Traquenard

_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille._

La nuit dernière, nuit du 29 au 30 octobre, écrit Joseph Rouletabille,

je me réveille vers une heure du matin. Insomnie ou bruit du dehors? Le

cri de la «Bête du Bon Dieu» retentit avec une résonance sinistre, au

fond du parc. Je me lève; j'ouvre ma fenêtre. Vent froid et pluie;

ténèbres opaques, silence. Je referme ma fenêtre. La nuit est encore

déchirée par la bizarre clameur. Je passe rapidement un pantalon, un

veston. Il fait un temps à ne pas mettre un chat dehors; qui donc, cette

nuit, imite, si près du château, le miaulement du chat de la mère

Agenoux? Je prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et,

sans faire aucun bruit, j'ouvre ma porte.

Me voici dans la galerie; une lampe à réflecteur l'éclaire parfaitement;

la flamme de cette lampe vacille comme sous l'action d'un courant d'air.

Je sens le courant d'air. Je me retourne. Derrière moi, une fenêtre est

ouverte, celle qui se trouve à l'extrémité de ce bout de galerie sur

laquelle donnent nos chambres, à Frédéric Larsan et à moi, galerie que

j'appellerai «galerie tournante» pour la distinguer de la «galerie

droite», sur laquelle donne l'appartement de Mlle Stangerson. Ces deux

galeries se croisent à angle droit. Qui donc a laissé cette fenêtre

ouverte, ou qui vient de l'ouvrir? Je vais à la fenêtre; je me penche au

dehors. À un mètre environ sous cette fenêtre, il y a une terrasse qui

sert de toit à une petite pièce en encorbellement qui se trouve au

rez-de-chaussée. On peut, au besoin, sauter de la fenêtre sur la

terrasse, et de là, se laisser glisser dans la cour d'honneur du

château. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait évidemment pas avoir

sur lui la clef de la porte du vestibule. Mais pourquoi m'imaginer cette

scène de gymnastique nocturne? À cause d'une fenêtre ouverte? Il n'y a

peut-être là que la négligence d'un domestique. Je referme la fenêtre en

souriant de la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une

fenêtre ouverte. Nouveau cri de la «Bête du Bon Dieu» dans la nuit. Et

puis, le silence; la pluie a cessé de frapper les vitres. Tout dort dans

le château. Je marche avec des précautions infinies sur le tapis de la

galerie. Arrivé au coin de la galerie droite, j'avance la tête et y

jette un prudent regard. Dans cette galerie, une autre lampe à

réflecteur donne une lumière éclairant parfaitement les quelques objets

qui s'y trouvent, trois fauteuils et quelques tableaux pendus aux murs.

Qu'est-ce que je fais là? Jamais le château n'a été aussi calme. Tout y

repose. Quel est cet instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle

Stangerson? Qu'est-ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson?

Pourquoi cette voix qui crie au fond de mon être: «Va jusqu'à la chambre

de Mlle Stangerson!» Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et «je

vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont conduits par

des pas qui y sont déjà allés». Oui, sur ce tapis, des traces de pas ont

apporté la boue du dehors et je suis ces pas qui me conduisent à la

chambre de Mlle Stangerson. Horreur! Horreur! Ce sont «les pas élégants»

que je reconnais, «les pas de l'assassin!» Il est venu du dehors, par

cette nuit abominable. Si l'on peut descendre de la galerie par la

fenêtre, grâce à la terrasse, on peut aussi y entrer.

L'assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas revenus. Il

s'est introduit dans le château par cette fenêtre ouverte à l'extrémité

de la galerie tournante; il est passé devant la chambre de Frédéric

Larsan, devant la mienne, a tourné à droite, dans la galerie droite, _et

est entré dans la chambre de Mlle Stangerson_. Je suis devant la porte

de l'appartement de Mlle Stangerson, devant la porte de l'antichambre:

elle est entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit.

