le tuer». Il n'a facilité mon

enquête que pour deux raisons: d'abord parce que je l'y ai forcé;

ensuite, pour mieux veiller sur elle...

Je suis dans la chambre... dans sa chambre... je la regarde, elle... et

je regarde aussi la place où était la lettre tout à l'heure... Mlle

Stangerson s'est emparée de la lettre; cette lettre était pour elle,

évidemment... évidemment... Ah! comme la malheureuse tremble... Elle

tremble au récit fantastique que son père lui fait de la présence de

l'assassin dans sa chambre et de la poursuite dont il a été l'objet...

Mais il est visible... il est visible qu'elle n'est tout à fait rassurée

que lorsqu'on lui affirme que l'assassin, par un sortilège inouï, a pu

nous échapper.

Et puis il y a un silence... Quel silence!... Nous sommes tous là, à

«la» regarder... Son père, Larsan, le père Jacques et moi... Quelles

pensées roulent dans ce silence autour d'elle?... Après l'événement de

ce soir, après le mystère de la «galerie inexplicable», après cette

réalité prodigieuse de l'installation de l'assassin dans sa chambre, à

elle, il me semble que toutes les pensées, toutes, depuis celles qui se

traînent sous le crâne du père Jacques, jusqu'à celles qui «naissent»

sous le crâne de M. Stangerson, toutes pourraient se traduire par ces

mots qu'on lui adresserait, à elle: «Oh! toi qui connais le mystère,

explique-le-nous, et nous te sauverons peut-être!» Ah! comme je voudrais

la sauver... d'elle-même, et de l'autre!... J'en pleure... Oui, je sens

mes yeux se remplir de larmes devant tant de misère si horriblement

cachée.

Elle est là, celle qui a le parfum de «la dame en noir»... je la vois

enfin, chez elle, dans sa chambre, dans cette chambre où elle n'a pas

voulu me recevoir... dans cette chambre «où elle se tait», où elle

continue de se taire. Depuis l'heure fatale de la «Chambre Jaune», nous

tournons autour de cette femme invisible et muette pour savoir ce

qu'elle sait. Notre désir, notre volonté de savoir doivent lui être un

supplice de plus. Qui nous dit que, si «nous apprenons», la connaissance

de «son» mystère ne sera pas le signal d'un drame plus épouvantable que

ceux qui se sont déjà déroulés ici? Qui nous dit qu'elle n'en mourra

pas? Et cependant, elle a failli mourir... et nous ne savons rien... Ou

plutôt il y en a qui ne savent rien... mais moi... si je savais «qui»,

je saurais tout... Qui? qui? qui?... et ne sachant pas qui, je dois me

taire, par pitié pour elle, car il ne fait point de doute qu'elle sait,

elle, comment «il» s'est enfui, lui, de la «Chambre Jaune», et cependant

elle se tait. Pourquoi parlerais-je? Quand je saurai qui, «je lui

parlerai, à lui!»

Elle nous regarde maintenant... mais de loin... comme si nous n'étions

pas dans sa chambre... M. Stangerson rompt le silence. M. Stangerson

déclare que, désormais, il ne quittera plus l'appartement de sa fille.

C'est en vain que celle-ci veut s'opposer à cette volonté formelle, M.

Stangerson tient bon. Il s'y installera dès cette nuit même, dit-il. Sur

quoi, uniquement occupé de la santé de sa fille, il lui reproche de

s'être levée... puis il lui tient soudain de petits discours

enfantins... Il lui sourit... il ne sait plus beaucoup ni ce qu'il dit,

ni ce qu'il fait... L'illustre professeur perd la tête... Il répète des

mots sans suite qui attestent le désarroi de son esprit... celui du

nôtre n'est guère moindre. Mlle Stangerson dit alors, avec une voix si

douloureuse, ces simples mots: «Mon père! mon père!» que celui-ci éclate

en sanglots. Le père Jacques se mouche et Frédéric Larsan, lui-même, est

obligé de se détourner pour cacher son émotion. Moi, je n'en peux

plus... je ne pense plus, je ne sens plus, je suis au-dessous du

végétal. Je me dégoûte.

