5. Escalier conduisant au grenier.

6. Vaste et unique cheminée du pavillon servant aux expériences de

laboratoire.

Avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon, Rouletabille

nous arrêta et demanda à brûle-pourpoint à M. Darzac:

«Eh bien! Et le mobile du crime?

--Pour moi, monsieur, il n'y a aucun doute à avoir à ce sujet, fit le

fiancé de Mlle Stangerson avec une grande tristesse. Les traces de

doigts, les profondes écorchures sur la poitrine et au cou de Mlle

Stangerson attestent que le misérable qui était là avait essayé un

affreux attentat. Les médecins experts, qui ont examiné hier ces traces,

affirment qu'elles ont été faites par la même main dont l'image

ensanglantée est restée sur le mur; une main énorme, monsieur, et qui ne

tiendrait point dans mon gant, ajouta-t-il avec un amer et

indéfinissable sourire...

--Cette main rouge, interrompis-je, ne pourrait donc pas être la trace

des doigts ensanglantés de Mlle Stangerson, qui, au moment de s'abattre,

aurait rencontré le mur et y aurait laissé, en glissant, une image

élargie de sa main pleine de sang?

--Il n'y avait pas une goutte de sang aux mains de Mlle Stangerson quand

on l'a relevée, répondit M. Darzac.

--On est donc sûr, maintenant, fis-je, que c'est bien Mlle Stangerson

qui s'était armée du revolver du père Jacques, puisqu'elle a blessé la

main de l'assassin. _Elle redoutait donc quelque chose ou quelqu'un?_

--C'est probable...

--Vous ne soupçonnez personne?

--Non...», répondit M. Darzac, en regardant Rouletabille.

Rouletabille, alors, me dit:

--Il faut que vous sachiez, mon ami, que l'instruction est un peu plus

avancée que n'a voulu nous le confier ce petit cachottier de M. de

Marquet. Non seulement l'instruction sait maintenant que le revolver fut

l'arme dont se servit, pour se défendre, Mlle Stangerson, mais elle

connaît, mais elle a connu tout de suite l'arme qui a servi à attaquer,

à frapper Mlle Stangerson. C'est, m'a dit M. Darzac, un «os de mouton».

Pourquoi M. de Marquet entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystère?

Dans le dessein de faciliter les recherches des agents de la Sûreté?

Sans doute. Il imagine peut-être qu'on va retrouver son propriétaire

parmi ceux qui sont bien connus, dans la basse pègre de Paris, pour se

servir de cet instrument de crime, le plus terrible que la nature ait

inventé... Et puis, est-ce qu'on sait jamais ce qui peut se passer dans

une cervelle de juge d'instruction?» ajouta Rouletabille avec une ironie

méprisante.

J'interrogeai:

«On a donc trouvé un «os de mouton» dans la «Chambre Jaune»?

--Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit; mais je vous en

prie: n'en parlez point. M. de Marquet nous a demandé le secret. (Je fis

un geste de protestation.) C'est un énorme os de mouton dont la tête,

ou, pour mieux dire, dont l'articulation était encore toute rouge du

sang de l'affreuse blessure qu'il avait faite à Mlle Stangerson. C'est

un vieil os de mouton _qui a dû servir déjà à quelques crimes_, suivant

les apparences. Ainsi pense M. de Marquet, qui l'a fait porter à Paris,

au laboratoire municipal, pour qu'il fût analysé. Il croit, en effet,

avoir relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière

victime, mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres que

des taches de sang séché, témoignages de crimes antérieurs.

--Un os de mouton, dans la main d'un «assassin exercé», est une arme

effroyable, dit Rouletabille, une arme «plus utile» et plus sûre qu'un

lourd marteau.

--«Le misérable» l'a d'ailleurs prouvé, fit douloureusement M. Robert

Darzac. L'os de mouton a terriblement frappé Mlle Stangerson au front.

L'articulation de l'os de mouton s'adapte parfaitement à la blessure.

Pour moi, cette blessure eût été mortelle si l'assassin n'avait été à

demi arrêté, dans le coup qu'il donnait, par le revolver de Mlle

Stangerson. Blessé à la main, il lâchait son os de mouton et s'enfuyait.

