«En tout cas, fit-il d'une voix impatiente, le mobile n'est pas le vol!
--Oh! nous en sommes sûrs!», s'écria le juge d'instruction.
À ce moment la porte du laboratoire s'ouvrit et le brigadier de
gendarmerie apporta une carte au juge d'instruction. M. de Marquet lut
et poussa une sourde exclamation; puis:
«Ah! voilà qui est trop fort!
--Qu'est-ce? demanda le chef de la Sûreté.
--La carte d'un petit reporter de _L'Époque_, M. Joseph Rouletabille, et
ces mots: «L'un des mobiles du crime a été le vol!»
Le chef de la Sûreté sourit:
«Ah! Ah! le jeune Rouletabille... j'en ai déjà entendu parler... il
passe pour ingénieux... Faites-le donc entrer, monsieur le juge
d'instruction.»
Et l'on fit entrer M. Joseph Rouletabille. J'avais fait sa connaissance
dans le train qui nous avait amenés, ce matin-là, à Épinay-sur-Orge. Il
s'était introduit, presque malgré moi, dans notre compartiment et j'aime
mieux dire tout de suite que ses manières et sa désinvolture, et la
prétention qu'il semblait avoir de comprendre quelque chose dans une
affaire où la justice ne comprenait rien, me l'avaient fait prendre en
grippe. Je n'aime point les journalistes. Ce sont des esprits brouillons
et entreprenants qu'il faut fuir comme la peste. Cette sorte de gens se
croit tout permis et ne respecte rien. Quand on a eu le malheur de leur
accorder quoi que ce soit et de se laisser approcher par eux, on est
tout de suite débordé et il n'est point d'ennuis que l'on ne doive
redouter. Celui-ci paraissait une vingtaine d'années à peine, et le
toupet avec lequel il avait osé nous interroger et discuter avec nous me
l'avait rendu particulièrement odieux. Du reste, il avait une façon de
s'exprimer qui attestait qu'il se moquait outrageusement de nous. Je
sais bien que le journal _L'Époque_ est un organe influent avec lequel
il faut savoir «composer», mais encore ce journal ferait bien de ne
point prendre ses rédacteurs à la mamelle.
M. Joseph Rouletabille entra donc dans le laboratoire, nous salua et
attendit que M. de Marquet lui demandât de s'expliquer.
«Vous prétendez, monsieur, dit celui-ci, que vous connaissez le mobile
du crime, et que ce mobile, contre toute évidence, serait le vol?
--Non, monsieur le juge d'instruction, je n'ai point prétendu cela. Je
ne dis pas que le mobile du crime a été le vol _et je ne le crois pas._
--Alors, que signifie cette carte?
--Elle signifie que _l'un des mobiles_ du crime a été le vol.
--Qu'est-ce qui vous a renseigné?
--Ceci! si vous voulez bien m'accompagner.»
Et le jeune homme nous pria de le suivre dans le vestibule, ce que nous
fîmes. Là, il se dirigea du côté du lavatory et pria M. le juge
d'instruction de se mettre à genoux à côté de lui. Ce lavatory recevait
du jour par sa porte vitrée et, quand la porte était ouverte, la lumière
qui y pénétrait était suffisante pour l'éclairer parfaitement. M. de
Marquet et M. Joseph Rouletabille s'agenouillèrent sur le seuil. Le
jeune homme montrait un endroit de la dalle.
«Les dalles du lavatory n'ont point été lavées par le père Jacques,
fit-il, depuis un certain temps; cela se voit à la couche de poussière
qui les recouvre. Or, voyez, à cet endroit, la marque de deux larges
semelles et de cette cendre noire qui accompagne partout les pas de
l'assassin. Cette cendre n'est point autre chose que la poussière de
charbon qui couvre le sentier que l'on doit traverser pour venir
directement, à travers la forêt, d'Épinay au Glandier. Vous savez qu'à
cet endroit il y a un petit hameau de charbonniers et qu'on y fabrique
du charbon de bois en grande quantité. Voilà ce qu'a dû faire
l'assassin: il a pénétré ici l'après-midi quand il n'y eut plus personne
au pavillon, et il a perpétré son vol.
--Mais quel vol? Où voyez-vous le vol? Qui vous prouve le vol? nous
écriâmes nous tous en même temps.
--Ce qui m'a mis sur la trace du vol, continua le journaliste...
--C'est ceci! interrompit M. de Marquet, toujours à genoux.
--Évidemment», fit M. Rouletabille.
Et M. de Marquet expliqua qu'il y avait, en effet, sur la poussière des
dalles, à côté de la trace des deux semelles, l'empreinte fraîche d'un
lourd paquet rectangulaire, et qu'il était facile de distinguer la
marque des ficelles qui l'enserraient...
