Quelquefois il allait dans des maisons de rendez-vous, espérant

apprendre quelque chose d'elle, sans oser la nommer cependant. "J'ai une

petite qui va vous plaire", disait l'entremetteuse. Et il refait une

heure à causer tristement avec quelque pauvre fille étonnée qu'il ne

fit rien de plus. Une toute jeune et ravissante lui dit un jour: "Ce que

je voudrais, c'est trouver un ami, alors il pourrait être sûr, je

n'irais plus jamais avec personne."--"Vraiment, crois-tu que ce soit

possible qu'une femme soit touchée qu'on l'aime, ne vous trompe

jamais?" lui demanda Swann anxieusement.--"Pour sûr! ça dépend des

caractères!" Swann ne pouvait s'empêcher de dire à ces filles les

mêmes choses qui auraient plu à la princesse des Laumes. À celle qui

cherchait un ami, il dit en souriant: "C'est gentil, tu as mis des yeux

bleus de la couleur de ta ceinture."--"Vous aussi, vous avez des

manchettes bleues."--"Comme nous avons une belle conversation, pour un

endroit de ce genre! Je ne t'ennuie pas? tu as peut-être à

faire?"--"Non, j'ai tout mon temps. Si vous m'auriez ennuyée, je vous

l'aurais dit. Au contraire j'aime bien vous entendre causer."--"Je suis

très flatté. N'est-ce pas que nous causons gentiment?" dit-il à

l'entremetteuse qui venait d'entrer.--"Mais oui, c'est justement ce que

je me disais. Comme ils sont sages! Voilà! on vient maintenant pour

causer chez moi. Le Prince le disait, l'autre jour, c'est bien mieux ici

que chez sa femme. Il paraît que maintenant dans le monde elles ont

toutes un genre, c'est un vrai scandale! Je vous quitte, je suis

discrète." Et elle laissa Swann avec la fille qui avait les yeux bleus.

Mais bientôt il se leva et lui dit adieu, elle lui était

indifférente, elle ne connaissait pas Odette.

Le peintre ayant été malade, le docteur Cottard lui conseilla un

voyage en mer; plusieurs fidèles parlèrent de partir avec lui; les

Verdurin ne purent se résoudre à rester seuls, louèrent un yacht,

puis s'en rendirent acquéreurs et ainsi Odette fit de fréquentes

croisières. Chaque fois qu'elle était partie depuis un peu de temps,

Swann sentait qu'il commençait à se détacher d'elle, mais comme si

cette distance morale était proportionnée à la distance matérielle,

dès qu'il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la

voir. Une fois, partis pour un mois seulement, croyaient-ils, soit

qu'ils eussent été tentés en route, soit que M. Verdurin eût

sournoisement arrangé les choses d'avance pour faire plaisir à sa

femme et n'eût averti les fidèles qu'au fur et à mesure, d'Alger, ils

allèrent à Tunis, puis en Italie, puis en Grèce, à Constantinople,

en Asie Mineure. Le voyage durait depuis près d'un an. Swann se sentait

absolument tranquille, presque heureux. Bien que M. Verdurin eût

cherché à persuader au pianiste et au docteur Cottard que la tante de

l'un et les malades de l'autre n'avaient aucun besoin d'eux, et, qu'en

tout cas il était imprudent de laisser Mme Cottard rentrer à Paris que

Mme Verdurin assurait être en révolution, il fut obligé de leur

rendre leur liberté à Constantinople. Et le peintre partit avec eux.

Un jour, peu après le retour de ces trois voyageurs, Swann voyant

passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté

dedans, et s'y était trouvé assis en face de Mme Cottard qui faisait

sa tournée de visites "de jours" en grande tenue, plumet au chapeau,

robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes, et gants blancs

nettoyés. Revêtue de ces insignes, quand il faisait sec elle allait à

pied d'une maison à l'autre, dans un même quartier, mais pour passer

ensuite dans un quartier différent usait de l'omnibus avec

correspondance. Pendant les premiers instants, avant que la gentillesse

native de la femme eût pu percer l'empesé de la petite bourgeoise, et

ne sachant trop d'ailleurs si elle devait parler des Verdurin à Swann,

elle tint tout naturellement, de sa voix lente, gauche et douce que par

moments l'omnibus couvrait complètement de son tonnerre, des propos

parmi ceux qu'elle entendait et répétait dans les vingt-cinq maisons

dont elle montait les étages dans une journée:

--Je ne vous demande pas, monsieur, si un homme dans le mouvement comme

vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout

Paris. Eh bien! qu'en dites-vous? Êtes-vous dans le camp de ceux qui

approuvent ou dans le camp de ceux qui blâment? Dans tous les salons on

ne parle que du portrait de Machard; on n'est pas chic, on n'est pas

pur, on n'est pas dans le train, si on ne donne pas son opinion sur le

portrait de Machard.

