6. Terrasse surmontant une pièce en encorbellement au rez-de-chaussée.

Rouletabille me fit signe de monter derrière lui l'escalier monumental

double qui, à la hauteur du premier étage, formait palier. De ce palier

on se rendait directement dans l'aile droite ou dans l'aile gauche du

château par une galerie qui y venait aboutir. La galerie, haute et

large, s'étendait sur toute la longueur du bâtiment et prenait jour sur

la façade du château exposée au nord. Les chambres dont les fenêtres

donnaient sur le midi avaient leurs portes sur cette galerie. Le

professeur Stangerson habitait l'aile gauche du château. Mlle Stangerson

avait son appartement dans l'aile droite. Nous entrâmes dans la galerie,

aile droite. Un tapis étroit, jeté sur le parquet ciré, qui luisait

comme une glace, étouffait le bruit de nos pas. Rouletabille me disait à

voix basse, de marcher avec précaution parce que nous passions devant la

chambre de Mlle Stangerson. Il m'expliqua que l'appartement de Mlle

Stangerson se composait de sa chambre, d'une antichambre, d'une petite

salle de bain, d'un boudoir et d'un salon. On pouvait, naturellement,

passer de l'une de ces pièces dans l'autre sans qu'il fût nécessaire de

passer par la galerie. Le salon et l'antichambre étaient les seules

pièces de l'appartement qui eussent une porte sur la galerie. La galerie

se continuait, toute droite, jusqu'à l'extrémité est du bâtiment où elle

avait jour sur l'extérieur par une haute fenêtre (fenêtre 2 du plan).

Vers les deux tiers de sa longueur, cette galerie se rencontrait à angle

droit avec une autre galerie qui tournait avec l'aile droite du château.

Pour la clarté de ce récit, nous appellerons la galerie qui va de

l'escalier jusqu'à la fenêtre à l'est, «la galerie droite» et le bout de

galerie qui tourne avec l'aile droite et qui vient aboutir à la galerie

droite, à angle droit, «la galerie tournante». C'est au carrefour de ces

deux galeries que se trouvait la chambre de Rouletabille, touchant à

celle de Frédéric Larsan. Les portes de ces deux chambres donnaient sur

la galerie tournante, tandis que les portes de l'appartement de Mlle

Stangerson donnaient sur la galerie droite (voir le plan).

Rouletabille poussa la porte de sa chambre, me fit entrer et referma la

porte sur nous, poussant le verrou. Je n'avais pas encore eu le temps de

jeter un coup d'oeil sur son installation qu'il poussait un cri de

surprise en me montrant, sur un guéridon, _un binocle._

«Qu'est-ce que c'est que cela? se demandait-il; qu'est-ce que ce binocle

est venu faire sur mon guéridon?»

J'aurais été bien en peine de lui répondre.

«À moins que, fit-il, à moins que... à moins que... à moins que ce

binocle ne soit «ce que je cherche»... et que... et que... _et que ce

soit un binocle de presbyte!..._»

Il se jetait littéralement sur le binocle; ses doigts caressaient la

convexité des verres... et alors il me regarda d'une façon effrayante.

«Oh!... oh!»

Et il répétait: Oh!... oh! comme si sa pensée l'avait tout à coup rendu

fou...

Il se leva, me mit la main sur l'épaule, ricana comme un insensé et me

dit:

«Ce binocle me rendra fou! car la chose est possible, voyez-vous,

«mathématiquement parlant»; mais «humainement parlant» elle est

impossible... ou alors... ou alors... ou alors...»

On frappa deux petits coups à la porte de la chambre, Rouletabille

entrouvrit la porte; une figure passa. Je reconnus la concierge que

j'avais vue passer devant moi quand on l'avait amenée au pavillon pour

l'interrogatoire et j'en fus étonné, car je croyais toujours cette femme

sous les verrous. Cette femme dit à voix très basse:

«Dans la rainure du parquet!»

Rouletabille répondit: «Merci!» et la figure s'en alla. Il se retourna

vers moi après avoir soigneusement refermé la porte. Et il prononça des

mots incompréhensibles avec un air hagard.

«Puisque la chose est «mathématiquement» possible, pourquoi ne la

serait-elle pas «humainement!... Mais si la chose est «humainement»

possible, l'affaire est formidable!»

J'interrompis Rouletabille dans son soliloque:

«Les concierges sont donc en liberté, maintenant? demandai-je.

--Oui, me répondit Rouletabille, je les ai fait remettre en liberté.

J'ai besoin de gens sûrs. La femme m'est tout à fait dévouée et le

concierge se ferait tuer pour moi... Et, puisque le binocle a des verres

pour presbyte, je vais certainement avoir besoin de gens dévoués qui se

feraient tuer pour moi!

--Oh! oh! fis-je, vous ne souriez pas, mon ami... Et quand faudra-t-il

se faire tuer?

--Mais, ce soir! car il faut que je vous dise, mon cher, _j'attends

l'assassin ce soir!_

--Oh! oh! oh! oh!... Vous attendez l'assassin ce soir... Vraiment,

vraiment, vous attendez l'assassin ce soir... mais vous connaissez donc

l'assassin?

