S'il était obligé de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas

leur faire de visites, c'était de lui en faire qu'il cherchait à

s'excuser auprès d'Odette. Encore les payait-il (se demandant à la fin

du mois, pour peu qu'il eût un peu abusé de sa patience et fût allé

souvent la voir, si c'était assez de lui envoyer quatre mille francs),

et pour chacune trouvait un prétexte, un présent à lui apporter, un

renseignement dont elle avait besoin, M. de Charlus qu'il avait

rencontré allant chez elle et qui avait exigé qu'il l'accompagnât. Et

à défaut d'aucun, il priait M. de Charlus de courir chez elle, de lui

dire comme spontanément, au cours de la conversation, qu'il se

rappelait avoir à parler à Swann, qu'elle voulût bien lui faire

demander de passer tout de suite chez elle; mais le plus souvent Swann

attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen

n'avait pas réussi. De sorte que si elle faisait maintenant de

fréquentes absences, même à Paris, quand elle y restait, elle le

voyait peu, et elle qui, quand elle l'aimait, lui disait: "Je suis

toujours libre" et "Qu'est-ce que l'opinion des autres peut me faire?",

maintenant, chaque fois qu'il voulait la voir, elle invoquait les

convenances ou prétextait des occupations. Quand il parlait d'aller à

une fête de charité, à un vernissage, à une première, où elle

serait, elle lui disait qu'il voulait afficher leur liaison, qu'il la

traitait comme une fille. C'est au point que pour tâcher de n'être pas

partout privé de la rencontrer, Swann qui savait qu'elle connaissait et

affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il avait été

lui-même l'ami, alla le voir un jour dans son petit appartement de la

rue de Bellechasse afin de lui demander d'user de son influence sur

Odette. Comme elle prenait toujours, quand elle parlait à Swann de mon

oncle, des airs poétiques, disant: "Ah! lui, ce n'est pas comme toi,

c'est une si belle chose, si grande, si jolie, que son amitié pour moi!

Ce n'est pas lui qui me considérerait assez peu pour vouloir se montrer

avec moi dans tous les lieux publics", Swann fut embarrassé et ne

savait pas à quel ton il devait se hausser pour parler d'elle

à mon oncle. Il posa d'abord l'excellence _a priori_ d'Odette,

l'axiome de sa supra-humanité séraphique, la révélation de ses vertus

indémontrables et dont la notion ne pouvait dériver de l'expérience.

"Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle femme au-dessus de

toutes les femmes, quel être adorable, quel ange est Odette. Mais vous

savez ce que c'est que la vie de Paris. Tout le monde ne connaît pas

Odette sous le jour où nous la connaissons vous et moi. Alors il y a

des gens qui trouvent que je joue un rôle un peu ridicule; elle ne peut

même pas admettre que je la rencontre dehors, au théâtre. Vous, en

qui elle a tant de confiance, ne pourriez-vous lui dire quelques mots

pour moi, lui assurer qu'elle s'exagère le tort qu'un salut de moi lui

cause."

Mon oncle conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne

l'en aimerait que plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver

partout où cela lui plairait. Quelques jours après, Odette disait à

Swann qu'elle venait d'avoir une déception en voyant que mon oncle

était pareil à tous les hommes: il venait d'essayer de la prendre de

force. Elle calma Swann qui au premier moment voulait aller provoquer

mon oncle, mais il refusa de lui serrer la main quand il le rencontra.

Il regretta d'autant plus cette brouille avec mon oncle Adolphe qu'il

avait espéré, s'il l'avait revu quelquefois et avait pu causer en

toute confiance avec lui, tâcher de tirer au clair certains bruits

relatifs à la vie qu'Odette avait menée autrefois à Nice. Or mon

oncle Adolphe y passait l'hiver. Et Swann pensait que c'était même

peut-être là qu'il avait connu Odette. Le peu qui avait échappé à

quelqu'un devant lui, relativement à un homme qui aurait été l'amant

d'Odette, avait bouleversé Swann. Mais les choses qu'il aurait, avant

de les connaître, trouvé le plus affreux d'apprendre et le plus

impossible de croire, une fois qu'il les savait, elles étaient

incorporées à tout jamais à sa tristesse, il les admettait, il

n'aurait plus pu comprendre qu'elles n'eussent pas été. Seulement

chacune opérait sur l'idée qu'il se faisait de sa maîtresse une

retouche ineffaçable. Il crut même comprendre, une fois, que cette

légèreté des mœurs d'Odette qu'il n'eût pas soupçonnée, était

assez connue, et qu'à Bade et à Nice, quand elle y passait jadis

plusieurs mois, elle avait eu une sorte de notoriété galante. Il

chercha, pour les interroger, à se rapprocher de certains viveurs; mais

ceux-ci savaient qu'il connaissait Odette; et puis il avait peur de les

faire penser de nouveau à elle, de les mettre sur ses traces. Mais lui

à qui jusque-là rien n'aurait pu paraître aussi fastidieux que tout

ce qui se rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de Nice, apprenant