Swann ayant répondu qu'il n'avait pas vu ce portrait, Mme Cottard

eut peur de l'avoir blessé en l'obligeant à le confesser.

--Ah! c'est très bien, au moins vous l'avouez franchement, vous ne vous

croyez pas déshonoré parce que vous n'avez pas vu le portrait de

Machard. Je trouve cela très beau de votre part. Hé bien, moi je l'ai

vu, les avis sont partagés, il y en a qui trouvent que c'est un peu

léché, un peu crème fouettée, moi je le trouve idéal. Évidemment

elle ne ressemble pas aux femmes bleues et jaunes de notre ami Biche.

Mais je dois vous l'avouer franchement, vous ne me trouverez pas très

fin de siècle, mais je le dis comme je le pense, je ne comprends pas.

Mon Dieu! je reconnais les qualités qu'il y a dans le portrait de mon

mari, c'est moins étrange que ce qu'il fait d'habitude, mais il a fallu

qu'il lui fasse des moustaches bleues. Tandis que Machard! Tenez

justement le mari de l'amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me

donne le très grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis,

s'il est nommé à l'Académie (c'est un des collègues du docteur), de

lui faire faire son portrait par Machard. Évidemment c'est un beau

rêve! j'ai une autre amie qui prétend qu'elle aime mieux Leloir. Je ne

suis qu'une pauvre profane et Leloir est peut-être encore supérieur

comme science. Mais je trouve que la première qualité d'un portrait,

surtout quand il coûte dix mille francs, est d'être ressemblant et

d'une ressemblance agréable.

Ayant tenu ces propos que lui inspiraient la hauteur de son aigrette, le

chiffre de son porte-cartes, le petit numéro tracé à l'encre dans ses

gants par le teinturier et l'embarras de parler à Swann des Verdurin,

Mme Cottard, voyant qu'on était encore loin du coin de la rue Bonaparte

où le conducteur devait l'arrêter, écouta son cœur qui lui

conseillait d'autres paroles.

--Les oreilles ont dû vous tinter, monsieur, lui dit-elle, pendant le

voyage que nous avons fait avec Mme Verdurin. On ne parlait que de vous.

Swann fut bien étonné, il supposait que son nom n'était jamais

proféré devant les Verdurin.

--D'ailleurs, ajouta Mme Cottard, Mme de Crécy était là et c'est tout

dire. Quand Odette est quelque part, elle ne peut jamais rester bien

longtemps sans parler de vous. Et vous pensez que ce n'est pas en mal.

Comment! vous en doutez? dit-elle, en voyant un geste sceptique de

Swann.

Et emportée par la sincérité de sa conviction, ne mettant d'ailleurs

aucune mauvaise pensée sous ce mot qu'elle prenait seulement dans le

sens où on l'emploie pour parler de l'affection qui unit des amis:

--Mais elle vous adore! Ah! je crois qu'il ne faudrait pas dire ça de

vous devant elle! On serait bien arrangé! À propos de tout, si on

voyait un tableau par exemple elle disait: "Ah! s'il était là, c'est

lui qui saurait vous dire si c'est authentique ou non. Il n'y a personne

comme lui pour ça." Et à tout moment elle demandait: "Qu'est-ce qu'il

peut faire en ce moment? Si seulement il travaillait un peu! C'est

malheureux, un garçon si doué, qu'il soit si paresseux. (Vous me

pardonnez, n'est-ce pas?) En ce moment je le vois, il pense à nous, il

se demande où nous sommes." Elle a même eu un mot que j'ai trouvé

bien joli; M. Verdurin lui disait: "Mais comment pouvez-vous voir ce

qu'il fait en ce moment puisque vous êtes à huit cents lieues de lui?"