«Mais vous êtes donc venu ici, monsieur Rouletabille; j'avais pourtant
ordonné au père Jacques de ne laisser entrer personne; il avait la garde
du pavillon.
--Ne grondez pas le père Jacques, je suis venu ici avec M. Robert
Darzac.
--Ah! vraiment...» s'exclama M. de Marquet mécontent, et jetant un
regard de côté à M. Darzac, lequel restait toujours silencieux.
«Quand j'ai vu la trace du paquet à côté de l'empreinte des semelles, je
n'ai plus douté du vol, reprit M. Rouletabille. Le voleur n'était pas
venu avec un paquet... Il avait fait, ici, ce paquet, avec les objets
volés sans doute, et il l'avait déposé dans ce coin, dans le dessein de
l'y reprendre au moment de sa fuite; _il avait déposé aussi, à côté de
son paquet, ses lourdes chaussures;_ car, regardez, aucune trace de pas
ne conduit à ces chaussures, et les semelles sont à côté l'une de
l'autre, _comme des semelles au repos et vides de leurs pieds_. Ainsi
comprendrait-on que l'assassin, quand il s'enfuit de la «Chambre Jaune»,
n'a laissé aucune trace de ses pas dans le laboratoire ni dans le
vestibule. Après avoir pénétré _avec ses chaussures_ dans la «Chambre
Jaune», il les y a défaites, sans doute parce qu'elles le gênaient ou
parce qu'il voulait faire le moins de bruit possible. La marque de son
passage _aller_ à travers le vestibule et le laboratoire a été effacée
par le lavage subséquent du père Jacques, ce qui nous mène à faire
entrer l'assassin dans le pavillon par la fenêtre ouverte du vestibule
lors de la première absence du père Jacques, avant le lavage qui a eu
lieu à cinq heure et demie!
«L'assassin, après qu'il eut défait ses chaussures, qui, certainement le
gênaient, les a portées à la main dans le lavatory et les y a déposées
du seuil, car, sur la poussière du lavatory, il n'y a pas trace de pieds
nus ou enfermés dans des chaussettes, _ou encore dans d'autres
chaussures_. Il a donc déposé ses chaussures à côté de son paquet. Le
vol était déjà, à ce moment, accompli. Puis l'homme retourne à la
«Chambre Jaune» et s'y glisse alors sous le lit où la trace de son corps
est parfaitement visible sur le plancher et même sur la natte qui a été,
à cet endroit, légèrement roulée et très froissée. Des brins de paille
même, fraîchement arrachés, témoignent également du passage de
l'assassin sous le lit...
--Oui, oui, cela nous le savons... dit M. de Marquet.
--Ce retour sous le lit prouve que le vol, continua cet étonnant gamin
de journaliste, _n'était point le seul mobile de la venue de l'homme_.
Ne me dites point qu'il s'y serait aussitôt réfugié en apercevant, par
la fenêtre du vestibule, soit le père Jacques, soit M. et Mlle
Stangerson s'apprêtant à rentrer dans le pavillon. Il était beaucoup
plus facile pour lui de grimper au grenier, et, caché, d'attendre une
occasion de se sauver, _si son dessein n'avait été que de fuir_. Non!
Non! _Il fallait que l'assassin fût dans la «Chambre Jaune»_...
Ici, le chef de la Sûreté intervint:
«Ça n'est pas mal du tout, cela, jeune homme! mes félicitations... et si
nous ne savons pas encore comment l'assassin est parti, nous suivons
déjà, pas à pas, son entrée ici, et nous voyons ce qu'il y a fait: il a
volé. Mais qu'a-t-il donc volé?
--Des choses extrêmement précieuses», répondit le reporter.
À ce moment, nous entendîmes un cri qui partait du laboratoire. Nous
nous y précipitâmes, et nous y trouvâmes M. Stangerson qui, les yeux
hagards, les membres agités, nous montrait une sorte de
meuble-bibliothèque qu'il venait d'ouvrir et qui nous apparut vide.
Au même instant, il se laissa aller dans le grand fauteuil qui était
poussé devant le bureau et gémit:
«Encore une fois, je suis volé...»
Et puis une larme, une lourde larme, coula sur sa joue:
«Surtout, dit-il, qu'on ne dise pas un mot de ceci à ma fille... Elle
serait encore plus peinée que moi...»
Il poussa un profond soupir, et, sur le ton d'une douleur que je
n'oublierai jamais:
«Qu'importe, après tout... _pourvu qu'elle vive!..._
--Elle vivra! dit, d'une voix étrangement touchante, Robert Darzac.
--Et nous vous retrouverons les objets volés, fit M. Dax. Mais qu'y
avait-il dans ce meuble?