--Oh! oh! oh! _Maintenant, il se peut que je le connaisse._ Je serais un

fou d'affirmer catégoriquement que je le connais, car l'idée

mathématique que j'ai de l'assassin donne des résultats si effrayants,

si monstrueux, _que j'espère qu'il est encore possible que je me trompe!

Oh! Je l'espère de toutes mes forces..._

--Comment, puisque vous ne connaissiez pas, il y a cinq minutes,

l'assassin, pouvez-vous dire que vous attendez l'assassin ce soir?

--_Parce que je sais qu'il doit venir._»

Rouletabille bourra une pipe, lentement, lentement et l'alluma.

Ceci me présageait un récit des plus captivants. À ce moment quelqu'un

marcha dans le couloir, passant devant notre porte. Rouletabille écouta.

Les pas s'éloignèrent.

«Est-ce que Frédéric Larsan est dans sa chambre? Fis-je, en montrant la

cloison.

--Non, me répondit mon ami, il n'est pas là; il a dû partir ce matin

pour Paris; il est toujours sur la piste de Darzac!... M. Darzac est

parti lui aussi ce matin pour Paris. Tout cela se terminera très mal...

Je prévois l'arrestation de M. Darzac avant huit jours. Le pire est que

tout semble se liguer contre le malheureux: les événements, les choses,

les gens... Il n'est pas une heure qui s'écoule qui n'apporte contre M.

Darzac une accusation nouvelle... Le juge d'instruction en est accablé

et aveuglé... Du reste, je comprends que l'on soit aveuglé!... On le

serait à moins...

--Frédéric Larsan n'est pourtant pas un novice.

--J'ai cru, fit Rouletabille avec une moue légèrement méprisante, que

Fred était beaucoup plus fort que cela... Évidemment, ce n'est pas le

premier venu... J'ai même eu beaucoup d'admiration pour lui quand je ne

connaissais pas sa méthode de travail. Elle est déplorable... Il doit sa

réputation uniquement à son habileté; mais il manque de philosophie; la

mathématique de ses conceptions est bien pauvre...»

Je regardai Rouletabille et ne pus m'empêcher de sourire en entendant ce

gamin de dix-huit ans traiter d'enfant un garçon d'une cinquantaine

d'années qui avait fait ses preuves comme le plus fin limier de la

police d'Europe...

«Vous souriez, me fit Rouletabille... Vous avez tort!... Je vous jure

que je le roulerai... et d'une façon retentissante... mais il faut que

je me presse, car il a une avance colossale sur moi, avance que lui a

donnée M. Robert Darzac et que M. Robert Darzac va augmenter encore ce

soir... Songez donc: _chaque fois que l'assassin vient au château_, M.

Robert Darzac, par une fatalité étrange, s'absente et se refuse à donner

l'emploi de son temps!

--Chaque fois que l'assassin vient au château! m'écriai-je... Il y est

donc revenu...

--Oui, pendant cette fameuse nuit où s'est produit le phénomène...»

J'allais donc connaître ce fameux phénomène auquel Rouletabille faisait

allusion depuis une demi-heure sans me l'expliquer. Mais j'avais appris

à ne jamais presser Rouletabille dans ses narrations... Il parlait quand

la fantaisie lui en prenait ou quand il le jugeait utile, et se

préoccupait beaucoup moins de ma curiosité que de faire un résumé

complet pour lui-même d'un événement capital qui l'intéressait.

Enfin, par petites phrases rapides, il m'apprit des choses qui me

plongèrent dans un état voisin de l'abrutissement, car, en vérité, les

phénomènes de cette science encore inconnue qu'est l'hypnotisme, par

exemple, ne sont point plus inexplicables que _cette disparition de la

matière de l'assassin au moment où ils étaient quatre à la toucher_. Je

parle de l'hypnotisme comme je parlerais de l'électricité dont nous

ignorons la nature, et dont nous connaissons si peu les lois, parce que,

dans le moment, l'affaire me parut ne pouvoir s'expliquer que par de

l'inexplicable, c'est-à-dire par un événement en dehors des lois

naturelles connues. Et cependant, si j'avais eu la cervelle de

Rouletabille, j'aurais eu, comme lui, «le pressentiment de l'explication

naturelle»: car le plus curieux dans tous les mystères du Glandier a

bien été «la façon naturelle dont Rouletabille les expliqua». Mais qui

donc eût pu et pourrait encore se vanter d'avoir la cervelle de

Rouletabille? Les bosses originales et inharmoniques de son front, je ne

les ai jamais rencontrées sur aucun autre front, si ce n'est--mais bien

moins apparentes--sur le front de Frédéric Larsan, et encore fallait-il

bien regarder le front du célèbre policier pour en deviner le dessin,

tandis que les bosses de Rouletabille sautaient--si j'ose me servir de

cette expression un peu forte--sautaient aux yeux.

J'ai, parmi les papiers qui me furent remis par le jeune homme après

l'affaire, un carnet où j'ai trouvé un compte rendu complet du

«phénomène de la disparition de la matière de l'assassin», et des

réflexions qu'il inspira à mon ami. Il est préférable, je crois, de vous

soumettre ce compte rendu que de continuer à reproduire ma conversation

avec Rouletabille, car j'aurais peur, dans une pareille histoire,

d'ajouter un mot qui ne fût point l'expression de la plus stricte

vérité.

Le mystère de la chambre jaune · 第 42 / 77 题