Alors Odette lui a répondu: "Rien n'est impossible à l'œil d'une

amie." Non je vous jure, je ne vous dis pas cela pour vous flatter, vous

avez là une vraie amie comme on n'en a pas beaucoup. Je vous dirai du

reste que si vous ne le savez pas, vous êtes le seul. Mme Verdurin me

le disait encore le dernier jour (vous savez les veilles de départ on

cause mieux): "Je ne dis pas qu'Odette ne nous aime pas, mais tout ce

que nous lui disons ne pèserait pas lourd auprès de ce que lui dirait

M. Swann." Oh! mon Dieu, voilà que le conducteur m'arrête, en

bavardant avec vous j'allais laisser passer la rue Bonaparte... me

rendriez-vous le service de me dire si mon aigrette est droite?

Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre à Swann sa main

gantée de blanc d'où s'échappa, avec une correspondance, une vision

de haute vie qui remplit l'omnibus, mêlée à l'odeur du teinturier. Et

Swann se sentit déborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme

Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu'il

éprouvait pour cette dernière n'étant plus mêlé de douleur,

n'était plus guère de l'amour), tandis que de la plate-forme il la

suivait de ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue

Bonaparte, l'aigrette haute, d'une main relevant sa jupe, de l'autre

tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le

chiffre, laissant baller devant elle son manchon.

Pour faire concurrence aux sentiments maladifs que Swann avait pour

Odette, Mme Cottard, meilleur thérapeute que n'eût été son mari,

avait greffé à côté d'eux d'autres sentiments, normaux ceux-là, de

gratitude, d'amitié, des sentiments qui dans l'esprit de Swann

rendraient Odette plus humaine (plus semblable aux autres femmes, parce

que d'autres femmes aussi pouvaient les lui inspirer), hâteraient sa

transformation définitive en cette Odette aimée d'affection paisible,

qui l'avait ramené un soir après une fête chez le peintre boire un

verre d'orangeade avec Forcheville et près de qui Swann avait entrevu

qu'il pourrait vivre heureux.

Jadis ayant souvent pensé avec terreur qu'un jour il cesserait d'être

épris d'Odette, il s'était promis d'être vigilant, et dès qu'il

sentirait que son amour commencerait à le quitter, de s'accrocher à

lui, de le retenir. Mais voici qu'à l'affaiblissement de son amour

correspondait simultanément un affaiblissement du désir de rester

amoureux. Car on ne peut pas changer, c'est-à-dire devenir une autre

personne, tout en continuant à obéir aux sentiments de celle qu'on

n'est plus. Parfois le nom, aperçu dans un journal, d'un des hommes

qu'il supposait avoir pu être les amants d'Odette, lui redonnait de la

jalousie. Mais elle était bien légère et comme elle lui prouvait

qu'il n'était pas encore complètement sorti de ce temps où il avait

tant souffert--mais aussi où il avait connu une manière de sentir si

voluptueuse--et que les hasards de la route lui permettraient peut-être

d'en apercevoir encore furtivement et de loin les beautés, cette

jalousie lui procurait plutôt une excitation agréable comme au morne

Parisien qui quitte Venise pour retrouver la France, un dernier

moustique prouve que l'Italie et l'été ne sont pas encore bien loin.