--Vingt ans de ma vie, répondit sourdement l'illustre professeur, ou
plutôt de notre vie, à ma fille et à moi. Oui, nos plus précieux
documents, les relations les plus secrètes sur nos expériences et sur
nos travaux, depuis vingt ans, étaient enfermés là. C'était une
véritable sélection parmi tant de documents dont cette pièce est pleine.
C'est une perte irréparable pour nous, et, j'ose dire, pour la science.
Toutes les étapes par lesquelles j'ai dû passer pour arriver à la preuve
décisive de l'anéantissement de la matière, avaient été, par nous,
soigneusement énoncées, étiquetées, annotées, illustrées de
photographies et de dessins. Tout cela était rangé là. Le plan de trois
nouveaux appareils, l'un pour étudier la déperdition, sous l'influence
de la lumière ultra-violette, des corps préalablement électrisés;
l'autre qui devait rendre visible la déperdition électrique sous
l'action des particules de matière dissociée contenue dans les gaz des
flammes; un troisième, très ingénieux, nouvel électroscope condensateur
différentiel; tout le recueil de nos courbes traduisant les propriétés
fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière pondérable
et l'éther impondérable; vingt ans d'expériences sur la chimie
intra-atomique et sur les équilibres ignorés de la matière; un manuscrit
que je voulais faire paraître sous ce titre: _Les Métaux qui souffrent_.
Est-ce que je sais? est-ce que je sais? L'homme qui est venu là m'aura
tout pris... Ma fille et mon oeuvre... mon coeur et mon âme...
Et le grand Stangerson se prit à pleurer comme un enfant.
Nous l'entourions en silence, émus par cette immense détresse. M. Robert
Darzac, accoudé au fauteuil où le professeur était écroulé, essayait en
vain de dissimuler ses larmes, ce qui faillit un instant me le rendre
sympathique, malgré l'instinctive répulsion que son attitude bizarre et
son émoi souvent inexpliqué m'avaient inspirée pour son énigmatique
personnage.
M. Joseph Rouletabille, seul, comme si son précieux temps et sa mission
sur la terre ne lui permettaient point de s'appesantir sur la misère
humaine, s'était rapproché, fort calme, du meuble vide et, le montrant
au chef de la Sûreté, rompait bientôt le religieux silence dont nous
honorions le désespoir du grand Stangerson. Il nous donna quelques
explications, dont nous n'avions que faire, sur la façon dont il avait
été amené à croire à un vol, par la découverte simultanée qu'il avait
faite des traces dont j'ai parlé plus haut dans le lavatory, et de la
vacuité de ce meuble précieux dans le laboratoire. Il n'avait fait, nous
disait-il, que passer dans le laboratoire; mais la première chose qui
l'avait frappé avait été la forme étrange du meuble, sa solidité, sa
construction en fer qui le mettait à l'abri d'un accident par la flamme,
et le fait qu'un meuble comme celui-ci, destiné à conserver des objets
auxquels on devait tenir par-dessus tout, avait, sur sa porte de fer,
«sa clef». «On n'a point d'ordinaire un coffre-fort pour le laisser
ouvert...» Enfin, cette petite clef, à tête de cuivre, des plus
compliquées, avait attiré, paraît-il, l'attention de M. Joseph
Rouletabille, alors qu'elle avait endormi la nôtre. Pour nous autres,
qui ne sommes point des enfants, la présence d'une clef sur un meuble
éveille plutôt une idée de sécurité, mais pour M. Joseph Rouletabille,
qui est évidemment un génie--comme dit José Dupuy dans _Les cinq cents
millions de Gladiator_. «Quel génie! Quel dentiste!»--la présence d'une
clef sur une serrure éveille l'idée du vol. Nous en sûmes bientôt la
raison.
Mais, auparavant que de vous la faire connaître, je dois rapporter que
M. de Marquet me parut fort perplexe, ne sachant s'il devait se réjouir
du pas nouveau que le petit reporter avait fait faire à l'instruction ou
s'il devait se désoler de ce que ce pas n'eût pas été fait par lui.
Notre profession comporte de ces déboires, mais nous n'avons point le
droit d'être pusillanime et nous devons fouler aux pieds notre
amour-propre quand il s'agit du bien général. Aussi M. de Marquet
triompha-t-il de lui-même et trouva-t-il bon de mêler enfin ses
compliments à ceux de M. Dax, qui, lui, ne les ménageait pas à M.
Rouletabille. Le gamin haussa les épaules, disant: «il n'y a pas de
quoi!» Je lui aurais flanqué une gifle avec satisfaction, surtout dans
le moment qu'il ajouta:
«Vous feriez bien, monsieur, de demander à M. Stangerson qui avait la
garde ordinaire de cette clef?
--Ma fille, répondit M. Stangerson. Et cette clef ne la quittait jamais.