qu'Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de

plaisir, sans qu'il dût jamais arriver à savoir si c'était seulement

pour satisfaire à des besoins d'argent que grâce à lui elle n'avait

plus, ou à des caprices qui pouvaient renaître, maintenant il se

penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers

l'abîme sans fond où étaient allées s'engloutir ces années du

début du Septennat pendant lesquelles on passait l'hiver sur la

promenade des Anglais, l'été sous les tilleuls de Bade, et il leur

trouvait une profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que leur

eût prêtée un poète; et il eût mis à reconstituer les petits faits

de la chronique de la Côte d'Azur d'alors, si elle avait pu l'aider à

comprendre quelque chose du sourire ou des regards--pourtant si

honnêtes et si simples--d'Odette, plus de passion que l'esthéticien

qui interroge les documents subsistant de la Florence du XVe siècle

pour tâcher d'entrer plus avant dans l'âme de la Primavera, de la

bella Vanna, ou de la Vénus de Botticelli. Souvent sans lui rien dire

il la regardait, il songeait; elle lui disait: "Comme tu as l'air

triste!" Il n'y avait pas bien longtemps encore, de l'idée qu'elle

était une créature bonne, analogue aux meilleures qu'il eût connues,

il avait passé à l'idée qu'elle était une femme entretenue;

inversement il lui était arrivé depuis de revenir de l'Odette de

Crécy, peut-être trop connue des fêtards, des hommes à femmes, à ce

visage d'une expression parfois si douce, à cette nature si humaine. Il

se disait: "Qu'est-ce que cela veut dire qu'à Nice tout le monde sache

qui est Odette de Crécy? Ces réputations-là, même vraies, sont

faites avec les idées des autres"; il pensait que cette

légende--fût-elle authentique--était extérieure à Odette, n'était

pas en elle comme une personnalité irréductible et malfaisante; que la

créature qui avait pu être amenée à mal faire, c'était une femme

aux bons yeux, au cœur plein de pitié pour la souffrance, au corps

docile qu'il avait tenu, qu'il avait serré dans ses bras et manié, une

femme qu'il pourrait arriver un jour à posséder toute, s'il

réussissait à se rendre indispensable à elle. Elle était là,

souvent fatiguée, le visage vidé pour un instant de la préoccupation

fébrile et joyeuse des choses inconnues qui faisaient souffrir Swann;

elle écartait ses cheveux avec ses mains; son front, sa figure

paraissaient plus larges; alors, tout d'un coup, quelque pensée

simplement humaine, quelque bon sentiment comme il en existe dans toutes

les créatures, quand dans un moment de repos ou de repliement elles

sont livrées à elles-mêmes, jaillissait de ses yeux comme un rayon

jaune. Et aussitôt tout son visage s'éclairait comme une campagne

grise, couverte de nuages qui soudain s'écartent, pour sa

transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie qui était en

Odette à ce moment-là, l'avenir même qu'elle semblait rêveusement

regarder, Swann aurait pu les partager avec elle; aucune agitation

mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu'ils

devinssent, ces moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir

Swann reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme

en or une Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit plus tard

(comme on le verra dans la deuxième partie de cet ouvrage), des

sacrifices que l'autre Odette n'eût pas obtenus. Mais que ces moments

étaient rares, et que maintenant il la voyait peu! Même pour leur

rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu'à la dernière minute si

elle pourrait le lui accorder car, comptant qu'elle le trouverait

toujours libre, elle voulait d'abord être certaine que personne d'autre

ne lui proposerait de venir. Elle alléguait qu'elle était obligée

d'attendre une réponse de la plus haute importance pour elle, et même

si, après qu'elle avait fait venir Swann, des amis demandaient à

Odette, quand la soirée était déjà commencée, de les rejoindre au

théâtre ou à souper, elle faisait un bond joyeux et s'habillait à la

hâte. Au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa toilette, chaque

mouvement qu'elle faisait rapprochait Swann du moment où il faudrait la

quitter, où elle s'enfuirait d'un élan irrésistible; et quand, enfin

prête, plongeant une dernière fois dans son miroir ses regards tendus

et éclairés par l'attention, elle remettait un peu de rouge à ses

lèvres, fixait une mèche sur son front et demandait son manteau de

soirée bleu ciel avec des glands d'or, Swann avait l'air si triste

qu'elle ne pouvait réprimer un geste d'impatience et disait: "Voilà

comme tu me remercies de t'avoir gardé jusqu'à la dernière minute.