Mais le plus souvent le temps si particulier de sa vie d'où il sortait,

quand il faisait effort sinon pour y rester, du moins pour en avoir une

vision claire pendant qu'il le pouvait encore, il s'apercevait qu'il ne

le pouvait déjà plus; il aurait voulu apercevoir comme un paysage qui

allait disparaître cet amour qu'il venait de quitter; mais il est si

difficile d'être double et de se donner le spectacle véridique d'un

sentiment qu'on a cessé de posséder, que bientôt l'obscurité se

faisant dans son cerveau, il ne voyait plus rien, renonçait à

regarder, retirait son lorgnon, en essuyait les verres; et il se disait

qu'il valait mieux se reposer un peu, qu'il serait encore temps tout à

l'heure, et se rencognait, avec l'incuriosité, dans l'engourdissement

du voyageur ensommeillé qui rabat son chapeau sur ses yeux pour dormir

dans le wagon qu'il sent l'entraîner de plus en plus vite, loin du pays

où il a si longtemps vécu et qu'il s'était promis de ne pas laisser

fuir sans lui donner un dernier adieu. Même, comme ce voyageur s'il se

réveille seulement en France, quand Swann ramassa par hasard près de

lui la preuve que Forcheville avait été l'amant d'Odette, il

s'aperçut qu'il n'en ressentait aucune douleur, que l'amour était loin

maintenant, et regretta de n'avoir pas été averti du moment où il le

quittait pour toujours. Et de même qu'avant d'embrasser Odette pour la

première fois il avait recherché à imprimer dans sa mémoire le

visage qu'elle avait eu si longtemps pour lui et qu'allait transformer

le souvenir de ce baiser, de même il eût voulu, en pensée au moins,

avoir pu faire ses adieux, pendant qu'elle existait encore, à cette

Odette lui inspirant de l'amour, de la jalousie, à cette Odette lui

causant des souffrances et que maintenant il ne reverrait jamais. Il se

trompait. Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines plus

tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d'un rêve. Il se promenait

avec Mme Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu'il ne

pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et mon

grand-père, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait à pic

tantôt de très haut, tantôt de quelques mètres seulement, de sorte

qu'on montait et redescendait constamment; ceux des promeneurs qui

redescendaient déjà n'étaient plus visibles à ceux qui montaient

encore, le peu de jour qui restât faiblissait et il semblait alors

qu'une nuit noire allait s'étendre immédiatement. Par moments les

vagues sautaient jusqu'au bord, et Swann sentait sur sa joue des

éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne pouvait

pas et en était confus vis-à-vis d'elle, ainsi que d'être en chemise

de nuit. Il espérait qu'à cause de l'obscurité on ne s'en rendait pas

compte, mais cependant Mme Verdurin le fixa d'un regard étonné durant

un long moment pendant lequel il vit sa figure se déformer, son nez

s'allonger et qu'elle avait de grandes moustaches. Il se détourna pour

regarder Odette, ses joues étaient pâles, avec des petits points

rouges, ses traits tirés, cernés, mais elle le regardait avec des yeux

pleins de tendresse prêts à se détacher comme des larmes pour tomber

sur lui, et il se sentait l'aimer tellement qu'il aurait voulu l'emmener

tout de suite. Tout d'un coup Odette tourna son poignet, regarda une

petite montre et dit: "Il faut que je m'en aille", elle prenait congé

de tout le monde, de la même façon, sans prendre à part Swann, sans

lui dire où elle le reverrait le soir ou un autre jour. Il n'osa pas le

lui demander, il aurait voulu la suivre et était obligé, sans se

retourner vers elle, de répondre en souriant à une question de Mme

Verdurin, mais son cœur battait horriblement, il éprouvait de la haine

pour Odette, il aurait voulu crever ses yeux qu'il aimait tant tout à

l'heure, écraser ses joues sans fraîcheur. Il continuait à monter

avec Mme Verdurin, c'est-à-dire à s'éloigner à chaque pas d'Odette,

qui descendait en sens inverse. Au bout d'une seconde il y eut beaucoup

d'heures qu'elle était partie. Le peintre fit remarquer à Swann que

Napoléon III s'était éclipsé un instant après elle. "C'était

certainement entendu entre eux, ajouta-t-il, ils ont dû se rejoindre en

bas de la côte, mais n'ont pas voulu dire adieu ensemble à cause des

convenances. Elle est sa maîtresse." Le jeune homme inconnu se mit à

pleurer. Swann essaya de le consoler. "Après tout elle a raison, lui

dit-il en lui essuyant les yeux et en lui ôtant son fez pour qu'il fût

plus à son aise. Je le lui ai conseillé dix fois. Pourquoi en être

triste? C'était bien l'homme qui pouvait la comprendre." Ainsi Swann se

parlait-il à lui-même, car le jeune homme qu'il n'avait pu identifier

d'abord était aussi lui; comme certains romanciers, il avait distribué

sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un

qu'il voyait devant lui coiffé d'un fez.