Malheureusement, le coup de l'os de mouton _était parti et était déjà

arrivé_... et Mlle Stangerson était quasi assommée, après avoir failli

être étranglée. Si Mlle Stangerson avait réussi à blesser l'homme de son

premier coup de revolver, elle eût, sans doute, échappé à l'os de

mouton... Mais elle a saisi certainement son revolver trop tard; puis,

le premier coup, dans la lutte, a dévié, et la balle est allée se loger

dans le plafond; ce n'est que le second coup qui a porté...»

Ayant ainsi parlé, M. Darzac frappa à la porte du pavillon. Vous

avouerai-je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime? J'en

tremblais, et, malgré tout l'immense intérêt que comportait l'histoire

de l'os de mouton, je bouillais de voir que notre conversation se

prolongeait et que la porte du pavillon ne s'ouvrait pas.

Enfin, elle s'ouvrit.

Un homme, que je reconnus pour être le père Jacques, était sur le seuil.

Il me parut avoir la soixantaine bien sonnée. Une longue barbe blanche,

des cheveux blancs sur lesquels il avait posé un béret basque, un

complet de velours marron à côtes usé, des sabots; l'air bougon, une

figure assez rébarbative qui s'éclaira cependant dès qu'il eut aperçu M.

Robert Darzac.

«Des amis, fit simplement notre guide. Il n'y a personne au pavillon,

père Jacques?

--Je ne dois laisser entrer personne, monsieur Robert, mais bien sûr la

consigne n'est pas pour vous... Et pourquoi? Ils ont vu tout ce qu'il y

avait à voir, ces messieurs de la justice. Ils en ont fait assez des

dessins et des procès-verbaux...

--Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose, fit

Rouletabille.

--Dites, jeune homme, et, si je puis y répondre...

--Votre maîtresse portait-elle, _ce soir-là_, les cheveux en bandeaux,

vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front?

--Non, mon p'tit monsieur. Ma maîtresse n'a jamais porté les cheveux en

bandeaux comme vous dites, ni ce soir-là, ni les autres jours. Elle

avait, comme toujours, les cheveux relevés de façon à ce qu'on pouvait

voir son beau front, pur comme celui de l'enfant qui vient de

naître!...»

Rouletabille grogna, et se mit aussitôt à inspecter la porte. Il se

rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que cette porte

ne pouvait jamais rester ouverte et qu'il fallait une clef pour

l'ouvrir. Puis nous entrâmes dans le vestibule, petite pièce assez

claire, pavée de carreaux rouges.

«Ah! voici la fenêtre, dit Rouletabille, par laquelle l'assassin s'est

sauvé...

--Qu'ils disent! monsieur, qu'ils disent! Mais, s'il s'était sauvé par

là, nous l'aurions bien vu, pour sûr! Sommes pas aveugles! ni M.

Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont mis en prison! Pourquoi

qui ne m'y mettent pas en prison, moi aussi, à cause de mon revolver?»

Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets.

«Ils étaient fermés, à l'heure du crime?

--Au loquet de fer, en dedans, fit le père Jacques... et moi j'suis bien

sûr que l'assassin a passé au travers...

--Il y a des taches de sang?...

--Oui, tenez, là, sur la pierre, en dehors... Mais du sang de quoi?...

--Ah! fit Rouletabille, on voit les pas... là, sur le chemin... la terre

était très détrempée... nous examinerons cela tout à l'heure...

--Des bêtises! interrompit le père Jacques... L'assassin n'a pas passé

par là!...

--Eh bien, par où?...

--Est-ce que je sais!...»

Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et passa

rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule. Le père Jacques

continuait:

«Ah! vous ne trouverez rien, mon p'tit monsieur. Y n'ont rien trouvé...

Et puis maintenant, c'est trop sale... Il est entré trop de gens! Ils

veulent point que je lave le carreau... mais, le jour du crime, j'avais

lavé tout ça à grande eau, moi, père Jacques... et, si l'assassin avait

passé par là avec ses «ripatons», on l'aurait bien vu; il a assez laissé

la marque de ses godillots dans la chambre de mademoiselle!...»

Rouletabille se releva et demanda:

«Quand avez-vous lavé ces dalles pour la dernière fois?»

Et il fixait le père Jacques d'un oeil auquel rien n'échappe.

«Mais dans la journée même du crime, j'vous dis! Vers les cinq heures et

demie... pendant que mademoiselle et son père faisaient un tour de

promenade avant de dîner ici même, car ils ont dîné dans le laboratoire.

Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu voir toutes les traces des

pas par terre comme qui dirait de l'encre sur du papier blanc... Eh

bien, ni dans le laboratoire, ni dans le vestibule qu'étaient propres

comme un sou neuf, on n'a retrouvé ses pas... à l'homme!... Puisqu'on

les retrouve auprès de la fenêtre, _dehors_, il faudrait donc qu'il ait

troué le plafond de la «Chambre Jaune», qu'il ait passé par le grenier,

qu'il ait troué le toit, et qu'il soit redescendu juste à la fenêtre du

vestibule, en se laissant tomber... Eh bien, mais, y n'y a pas de trou

au plafond de la «Chambre Jaune»... ni dans mon grenier, bien sûr!...

Alors, vous voyez bien qu'on ne sait rien... mais rien de rien!... et

qu'on ne saura, ma foi, jamais rien!... C'est un mystère du diable!

Rouletabille se rejeta soudain à genoux, presque en face de la porte

d'un petit lavatory qui s'ouvrait au fond du vestibule. Il resta dans

cette position au moins une minute.

«Eh bien? lui demandai-je quand il se releva.

--Oh! rien de bien important; une goutte de sang.

Le jeune homme se retourna vers le père Jacques.

«Quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule, la

fenêtre du vestibule était ouverte?

--Je venais de l'ouvrir parce que j'avais allumé du charbon de bois pour

monsieur, sur le fourneau du laboratoire; et, comme je l'avais allumé

avec des journaux, il y a eu de la fumée; j'ai ouvert les fenêtres du

laboratoire et celle du vestibule pour faire courant d'air; puis j'ai

refermé celles du laboratoire et laissé ouverte celle du vestibule, et

puis je suis sorti un instant pour aller chercher une lavette au château

et c'est en rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie

que je me suis mis à laver les dalles; après avoir lavé, je suis

reparti, laissant toujours la fenêtre du vestibule ouverte. Enfin pour

la dernière fois, quand je suis rentré au pavillon, _la fenêtre était

fermée_ et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le

laboratoire.

--M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en entrant?

--Sans doute.

--Vous ne leur avez pas demandé?

--Non!...»

Après un coup d'oeil assidu au petit lavatory et à la cage de l'escalier

qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous semblions ne plus

exister, pénétra dans le laboratoire. C'est, je l'avoue, avec une forte

émotion que je l'y suivis. Robert Darzac ne perdait pas un geste de mon

ami... Quant à moi, mes yeux allèrent tout de suite à la porte de la

«Chambre Jaune». Elle était refermée, ou plutôt poussée sur le

laboratoire, car je constatai immédiatement qu'elle était à moitié

défoncée et hors d'usage... les efforts de ceux qui s'étaient rués sur

elle, au moment du drame, l'avaient brisée...

Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec méthode, considérait, sans

dire un mot, la pièce dans laquelle nous nous trouvions... Elle était

vaste et bien éclairée. Deux grandes fenêtres, presque des baies,

garnies de barreaux, prenaient jour sur l'immense campagne. Une trouée

dans la forêt; une vue merveilleuse sur toute la vallée, sur la plaine,

jusqu'à la grande ville qui devait apparaître, là-bas, tout au bout, les

jours de soleil. Mais, aujourd'hui, il n'y a que de la boue sur la

terre, de la suie au ciel... et du sang dans cette chambre...

Tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée, par des

creusets, par des fours propres à toutes expériences de chimie. Des

cornues, des instruments de physique un peu partout; des tables

surchargées de fioles, de papiers, de dossiers, une machine

électrique... des piles... un appareil, me dit M. Robert Darzac, employé

par le professeur Stangerson «pour démontrer la dissociation de la

matière sous l'action de la lumière solaire», etc.

Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou

armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des appareils

photographiques spéciaux, une quantité incroyable de cristaux...

Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout du doigt, il

fouillait dans les creusets... Tout d'un coup, il se redressa, tenant un

petit morceau de papier à moitié consumé... Il vint à nous qui causions

auprès d'une fenêtre, et il dit:

«Conservez-nous cela, Monsieur Darzac.»

Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de

prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces seuls

mots qui restaient lisibles:

presbytère rien perdu charme,

ni le jar de son éclat.

Le mystère de la chambre jaune · 第 16 / 77 题