Moi qui croyais avoir fait quelque chose de gentil. C'est bon à savoir

pour une autre fois!" Parfois, au risque de la fâcher, il se promettait

de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait d'une alliance

avec Forcheville qui peut-être aurait pu le renseigner. D'ailleurs

quand il savait avec qui elle passait la soirée, il était bien rare

qu'il ne pût pas découvrir dans toutes ses relations à lui quelqu'un

qui connaissait, fût-ce indirectement, l'homme avec qui elle était

sortie et pouvait facilement en obtenir tel ou tel renseignement. Et

tandis qu'il écrivait à un de ses amis pour lui demander de chercher

à éclaircir tel ou tel point, il éprouvait le repos de cesser de se

poser ces questions sans réponses et de transférer à un autre la

fatigue d'interroger. Il est vrai que Swann n'était guère plus avancé

quand il avait certains renseignements. Savoir ne permet pas toujours

d'empêcher, mais du moins les choses que nous savons, nous les tenons,

sinon entre nos mains, du moins dans notre pensée où nous les

disposons à notre gré, ce qui nous donne l'illusion d'une sorte de

pouvoir sur elles. Il était heureux toutes les fois où M. de Charlus

était avec Odette. Entre M. de Charlus et elle, Swann savait qu'il ne

pouvait rien se passer, que quand M. de Charlus sortait avec elle,

c'était par amitié pour lui et qu'il ne ferait pas difficulté à lui

raconter ce qu'elle avait fait. Quelquefois elle avait déclaré si

catégoriquement à Swann qu'il lui était impossible de le voir un

certain soir, elle avait l'air de tenir tant à une sortie, que Swann

attachait une véritable importance à ce que M. de Charlus fût libre

de l'accompagner. Le lendemain, sans oser poser beaucoup de questions à

M. de Charlus, il le contraignait, en ayant l'air de ne pas bien

comprendre ses premières réponses, à lui en donner de nouvelles,

après chacune desquelles il se sentait plus soulagé, car il apprenait

bien vite qu'Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus

innocents. "Mais comment, mon petit Mémé, je ne comprends pas bien...,

ce n'est pas en sortant de chez elle que vous êtes allés au musée

Grévin. Vous étiez allés ailleurs d'abord. Non? Oh! que c'est drôle!

Vous ne savez pas comme vous m'amusez, mon petit Mémé. Mais quelle

drôle d'idée elle a eue d'aller ensuite au Chat Noir, c'est bien une

idée d'elle... Non? c'est vous? C'est curieux. Après tout ce n'est pas

une mauvaise idée, elle devait y connaître beaucoup de monde? Non?

elle n'a parlé à personne? C'est extraordinaire. Alors vous êtes

restés là comme cela tous les deux tout seuls? Je vois d'ici cette

scène. Vous êtes gentil, mon petit Mémé, je vous aime bien." Swann

se sentait soulagé. Pour lui, à qui il était arrivé en causant avec

des indifférents qu'il écoutait à peine, d'entendre quelquefois

certaines phrases (celle-ci par exemple: "J'ai vu hier Mme de Crécy,

elle était avec un monsieur que je ne connais pas"), phrases qui

aussitôt dans le cœur de Swann passaient à l'état solide, s'y

durcissaient comme une incrustation, le déchiraient, n'en bougeaient

plus, qu'ils étaient doux au contraire ces mots: "Elle ne connaissait

personne, elle n'a parlé a personne!" comme ils circulaient aisément

en lui, qu'ils étaient fluides, faciles, respirables! Et pourtant au

bout d'un instant il se disait qu'Odette devait le trouver bien

ennuyeux, pour que ce fussent là les plaisirs qu'elle préférait à sa

compagnie. Et leur insignifiance, si elle le rassurait, lui faisait

pourtant de la peine comme une trahison.