Quant à Napoléon III, c'est à Forcheville que quelque vague

association d'idées, puis une certaine modification dans la physionomie

habituelle du baron, enfin le grand cordon de la Légion d'honneur en

sautoir, lui avaient fait donner ce nom; mais en réalité, et pour tout

ce que le personnage présent dans le rêve lui représentait et lui

rappelait, c'était bien Forcheville. Car d'images incomplètes et

changeantes Swann endormi tirait des déductions fausses, ayant

d'ailleurs momentanément un tel pouvoir créateur qu'il se reproduisait

par simple division comme certains organismes inférieurs; avec la

chaleur sentie de sa propre paume il modelait le creux d'une main

étrangère qu'il croyait serrer, et de sentiments et d'impressions dont

il n'avait pas conscience encore, faisait naitre comme des péripéties

qui, par leur enchaînement logique, amèneraient à point nommé dans

le sommeil de Swann le personnage nécessaire pour recevoir son amour ou

provoquer son réveil. Une nuit noire se fit tout d'un coup, un tocsin

sonna, des habitants passèrent en courant, se sauvant des maisons en

flammes; Swann entendait le bruit des vagues qui sautaient et son cœur

qui, avec la même violence, battait d'anxiété dans sa poitrine. Tout

d'un coup ses palpitations de cœur redoublèrent de vitesse, il

éprouva une souffrance, une nausée inexplicables; un paysan couvert de

brûlures lui jetait en passant: "Venez demander à Charlus où Odette

est allée finir la soirée avec son camarade, il a été avec elle

autrefois et elle lui dit tout. C'est eux qui ont mis le feu." C'était

son valet de chambre qui venait l'éveiller et lui disait:

--Monsieur, il est huit heures et le coiffeur est là, je lui

ai dit de repasser dans une heure.

Mais ces paroles, en pénétrant dans les ondes du sommeil où Swann

était plongé, n'étaient arrivées jusqu'à sa conscience qu'en

subissant cette déviation qui fait qu'au fond de l'eau un rayon paraît

un soleil, de même qu'un moment auparavant le bruit de la sonnette

prenant au fond de ces abîmes une sonorité de tocsin avait enfanté

l'épisode de l'incendie. Cependant le décor qu'il avait sous les yeux

vola en poussière, il ouvrit les yeux, entendit une dernière fois le

bruit d'une des vagues de la mer qui s'éloignait. Il toucha sa joue.

Elle était sèche. Et pourtant il se rappelait la sensation de l'eau

froide et le goût du sel. Il se leva, s'habilla. Il avait fait venir le

coiffeur de bonne heure parce qu'il avait écrit la veille à mon

grand-père qu'il irait dans l'après-midi à Combray, ayant appris que

Mme de Cambremer--Mlle Legrandin--devait y passer quelques jours.

Associant dans son souvenir au charme de ce jeune visage celui d'une

campagne où n'était pas allé depuis si longtemps, ils lui offraient

ensemble un attrait qui l'avait décidé à quitter enfin Paris pour

quelques jours. Comme les différents hasards qui nous mettent en

présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où

nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu'il

commence et se répéter après qu'il a fini, les premières apparitions

que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire,

prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d'avertissement, de

présage. C'est de cette façon que Swann s'était souvent reporté à

l'image d'Odette rencontrée au théâtre, ce premier soir où il ne

songeait pas à la revoir jamais--et qu'il se rappelait maintenant la

soirée de Mme de Saint-Euverte où il avait présenté le général de

Froberville à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si

multiples qu'il n'est pas rare que dans une même circonstance les

jalons d'un bonheur qui n'existe pas encore soient posés à côté de

l'aggravation d'un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela

aurait pu arriver à Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui

sait même, dans le cas où, ce soir-là, il se fût trouvé ailleurs,

si d'autres bonheurs, d'autres chagrins ne lui seraient pas arrivés, et

qui ensuite lui eussent paru avoir été inévitables? Mais ce qui lui

semblait l'avoir été, c'était ce qui avait eu lieu, et il n'était

pas loin de voir quelque chose de providentiel dans ce fait qu'il se

fût décidé à aller à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce que

son esprit désireux d'admirer la richesse d'invention de la vie et

incapable de se poser longtemps une question difficile, comme de savoir

ce qui eût été le plus à souhaiter, considérait dans les

souffrances qu'il avait éprouvées ce soir-là et les plaisirs encore

insoupçonnés qui germaient déjà--et entre lesquels la balance était

trop difficile à établir--une sorte d'enchaînement nécessaire.

Mais tandis que, une heure après son réveil, il donnait des

indications au coiffeur pour que sa brosse ne se dérangeât pas en

wagon, il repensa à son rêve; il revit, comme il les avait sentis tout

près de lui, le teint pâle d'Odette, les joues trop maigres, les

traits tirés, les yeux battus, tout ce que--au cours des tendresses

successives qui avaient fait de son durable amour pour Odette un long

oubli de l'image première qu'il avait reçue d'elle--il avait cessé de

remarquer depuis les premiers temps de leur liaison, dans lesquels sans

doute, pendant qu'il dormait, sa mémoire en avait été chercher la

sensation exacte. Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait

chez lui dès qu'il n'était plus malheureux et qui baissait du même

coup le niveau de sa moralité, il s'écria en lui-même: "Dire que j'ai

gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon

plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était

pas mon genre!"

Un amour de Swann · 第 18 / 18 段