Je me trouve dans l'antichambre et là, sous la porte de la chambre même,

je vois une barre de lumière. J'écoute. Rien! Aucun bruit, pas même

celui d'une respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans le silence qui

est derrière cette porte! Mes yeux sur la serrure m'apprennent que cette

serrure est fermée à clef, et la clef est en dedans. Et dire que

l'assassin est peut-être là! Qu'il doit être là! S'échappera-t-il

encore, cette fois? Tout dépend de moi! Du sang-froid et, surtout, pas

une fausse manoeuvre! «Il faut voir dans cette chambre.» Y entrerai-je

par le salon de Mlle Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le

boudoir, et l'assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la

porte devant laquelle je suis en ce moment.

«Pour moi, ce soir, il n'y a pas encore eu crime», car rien

n'expliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux

gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu'à la complète

guérison de Mlle Stangerson.

Puisque je suis à peu près sûr que l'assassin est là, pourquoi ne pas

donner l'éveil tout de suite? L'assassin se sauvera peut-être, mais

peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson? Et si, par hasard, l'assassin,

ce soir, n'était pas un assassin?» La porte a été ouverte pour lui

livrer passage: par qui?--et a été refermée: par qui? Il est entré,

cette nuit, dans cette chambre dont la porte était certainement fermée à

clef à l'intérieur, «car Mlle Stangerson, tous les soirs, s'enferme avec

ses gardes dans son appartement». Qui a tourné cette clef de la chambre

pour laisser entrer l'assassin? Les gardes? Deux domestiques fidèles, la

vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? C'est bien improbable. Du

reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle Stangerson, très

inquiète, très prudente, m'a dit Robert Darzac, veille elle-même à sa

sûreté depuis qu'elle est assez bien portante pour faire quelques pas

dans son appartement--dont je ne l'ai pas encore vue sortir. Cette

inquiétude et cette prudence soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient

frappé M. Darzac, m'avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime

de la «Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse

_attendait l'assassin_. L'attendait-elle encore ce soir? Mais qui donc a

tourné cette clef pour ouvrir «à l'assassin qui est là»? Si c'était Mlle

Stangerson «elle-même»? Car enfin elle peut redouter, elle doit redouter

la venue de l'assassin et avoir des raisons pour lui ouvrir la porte,

«pour être forcée de lui ouvrir la porte!» Quel terrible rendez-vous est

donc celui-ci? Rendez-vous de crime? À coup sûr, pas rendez-vous

d'amour, car Mlle Stangerson adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces

réflexions traversent mon cerveau comme un éclair qui n'illuminerait que

des ténèbres. Ah! Savoir...

S'il y a tant de silence, derrière cette porte, c'est sans doute qu'on y

a besoin de silence! Mon intervention peut être la cause de plus de mal

que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon intervention ne

déterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah! voir et savoir, sans

troubler le silence!

Je sors de l'antichambre. Je vais à l'escalier central, je le descends;

me voici dans le vestibule; je cours le plus silencieusement possible

vers la petite chambre au rez-de-chaussée, où couche, depuis l'attentat

du pavillon, le père Jacques.

«Je le trouve habillé», les yeux grands ouverts, presque hagards. Il ne

semble point étonné de me voir; il me dit qu'il s'est levé parce qu'il a

entendu le cri de «la Bête du Bon Dieu», et qu'il a entendu des pas,

dans le parc, des pas qui glissaient devant sa fenêtre. Alors, il a

regardé à la fenêtre «et il a vu passer, tout à l'heure, un fantôme

noir». Je lui demande s'il a une arme. Non, il n'a plus d'arme, depuis

que le juge d'instruction lui a pris son revolver. Je l'entraîne. Nous

sortons dans le parc par une petite porte de derrière. Nous glissons le

long du château jusqu'au point qui est juste au-dessous de la chambre de

Mlle Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui défends

de bouger, et moi, profitant d'un nuage qui recouvre en ce moment la

lune, je m'avance en face de la fenêtre, mais en dehors du carré de

lumière qui en vient; «car la fenêtre est entrouverte». Par précaution?

