Étrange phénomène de dissociation de la matière

_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)._

Me voici de nouveau à la pierre de la fenêtre, continue Rouletabille, et

de nouveau ma tête dépasse cette pierre; entre les rideaux dont la

disposition n'a pas bougé, je m'apprête à regarder, anxieux de savoir

dans quelle attitude je vais trouver l'assassin. S'il pouvait me tourner

le dos! S'il pouvait être encore à cette table, en train d'écrire...

Mais peut-être... peut-être n'est-il plus là!... Et comment se serait-il

enfui?... Est-ce que je n'ai pas son échelle»?... Je fais appel à tout

mon sang-froid. J'avance encore la tête. Je regarde: il est là; je

revois son dos monstrueux, déformé par les ombres projetées par la

bougie. Seulement, «il» n'écrit plus et la bougie n'est plus sur le

petit bureau. La bougie est sur le parquet devant l'homme courbé

au-dessus d'elle. Position bizarre, mais qui me sert. Je retrouve ma

respiration. Je monte encore. Je suis aux derniers échelons; ma main

gauche saisit l'appui de la fenêtre; au moment de réussir je sens mon

coeur battre à coups précipités. Je mets mon revolver entre mes dents.

Ma main droite maintenant tient aussi l'appui de la fenêtre. Un

mouvement nécessairement un peu brusque, un rétablissement sur les

poignets et je vais être sur la fenêtre... Pourvu que l'échelle!...

C'est ce qui arrive... je suis dans la nécessité de prendre un point

d'appui un peu fort sur l'échelle et mon pied n'a point plutôt quitté

celle-ci que je sens qu'elle bascule. Elle racle le mur et s'abat...

Mais déjà mes genoux touchent la pierre... Avec une rapidité que je

crois sans égale, je me dresse debout sur la pierre... Mais plus rapide

que moi a été l'assassin... Il a entendu le raclement de l'échelle

contre le mur et j'ai vu tout à coup le dos monstrueux se soulever,

l'homme se dresser, se retourner... J'ai vu sa tête... ai-je bien vu sa

tête?... La bougie était sur le parquet et n'éclairait suffisamment que

ses jambes. À partir de la hauteur de la table, il n'y avait guère dans

la chambre que des ombres, que de la nuit... J'ai vu une tête chevelue,

barbue... Des yeux de fou; une face pâle qu'encadraient deux larges

favoris; la couleur, autant que je pouvais dans cette seconde obscure

distinguer, la couleur... en était rousse... à ce qu'il m'est apparu...

à ce que j'ai pensé... Je ne connaissais point cette figure. Ce fut, en

somme, la sensation principale que je reçus de cette image entrevue dans

des ténèbres vacillantes... Je ne connaissais pas cette figure «ou, tout

au moins, je ne la reconnaissais pas»!

Ah! Maintenant, il fallait faire vite!... il fallait être le vent! la

tempête!... la foudre! Mais hélas... hélas! «il y avait des mouvements

nécessaires...» Pendant que je faisais les mouvements nécessaires de

rétablissement sur les poignets, du genou sur la pierre, de mes pieds

sur la pierre... l'homme qui m'avait aperçu à la fenêtre avait bondi,

s'était précipité comme je l'avais prévu sur la porte de l'antichambre,

avait eu le temps de l'ouvrir et fuyait. Mais déjà j'étais derrière lui

revolver au poing. Je hurlai: «À moi!»

Comme une flèche j'avais traversé la chambre et cependant j'avais pu

voir qu'«il y avait une lettre sur la table». Je rattrapai presque

l'homme dans l'antichambre, car le temps qu'il lui avait fallu pour

ouvrir la porte lui avait au moins pris une seconde. Je le touchai

presque; il me colla sur le nez la porte qui donne de l'antichambre sur

la galerie... Mais j'avais des ailes, je fus dans la galerie à trois

mètres de lui... M. Stangerson et moi le poursuivîmes à la même hauteur.

L'homme avait pris, toujours comme je l'avais prévu, la galerie à sa

droite, c'est-à-dire le chemin préparé de sa fuite... «À moi, Jacques! À

moi, Larsan!» m'écriai-je. Il ne pouvait plus nous échapper! Je poussai

une clameur de joie, de victoire sauvage... L'homme parvint à

l'intersection des deux galeries à peine deux secondes avant nous et la

rencontre que j'avais décidée, le choc fatal qui devait inévitablement

se produire, eut lieu! Nous nous heurtâmes tous à ce carrefour: M.

Stangerson et moi venant d'un bout de la galerie droite, le père Jacques

venant de l'autre bout de cette même galerie et Frédéric Larsan venant

de la galerie tournante. Nous nous heurtâmes jusqu'à tomber...

«Mais l'homme n'était pas là!»

Nous nous regardions avec des yeux stupides, des yeux d'épouvante,

devant cet «irréel»: «l'homme n'était pas là!»

Où est-il? Où est-il? Où est-il?... Tout notre être demandait: «Où

est-il?»

«Il est impossible qu'il se soit enfui! m'écriai-je dans une colère plus

grande que mon épouvante!

--Je le touchais, s'exclama Frédéric Larsan.

--Il était là, j'ai senti son souffle dans la figure! faisait le père

Jacques.

--Nous le touchions!» répétâmes-nous, M. Stangerson et moi.

Où est-il? Où est-il? Où est-il?...

Nous courûmes comme des fous dans les deux galeries; nous visitâmes

portes et fenêtres; elles étaient closes, hermétiquement closes... On

n'avait pas pu les ouvrir, puisque nous les trouvions fermées... Et

puis, est-ce que cette ouverture d'une porte ou d'une fenêtre par cet

homme, ainsi traqué, sans que nous ayons pu apercevoir son geste, n'eût

pas été plus inexplicable encore que la disparition de l'homme lui-même?

Où est-il? Où est-il?... Il n'a pu passer par une porte, ni par une

fenêtre, ni par rien. Il n'a pu passer à travers nos corps!...

J'avoue que, dans le moment, je fus anéanti. Car, enfin, il faisait

clair dans la galerie, et dans cette galerie il n'y avait ni trappe, ni

porte secrète dans les murs, ni rien où l'on pût se cacher. Nous

remuâmes les fauteuils et soulevâmes les tableaux. Rien! Rien! Nous

aurions regardé dans une potiche, s'il y avait eu une potiche!

Le mystère de la chambre jaune · 第 46 / 77 题