M. d'Apreval répondit:

--Oui, nous sommes à Fécamp pour l'été. Puis, après un silence, il

reprit:

--Est-ce que vous pourriez nous vendre des poulets toutes les semaines?

La paysanne hésita, puis répondit:

--Mais, tout de même. C'est-il des jeunes que vous voulez?

--Oui, des jeunes.

--Combien que vous payez ça, au marché?

D'Apreval, qui l'ignorait, se tourna vers son amie:

--Combien donc payez-vous les volailles, ma chère, les jeunes volailles?

Elle balbutia, les yeux pleins de larmes:

--Quatre francs et quatre francs cinquante.

La fermière la regarda de coin, étonnée, puis elle demanda:

--Est-elle malade, c'te dame, pis qu'all' pleure?

Il ne savait que répondre, et bégaya:

--Non... non... mais elle... elle a perdu sa montre en route, une belle

montre, et ça lui a fait de la peine. Si quelqu'un la trouve, vous nous

préviendrez.

La mère Bénédict ne répondit rien, jugeant ça louche.

Et soudain, elle prononça:

--V'la m'n'homme!

Elle seule l'avait vu entrer, car elle faisait face à la barrière.

D'Apreval eut un sursaut, Mme de Cadour faillit tomber en se tournant

éperdument sur sa chaise.

Un homme était là, à dix pas, tirant une vache au bout d'une corde,

courbé en deux, soufflant.

Il prononça, sans s'occuper des visiteurs:

--Maudit! qué rosse!

Et il passa, allant vers l'étable où il disparut.

Les larmes de la vieille femme s'étaient taries brusquement, et elle

demeurait effarée, sans paroles, sans pensée:--Son fils, c'était là son

fils!

D'Apreval, que la même idée avait blessé, articula d'une voix troublée:

--C'est bien M. Bénédict?

La fermière, méfiante, demanda:

--Qué qui vous a dit son nom?

Il reprit:

--C'est le forgeron au coin de la grand'route.

Puis tous se turent, ayant les yeux fixés sur la porte de l'étable.

Elle faisait une sorte de trou noir dans le mur du bâtiment. On

ne voyait rien dedans, mais on entendait des bruits vagues, des

mouvements, des pas amortis par la paille semée à terre.

Il reparut sur le seuil, s'essuyant le front, et il revint vers la

maison d'un grand pas lent qui le soulevait à chaque enjambée.

Il passa encore devant ces étrangers sans paraître les remarquer, et il

dit à sa femme:

--Va me tirer une cruche d' cidre, j'ai sef.

Puis il entra dans sa demeure. La fermière s'en alla vers le cellier,

laissant seuls les Parisiens.

Et Mme de Cadour, éperdue, bégaya:

--Allons-nous-en, Henry, allons-nous-en.

D'Apreval lui prit le bras, la souleva, et la soutenant de toute sa

force, car il sentait bien qu'elle allait tomber, il l'entraîna, après

avoir jeté cinq francs sur une des chaises.

Dès qu'ils eurent franchi la barrière, elle se mit à sangloter, toute

secouée par la douleur et balbutiant:

--Oh! oh! voilà ce que vous en avez fait?...

Il était fort pâle. Il répondit d'un ton sec:

--J'ai fait ce que j'ai pu. Sa ferme vaut quatre-vingt mille francs.

C'est une dot que n'ont pas tous les enfants de bourgeois.

Et ils revinrent tout doucement, sans ajouter un mot. Elle pleurait

toujours. Les larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues,

sans cesse.

Elles s'arrêtèrent enfin, et ils rentrèrent dans Fécamp.

M. de Cadour les attendait pour dîner. Il se mit à rire et cria, en les

apercevant:

--Très bien, ma femme a attrapé une insolation. J'en suis ravi.

Vraiment, je crois qu'elle perd la tête, depuis quelque temps!

Ils ne répondirent ni l'un ni l'autre; et comme le mari demandait, en

se frottant les mains:

--Avez-vous fait une jolie promenade, au moins?

D'Apreval répondit:

--Charmante, mon cher, tout à fait charmante.

_L'Abandonné_ a paru dans _le Figaro_ du vendredi 15 août 1884.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12 · 第 24 / 43 题