Pour pouvoir sortir plus vite par la fenêtre, si quelqu'un venait à

entrer par une porte? Oh! oh! celui qui sautera par cette fenêtre aurait

bien des chances de se rompre le cou! Qui me dit que l'assassin n'a pas

une corde? Il a dû tout prévoir... Ah! savoir ce qui se passe dans cette

chambre!... connaître le silence de cette chambre!... Je retourne au

père Jacques et je prononce un mot, à son oreille: «Échelle». Dès

l'abord, j'ai bien pensé à l'arbre qui, huit jours auparavant m'a déjà

servi d'observatoire, mais j'ai aussitôt constaté que la fenêtre est

entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir, cette fois-ci, en

montant dans l'arbre, de ce qui se passe dans la chambre. Et puis non

seulement je veux voir, mais pouvoir entendre et... agir...

Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un instant et

revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands signes avec ses

bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je suis près de lui:

«Venez!» me souffle-t-il.

Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il me dit:

«J'étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon, qui

nous sert de débarras, au jardinier et à moi; la porte du donjon était

ouverte et l'échelle n'y était plus. En sortant, sous le clair de lune,

voilà où je l'ai aperçue!»

Et il me montrait, à l'autre extrémité du château, une échelle appuyée

contre les «corbeaux» qui soutenaient la terrasse, au-dessous de la

fenêtre que j'avais trouvée ouverte. La terrasse m'avait empêché de voir

l'échelle... grâce à cette échelle, il était extrêmement facile de

pénétrer dans la galerie tournante du premier étage, et je ne doutai

plus que ce fût là le chemin pris par l'inconnu.

Nous courons à l'échelle; mais, au moment de nous en emparer, le père

Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pièce du

rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l'extrémité de cette

aile droite du château, et qui a pour plafond cette terrasse dont j'ai

parlé. Le père Jacques pousse un peu la porte, regarde à l'intérieur, et

me dit, dans un souffle.

«Il n'est pas là!--Qui?--le garde!»

La bouche encore une fois à mon oreille: «Vous savez bien que le garde

couche dans cette pièce, depuis qu'on fait des réparations au

donjon!...» et, du même geste significatif, il me montre la porte

entrouverte, l'échelle, la terrasse et la fenêtre, que j'ai tout à

l'heure refermée, de la galerie tournante.

Quelles furent mes pensées alors? Avais-je le temps d'avoir des pensées?

Je «sentais», plus que je ne pensais...

Évidemment, sentais-je, «si le garde est là-haut dans la chambre» (je

dis: «si», car je n'ai, en ce moment, en dehors de cette échelle, et de

cette chambre du garde déserte, aucun indice qui me permette même de

soupçonner le garde), s'il y est, il a été obligé de passer par cette

échelle et par cette fenêtre, car les pièces qui se trouvent derrière sa

nouvelle chambre, étant occupées par le ménage du maître d'hôtel et de

la cuisinière, et par les cuisines, lui ferment le chemin du vestibule

et de l'escalier, à l'intérieur du château... «si c'est le garde qui a

passé par là», il lui aura été facile, sous quelque prétexte, hier soir,

d'aller dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit

simplement poussée à l'intérieur, les panneaux joints, de telle sorte

qu'il n'ait plus, de l'extérieur, qu'à appuyer dessus pour que la

fenêtre s'ouvre et qu'il puisse sauter dans la galerie. Cette nécessité

de la fenêtre non fermée à l'intérieur restreint singulièrement le champ

des recherches sur la personnalité de l'assassin. Il faut que l'assassin

«soit de la maison»; à moins qu'il n'ait un complice, auquel je ne crois

pas...; à moins... à moins que Mlle Stangerson «elle-même» ait veillé à

ce que cette fenêtre ne soit point fermée de l'intérieur...

«Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle

Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui la

séparent de son assassin?»