C'est la première fois que Frédéric Larsan se trouve, comme moi, en face

de Mlle Stangerson, depuis l'attentat de la «Chambre Jaune». Comme moi,

il avait insisté pour pouvoir interroger la malheureuse; mais, pas plus

que moi, il n'avait été reçu. À lui comme à moi, on avait toujours fait

la même réponse: Mlle Stangerson était trop faible pour nous recevoir,

les interrogatoires du juge d'instruction la fatiguaient suffisamment,

etc... Il y avait là une mauvaise volonté évidente à nous aider dans nos

recherches qui, «moi», ne me surprenait pas, mais qui étonnait toujours

Frédéric Larsan. Il est vrai que Frédéric Larsan et moi avons une

conception du crime tout à fait différente...

... Ils pleurent... Et je me surprends encore à répéter au fond de moi:

La sauver!... la sauver malgré elle! la sauver sans la compromettre! La

sauver sans qu'«il» parle! Qui: «il?»--«Il», l'assassin... Le prendre et

lui fermer la bouche!... Mais M. Darzac l'a fait entendre: «pour lui

fermer la bouche, il faut le tuer!» Conclusion logique des phrases

échappées à M. Darzac. Ai-je le droit de tuer l'assassin de Mlle

Stangerson? Non!... Mais qu'il m'en donne seulement l'occasion. Histoire

de voir s'il est bien, réellement, en chair et en os! Histoire de voir

son cadavre, puisqu'on ne peut saisir son corps vivant!

Ah! comment faire comprendre à cette femme, qui ne nous regarde même

pas, qui est toute à son effroi et à la douleur de son père, que je suis

capable de tout pour la sauver... Oui... oui... je recommencerai à

prendre ma raison par le bon bout et j'accomplirai des prodiges...

Je m'avance vers elle... je veux parler, je veux la supplier d'avoir

confiance en moi... je voudrais lui faire entendre par quelques mots,

compris d'elle seule et de moi, que je sais comment son assassin est

sorti de la «Chambre Jaune», que j'ai deviné la moitié de son secret...

et que je la plains, elle, de tout mon coeur... Mais déjà son geste nous

prie de la laisser seule, exprime la lassitude, le besoin de repos

immédiat... M. Stangerson nous demande de regagner nos chambres, nous

remercie, nous renvoie... Frédéric Larsan et moi saluons, et, suivis du

père Jacques, nous regagnons la galerie. J'entends Frédéric Larsan qui

murmure: «Bizarre! bizarre!...» Il me fait signe d'entrer dans sa

chambre. Sur le seuil, il se retourne vers le père Jacques. Il lui

demande:

«Vous l'avez bien vu, vous?

--Qui?

--L'homme!

--Si je l'ai vu!... Il avait une large barbe rousse, des cheveux roux...

--C'est ainsi qu'il m'est apparu, à moi, fis-je.

--Et à moi aussi», dit Frédéric Larsan.

Le grand Fred et moi nous sommes seuls, maintenant, à parler de la

chose, dans sa chambre. Nous en parlons une heure, retournant l'affaire

dans tous les sens. Il est clair que Fred, aux questions qu'il me pose,

aux explications qu'il me donne, est persuadé--malgré ses yeux, malgré

mes yeux, malgré tous les yeux--que l'homme a disparu par quelque

passage secret de ce château qu'il connaissait.

«Car il connaît le château, me dit-il; il le connaît bien...

--C'est un homme de taille plutôt grande, bien découplé...

--Il a la taille qu'il faut... murmure Fred...

--Je vous comprends, dis-je... mais comment expliquez-vous la barbe

rousse, les cheveux roux?

--Trop de barbe, trop de cheveux... Des postiches, indique Frédéric

Larsan.

