I
Voici l’heure du soir qu’aima P. J. Toulet. Voici l’horizon qui se
défait--un grand nuage d’ivoire au couchant et, du zénith au sol, le
ciel crépusculaire, la solitude immense, déjà glacée,--plein d’un
silence liquide... Voici l’heure du poète qui distillait la vie dans son
cœur, pour en extraire l’essence secrète, embaumée, empoisonnée.
Déjà la troupe humaine remue dans l’ombre, aux mille bras, aux mille
bouches; déjà le boulevard déferle et resplendit... Et lui, accoudé à la
table de marbre, regardait monter la nuit, comme un lis.
* * * * *
Voici l’heure où commence l’histoire de Germaine Malorthy, du bourg de
Terninques, en Artois. Son père était un de ces Malorthy du Boulonnais
qui sont une dynastie de meuniers et de minotiers, tous gens de même
farine, à faire d’un sac de blé bonne mesure, mais larges en affaires,
et bien vivants. Malorthy le père vint le premier s’établir à Campagne,
s’y maria et, laissant le blé pour l’orge, fit de la politique et de la
bière, l’une et l’autre assez mauvaises. Les minotiers de Dœuvres et de
Marquise le tinrent dès lors pour un fou dangereux, qui finirait sur la
paille, après avoir déshonoré des commerçants qui n’avaient jamais rien
demandé à personne qu’un honnête profit. «Nous sommes libéraux de père
en fils», disaient-ils, voulant exprimer par là qu’ils restaient des
négociants irréprochables... Car le doctrinaire en révolte, dont le
temps s’amuse avec une profonde ironie, ne fait souche que de gens
paisibles. La postérité spirituelle de Blanqui a peuplé
l’enregistrement, et les sacristies sont encombrées de celle de
Lamennais.
Le village de Campagne a deux seigneurs. L’officier de santé Gallet,
nourri du bréviaire Raspail, député de l’arrondissement. Des hauteurs où
son destin l’a placé, il contemple encore avec mélancolie le paradis
perdu de la vie bourgeoise, sa petite ville obscure, et le salon
familial de reps vert où son néant s’est enflé. Il croit honnêtement
mettre en péril l’ordre social et la propriété, il le déplore et, se
taisant ou s’abstenant toujours, il espère ainsi prolonger leur chère
agonie.
«On ne me rend pas justice--s’est écrié un jour ce fantôme, avec une
sincérité poignante--voyons! j’ai une conscience!»
Dans le même temps, M. le marquis de Cadignan menait au même lieu la vie
d’un roi sans royaume. Tenu au courant des grandes affaires par les
«Mondanités» du _Gaulois_ et la Chronique politique de la _Revue des
Deux-Mondes_, il nourrissait encore l’ambition de restaurer en France le
sport oublié de la chasse au vol. Malheureusement, les problématiques
faucons de Norvège, achetés à grands frais, de race illustre, ayant
trompé son espoir et pillé ses garde-manger, il avait tordu le cou à
tous ces chevaliers teutoniques, et dressait plus modestement des
émouchets au vol de l’alouette et de la pie. Entre temps, il courait les
filles; on le disait au moins, la malignité publique devant se contenter
de médisances et de menus propos, car le bonhomme braconnait pour son
compte, muet sur la voie comme un loup.