J'empoigne l'échelle et nous voici repartis sur les derrières du

château. La fenêtre de la chambre est toujours entrouverte; les rideaux

sont tirés, mais ne se rejoignent point; ils laissent passer un grand

rai de lumière, qui vient s'allonger sur la pelouse à mes pieds. Sous la

fenêtre de la chambre j'applique mon échelle. Je suis à peu près sûr de

n'avoir fait aucun bruit. «Et, pendant que le père Jacques reste au pied

de l'échelle», je gravis l'échelle, moi, tout doucement, tout doucement,

avec mon gourdin. Je retiens ma respiration; je lève et pose les pieds

avec des précautions infinies. Soudain, un gros nuage, et une nouvelle

averse. Chance. Mais, tout à coup, le cri sinistre de la «Bête du Bon

Dieu» m'arrête au milieu de mon ascension. Il me semble que ce cri vient

d'être poussé derrière moi, à quelques mètres. Si ce cri était un

signal! Si quelque complice de l'homme m'avait vu, sur mon échelle. Ce

cri appelle peut-être l'homme à la fenêtre! Peut-être!... Malheur,

«l'homme est à la fenêtre! Je sens sa tête au-dessus de moi; j'entends

son souffle. Et moi, je ne puis le regarder; le plus petit mouvement de

ma tête, et je suis perdu! Va-t-il me voir? Va-t-il, dans la nuit,

baisser la tête? Non!... il s'en va... il n'a rien vu... je le sens,

plus que je ne l'entends, marcher, à pas de loup, dans la chambre; et je

gravis encore quelques échelons. Ma tête est à la hauteur de la pierre

d'appui de la fenêtre; mon front dépasse cette pierre; mes yeux, entre

les rideaux, voient.

L'homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, _et il écrit._

Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui; mais, comme il est

penché sur la flamme de cette bougie, la lumière projette des ombres qui

me le déforment. Je ne vois qu'un dos monstrueux, courbé.

Chose stupéfiante: Mlle Stangerson n'est pas là! Son lit n'est pas

défait. Où donc couche-t-elle, cette nuit? Sans doute dans la chambre à

côté, avec ses femmes. Hypothèse. Joie de trouver l'homme seul.

Tranquillité d'esprit pour préparer le traquenard.

Mais qui est donc cet homme qui écrit là, sous mes yeux, installé à ce

bureau comme s'il était chez lui? S'il n'y avait point «les pas de

l'assassin» sur le tapis de la galerie, s'il n'y avait pas eu la fenêtre

ouverte, s'il n'y avait pas eu, sous cette fenêtre, l'échelle, je

pourrais être amené à penser que cet homme a le droit d'être là et qu'il

s'y trouve normalement à la suite de causes normales que je ne connais

pas encore. Mais il ne fait point de doute que cet inconnu mystérieux

est l'homme de la «Chambre Jaune», celui dont Mlle Stangerson est

obligée, sans le dénoncer, de subir les coups assassins. Ah! voir sa

figure! Le surprendre! Le prendre!

Si je saute dans la chambre en ce moment, «il» s'enfuit ou par

l'antichambre ou par la porte à droite qui donne sur le boudoir. Par là,

traversant le salon, il arrive à la galerie et je le perds. Or, je le

tiens; encore cinq minutes, et je le tiens, mieux que si je l'avais dans

une cage... Qu'est-ce qu'il fait là, solitaire, dans la chambre de Mlle

Stangerson? Qu'écrit-il? À qui écrit-il?... Descente. L'échelle par

terre. Le père Jacques me suit. Rentrons au château. J'envoie le père

Jacques éveiller M. Stangerson. Il doit m'attendre chez M. Stangerson,

et ne lui rien dire de précis avant mon arrivée. Moi, je vais aller

éveiller Frédéric Larsan. Gros ennui pour moi. J'aurais voulu travailler

seul et avoir toute l'aubaine de l'affaire, au nez de Larsan endormi.

Mais le père Jacques et M. Stangerson sont des vieillards et moi, je ne

suis peut-être pas assez développé. Je manquerais peut-être de force...

Larsan, lui, a l'habitude de l'homme que l'on terrasse, que l'on jette

par terre, que l'on relève, menottes aux poignets. Larsan m'ouvre,

ahuri, les yeux gonflés de sommeil, prêt à m'envoyer promener, ne

croyant nullement à mes imaginations de petit reporter. Il faut que je

lui affirme que «l'homme est là!»

«C'est bizarre, dit-il, _je croyais l'avoir quitté cet après-midi, à

Paris!_»

Il se vêt hâtivement et s'arme d'un revolver. Nous nous glissons dans la

galerie.