--Ah! mais voilà qui change l'aspect des choses et qui ne correspond
plus avec la conception de M. Rouletabille, s'écria M. de Marquet. Si
cette clef ne quittait jamais Mlle Stangerson, l'assassin aurait donc
attendu Mlle Stangerson cette nuit-là, dans sa chambre, pour lui voler
cette clef, et le vol n'aurait eu lieu qu'_après l'assassinat!_ Mais,
après l'assassinat, il y avait quatre personnes dans le laboratoire!...
Décidément, je n'y comprends plus rien!...»
Et M. de Marquet répéta, avec une rage désespérée, qui devait être pour
lui le comble de l'ivresse, car je ne sais si j'ai déjà dit qu'il
n'était jamais aussi heureux que lorsqu'il ne comprenait pas:
«... plus rien!
--Le vol, répliqua le reporter, ne peut avoir eu lieu qu'_avant
l'assassinat._ C'est indubitable pour la raison que vous croyez _et pour
d'autres raisons que je crois. Et, quand l'assassin a pénétré dans le
pavillon, il était déjà en possession de la clef à tête de cuivre._
--Ça n'est pas possible! fit doucement M. Stangerson.
--C'est si bien possible, monsieur, qu'en voici la preuve.»
Ce diable de petit bonhomme sortit alors de sa poche un numéro de
_L'Époque_ daté du 21 octobre (je rappelle que le crime a eu lieu dans
la nuit du 24 au 25), et, nous montrant une annonce, lut:
«--Il a été perdu hier un réticule de satin noir dans les grands
magasins de la Louve. Ce réticule contenait divers objets dont une
petite clef à tête de cuivre. Il sera donné une forte récompense à la
personne qui l'aura trouvée. Cette personne devra écrire, poste
restante, au bureau 40, à cette adresse: M.A.T.H.S.N.» Ces lettres ne
désignent-elles point, continua le reporter, Mlle Stangerson? Cette clef
à tête de cuivre n'est-elle point cette clef-ci?... Je lis toujours les
annonces. Dans mon métier, comme dans le vôtre, monsieur le juge
d'instruction, il faut toujours lire les petites annonces
personnelles... Ce qu'on y découvre d'intrigues!... et de clefs
d'intrigues! Qui ne sont pas toujours à tête de cuivre, et qui n'en sont
pas moins intéressantes. Cette annonce, particulièrement, par la sorte
de mystère dont la femme qui avait perdu une clef, objet peu
compromettant, s'entourait, m'avait frappé. Comme elle tenait à cette
clef! Comme elle promettait une forte récompense! Et je songeai à ces
six lettres: M.A.T.H.S.N. Les quatre premières m'indiquaient tout de
suite un prénom. «Évidemment, faisais-je, «Math, Mathilde...» la
personne qui a perdu la clef à tête de cuivre, dans un réticule,
s'appelle Mathilde!...» Mais je ne pus rien faire des deux dernières
lettres. Aussi, rejetant le journal, je m'occupai d'autre chose...
Lorsque, quatre jours plus tard, les journaux du soir parurent avec
d'énormes manchettes annonçant l'assassinat de Mlle MATHILDE STANGERSON,
ce nom de Mathilde me rappela, sans que je fisse aucun effort pour cela,
machinalement, les lettres de l'annonce. Intrigué un peu, je demandai le
numéro de ce jour-là à l'administration. J'avais oublié les deux
dernières lettres: S.N. Quand je les revis, je ne pus retenir un cri
«Stangerson!...» Je sautai dans un fiacre et me précipitai au bureau 40.
Je demandai: «Avez-vous une lettre avec cette adresse: M.A.T.H.S.N!»
L'employé me répondit: «Non!» Et comme j'insistais, le priant, le
suppliant de chercher encore, il me dit: «Ah! çà, monsieur, c'est une
plaisanterie!... Oui, j'ai eu une lettre aux initiales M.A.T.H.S.N.;
mais je l'ai donnée, il y a trois jours, à une dame qui me l'a réclamée.
Vous venez aujourd'hui me réclamer cette lettre à votre tour. Or,
avant-hier, un monsieur, avec la même insistance désobligeante, me la
demandait encore!... J'en ai assez de cette fumisterie...» Je voulus
questionner l'employé sur les deux personnages qui avaient déjà réclamé
la lettre, mais, soit qu'il voulût se retrancher derrière le secret
professionnel--il estimait, sans doute, à part lui, en avoir déjà trop
dit--soit qu'il fût vraiment excédé d'une plaisanterie possible, il ne
me répondit plus...»
Rouletabille se tut. Nous nous taisions tous. Chacun tirait les
conclusions qu'il pouvait de cette bizarre histoire de lettre poste
restante. De fait, il semblait maintenant qu'on tenait un fil solide par
lequel on allait pouvoir suivre cette affaire «insaisissable».