--C'est bientôt dit... Vous êtes toujours occupé par la pensée de Robert

Darzac... Vous ne pourrez donc vous en débarrasser jamais?... Je suis

sûr, moi, qu'il est innocent...

--Tant mieux! Je le souhaite... mais vraiment tout le condamne... Vous

avez remarqué les pas sur le tapis?... Venez les voir...

--Je les ai vus... Ce sont «les pas élégants» du bord de l'étang.

--Ce sont les pas de Robert Darzac; le nierez-vous?

--Évidemment, on peut s'y méprendre...

--Avez-vous remarqué que la trace de ces pas «ne revient pas»? Quand

l'homme est sorti de la chambre, poursuivi par nous tous, ses pas n'ont

point laissé de traces...

--L'homme était peut-être dans la chambre «depuis des heures». La boue

de ses bottines a séché et il glissait avec une telle rapidité sur la

pointe de ses bottines... On le voyait fuir, l'homme... on ne

l'entendait pas...»

Soudain, j'interromps ces propos sans suite, sans logique, indignes de

nous. Je fais signe à Larsan d'écouter:

«Là, en bas... on ferme une porte...»

Je me lève; Larsan me suit; nous descendons au rez-de-chaussée du

château; nous sortons du château. Je conduis Larsan à la petite pièce en

encorbellement dont la terrasse donne sous la fenêtre de la galerie

tournante. Mon doigt désigne cette porte fermée maintenant, ouverte tout

à l'heure, sous laquelle filtre de la lumière.

«Le garde! dit Fred.

--Allons-y!» lui soufflai-je...

Et, décidé, mais décidé à quoi, le savais-je? décidé à croire que le

garde est le coupable? l'affirmerais-je? je m'avance contre la porte, et

je frappe un coup brusque.

Certains penseront que ce retour à la porte du garde est bien tardif...

et que notre premier devoir à tous, après avoir constaté que l'assassin

nous avait échappé dans la galerie, était de le rechercher partout

ailleurs, autour du château, dans le parc... Partout...

Si l'on nous fait une telle objection, nous n'avons pour y répondre que

ceci: c'est que l'assassin était disparu de telle sorte de la galerie

«que nous avons réellement pensé qu'il n'était plus nulle part»! Il nous

avait échappé quand nous avions tous la main dessus, quand nous le

touchions presque... nous n'avions plus aucun ressort pour nous imaginer

que nous pourrions maintenant le découvrir dans le mystère de la nuit et

du parc. Enfin, je vous ai dit de quel coup cette disparition m'avait

choqué le crâne!

... Aussitôt que j'eus frappé, la porte s'ouvrit; le garde nous demanda

d'une voix calme ce que nous voulions. Il était en chemise «et il allait

se mettre au lit»; le lit n'était pas encore défait...

Nous entrâmes; je m'étonnai.

«Tiens! vous n'êtes pas encore couché?...

--Non! répondit-il d'une voix rude... J'ai été faire une tournée dans le

parc et dans les bois... J'en reviens... Maintenant, j'ai sommeil...

bonsoir!...

--Écoutez, fis-je... Il y avait tout à l'heure, auprès de votre fenêtre,

une échelle...

--Quelle échelle? Je n'ai pas vu d'échelle!... Bonsoir!»

Et il nous mit à la porte tout simplement.

Dehors, je regardai Larsan. Il était impénétrable.

«Eh bien? fis-je...

--Eh bien? répéta Larsan...

--Cela ne vous ouvre-t-il point des horizons?»

Sa mauvaise humeur était certaine. En rentrant au château, je l'entendis

qui bougonnait:

«Il serait tout à fait, mais tout à fait étrange que je me fusse trompé

à ce point!...»

Et, cette phrase, il me semblait qu'il l'avait plutôt prononcée à mon

adresse qu'il ne se la disait à lui-même.

Il ajouta:

«Dans tous les cas, nous serons bientôt fixés... Ce matin il fera jour.»

Le mystère de la chambre jaune · 第 48 / 77 题