Larsan me demande:

«Où est-il?

--Dans la chambre de Mlle Stangerson.

--Et Mlle Stangerson?

--Elle n'est pas dans sa chambre!

--Allons-y!

--N'y allez pas! L'homme, à la première alerte, se sauvera... il a trois

chemins pour cela... la porte, la fenêtre, le boudoir où se trouvent les

femmes...

--Je tirerai dessus...

--Et si vous le manquez? Si vous ne faites que le blesser? Il

s'échappera encore... Sans compter que, lui aussi, est certainement

armé... Non, laissez-moi diriger l'expérience, et je réponds de tout...

--Comme vous voudrez», me dit-il avec assez de bonne grâce.

Alors, après m'être assuré que toutes les fenêtres des deux galeries

sont hermétiquement closes, je place Frédéric Larsan à l'extrémité de la

galerie tournante, devant cette fenêtre que j'ai trouvée ouverte et que

j'ai refermée. Je dis à Fred:

«Pour rien au monde, vous ne devez quitter ce poste, jusqu'au moment où

je vous appellerai... Il y a cent chances sur cent pour que l'homme

revienne à cette fenêtre et essaye de se sauver par là, quand il sera

poursuivi, car c'est par là qu'il est venu et par là qu'il a préparé sa

fuite. Vous avez un poste dangereux...

--Quel sera le vôtre? demanda Fred.

--Moi, je sauterai dans la chambre, et je vous rabattrai l'homme!

--Prenez mon revolver, dit Fred, je prendrai votre bâton.

--Merci, fis-je, vous êtes un brave homme»

Et j'ai pris le revolver de Fred. J'allais être seul avec l'homme,

là-bas, qui écrivait dans la chambre, et vraiment ce revolver me faisait

plaisir.

Je quittai donc Fred, l'ayant posté à la fenêtre 5 sur le plan, et je me

dirigeai, toujours avec la plus grande précaution, vers l'appartement de

M. Stangerson, dans l'aile gauche du château. Je trouvai M. Stangerson

avec le père Jacques, qui avait observé la consigne, se bornant à dire à

son maître qu'il lui fallait s'habiller au plus vite. Je mis alors M.

Stangerson, en quelques mots, au courant de ce qui se passait. Il

s'arma, lui aussi, d'un revolver, me suivit et nous fûmes aussitôt dans

la galerie tous trois. Tout ce qui vient de se passer, depuis que

j'avais vu l'assassin assis devant le bureau, avait à peine duré dix

minutes. M. Stangerson voulait se précipiter immédiatement sur

l'assassin et le tuer: c'était bien simple. Je lui fis entendre qu'avant

tout il ne fallait pas risquer, «en voulant le tuer, de le manquer

vivant».

Quand je lui eus juré que sa fille n'était pas dans la chambre et

qu'elle ne courait aucun danger, il voulut bien calmer son impatience et

me laisser la direction de l'événement. Je dis encore au père Jacques et

à M. Stangerson qu'ils ne devaient venir à moi que lorsque je les

appellerais ou lorsque je tirerais un coup de revolver «et j'envoyai le

père Jacques se placer» devant la fenêtre située à l'extrémité de la

galerie droite. (La fenêtre est marquée du chiffre 2 sur mon plan.)

J'avais choisi ce poste pour le père Jacques parce que j'imaginais que

l'assassin, traqué à sa sortie de la chambre, se sauvant à travers la

galerie pour rejoindre la fenêtre qu'il avait laissée ouverte, et

voyant, tout à coup, en arrivant au carrefour des galeries, devant cette

dernière fenêtre, Larsan gardant la galerie tournante, continuerait son

chemin dans la galerie droite. Là, il rencontrerait le père Jacques, qui

l'empêcherait de sauter dans le parc par la fenêtre qui ouvrait à

l'extrémité de la galerie droite. C'est ainsi, certainement, qu'en une

telle occurrence devait agir l'assassin s'il connaissait les lieux (et

cette hypothèse ne faisait point de doute pour moi). Sous cette fenêtre,

en effet, se trouvait extérieurement une sorte de contrefort. Toutes les

autres fenêtres des galeries donnaient à une telle hauteur sur des

fossés qu'il était à peu près impossible de sauter par là sans se rompre

le cou. Portes et fenêtres étaient bien et solidement fermées, y compris

la porte de la chambre de débarras, à l'extrémité de la galerie droite:

Je m'en étais rapidement assuré.

Donc, après avoir indiqué comme je l'ai dit, son poste au père Jacques

«et l'y avoir vu», je plaçai M. Stangerson devant le palier de

l'escalier, non loin de la porte de l'antichambre de sa fille. Tout

faisait prévoir que, dès lors que je traquais l'assassin dans la

chambre, celui-ci se sauverait par l'antichambre plutôt que par le

boudoir où se trouvaient les femmes et dont la porte avait dû être

fermée par Mlle Stangerson elle-même, si, comme je le pensais, elle

s'était réfugiée dans ce boudoir «pour ne pas voir l'assassin qui allait

venir chez elle!» Quoi qu'il en fût, il retombait toujours dans la

galerie «où mon monde l'attendait à toutes les issues possibles».

Arrivé là, il voit à sa gauche, presque sur lui, M. Stangerson; il se

sauve alors à droite, vers la galerie tournante, «ce qui est le chemin,

du reste, de sa fuite préparée». À l'intersection des deux galeries il

aperçoit à la fois, comme je l'explique plus haut, à sa gauche, Frédéric

Larsan au bout de la galerie tournante, et en face le père Jacques, au

bout de la galerie droite. M. Stangerson et moi, nous arrivons par

derrière. Il est à nous! Il ne peut plus nous échapper!... Ce plan me

paraissait le plus sage, le plus sûr «et le plus simple». Si nous avions

pu directement placer quelqu'un de nous derrière la porte du boudoir de

Mlle Stangerson qui ouvrait sur la chambre à coucher, peut-être eût-il

paru plus simple «à certains qui ne réfléchissent pas» d'assiéger

directement les deux portes de la pièce où se trouvait l'homme, celle du

boudoir et celle de l'antichambre; mais nous ne pouvions pénétrer dans

le boudoir que par le salon, dont la porte avait été fermée à

l'intérieur par les soins inquiets de Mlle Stangerson. Et ainsi, ce

plan, qui serait venu à l'intellect d'un sergent de ville quelconque, se

trouvait impraticable. Mais moi, qui suis obligé de réfléchir, je dirai

que, même si j'avais eu la libre disposition du boudoir, j'aurais

maintenu mon plan tel que je viens de l'exposer; car tout autre plan

d'attaque direct par chacune des portes de la chambre «nous séparait les

uns des autres au moment de la lutte avec l'homme», tandis que mon plan

«réunissait tout le monde pour l'attaque», à un endroit que j'avais

déterminé avec une précision quasi mathématique. Cet endroit était

l'intersection des deux galeries.

Ayant ainsi placé mon monde, je ressortis du château, courus à mon

échelle, la réappliquai contre le mur et, le revolver au poing, je

grimpai.

Que si quelques-uns sourient de tant de précautions préalables, je les

renverrai au mystère de la «Chambre Jaune» et à toutes les preuves que

nous avions de la fantastique astuce de l'assassin; et aussi, que si

quelques-uns trouvent bien méticuleuses toutes mes observations dans un

moment où l'on doit être entièrement pris par la rapidité du mouvement,

de la décision et de l'action, je leur répliquerai que j'ai voulu

longuement et complètement rapporter ici toutes les dispositions d'un

plan d'attaque conçu et exécuté aussi rapidement qu'il est lent à se

dérouler sous ma plume. J'ai voulu cette lenteur et cette précision pour

être certain de ne rien omettre des conditions dans lesquelles se

produisit l'étrange phénomène qui, jusqu'à nouvel ordre et naturelle

explication, me semble devoir prouver mieux que toutes les théories du

professeur Stangerson, «la dissociation de la matière», je dirai même la

dissociation «instantanée» de la matière.

Le mystère de la chambre jaune · 第 44 / 77 题