Même quand il ne pouvait savoir où elle était allée, il lui aurait

suffi pour calmer l'angoisse qu'il éprouvait alors, et contre laquelle

la présence d'Odette, la douceur d'être auprès d'elle était le seul

spécifique (un spécifique qui à la longue aggravait le mal avec bien

des remèdes, mais du moins calmait momentanément la souffrance), il

lui aurait suffi, si Odette l'avait seulement permis, de rester chez

elle tant qu'elle ne serait pas là, de l'attendre jusqu'à cette heure

du retour dans l'apaisement de laquelle seraient venues se confondre les

heures qu'un prestige, un maléfice lui avaient fait croire différentes

des autres. Mais elle ne le voulait pas; il revenait chez lui; il se

forçait en chemin à former divers projets, il cessait de songer à

Odette; même il arrivait, tout en se déshabillant, à rouler en lui

des pensées assez joyeuses; c'est le cœur plein de l'espoir d'aller le

lendemain voir quelque chef-d'œuvre qu'il se mettait au lit et

éteignait sa lumière; mais, dès que, pour se préparer à dormir, il

cessait d'exercer sur lui-même une contrainte dont il n'avait même pas

conscience tant elle était devenue habituelle, au même instant un

frisson glacé refluait en lui et il se mettait à sangloter. Il ne

voulait même pas savoir pourquoi, s'essuyait les yeux, se disait en

riant: "C'est charmant, je deviens névropathe." Puis il ne pouvait

penser sans une grande lassitude que le lendemain il faudrait

recommencer de chercher à savoir ce qu'Odette avait fait, à mettre en

jeu des influences pour tâcher de la voir. Cette nécessité d'une

activité sans trêve, sans variété, sans résultats, lui était si

cruelle qu'un jour, apercevant une grosseur sur son ventre, il ressentit

une véritable joie à la pensée qu'il avait peut-être une tumeur

mortelle, qu'il n'allait plus avoir à s'occuper de rien, que c'était

la maladie qui allait le gouverner, faire de lui son jouet, jusqu'à la

fin prochaine. Et en effet si, à cette époque, il lui arriva souvent

sans se l'avouer de désirer la mort, c'était pour échapper moins à

l'acuité de ses souffrances qu'à la monotonie de son effort.

Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu'à l'époque où il ne

l'aimerait plus, où elle n'aurait aucune raison de lui mentir et où il

pourrait enfin apprendre d'elle si le jour où il était allé la voir

dans l'après-midi, elle était ou non couchée avec Forcheville.

Souvent pendant quelques jours, le soupçon qu'elle aimait quelqu'un

d'autre le détournait de se poser cette question relative à

Forcheville, la lui rendait presque indifférente, comme ces formes

nouvelles d'un même état maladif qui semblent momentanément nous

avoir délivrés des précédentes. Même il y avait des jours où il

n'était tourmenté par aucun soupçon. Il se croyait guéri. Mais le

lendemain matin, au réveil, il sentait à la même place la même

douleur dont, la veille pendant la journée, il avait comme dilué la

sensation dans le torrent des impressions différentes. Mais elle

n'avait pas bougé de place. Et même, c'était l'acuité de cette

douleur qui avait réveillé Swann.

Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si

importantes qui l'occupaient tant chaque jour (bien qu'il eût assez

vécu pour savoir qu'il n'y en a jamais d'autres que les plaisirs), il

ne pouvait pas chercher longtemps de suite à les imaginer, son cerveau

fonctionnait à vide; alors il passait son doigt sur ses paupières

fatiguées comme il aurait essuyé le verre de son lorgnon, et cessait

entièrement de penser. Il surnageait pourtant à cet inconnu certaines

occupations qui réapparaissaient de temps en temps, vaguement

rattachées par elle à quelque obligation envers des parents éloignés

ou des amis d'autrefois, qui, parce qu'ils étaient les seuls qu'elle

lui citait souvent comme l'empêchant de le voir, paraissaient à Swann

former le cadre fixe, nécessaire, de la vie d'Odette. À cause du ton

dont elle lui disait de temps à autre "le jour où je vais avec mon

amie à l'Hippodrome", si, s'étant senti malade et ayant pensé:

"Peut-être Odette voudrait bien passer chez moi", il se rappelait

brusquement que c'était justement ce jour-là, il se disait: "Ah! non,

ce n'est pas la peine de lui demander de venir, j'aurais dû y penser

plus tôt, c'est le jour où elle va avec son amie à l'Hippodrome.

Réservons-nous pour ce qui est possible; c'est inutile de s'user à

proposer des choses inacceptables et refusées d'avance." Et ce devoir

qui incombait à Odette d'aller à l'Hippodrome et devant lequel Swann

s'inclinait ainsi ne lui paraissait pas seulement inéluctable; mais ce

caractère de nécessité dont il était empreint semblait rendre

plausible et légitime tout ce qui de près ou de loin se rapportait à

lui. Si Odette dans la rue ayant reçu d'un passant un salut qui avait

éveillé la jalousie de Swann, elle répondait aux questions de

celui-ci en rattachant l'existence de l'inconnu à un des deux ou trois

grands devoirs dont elle lui parlait, si, par exemple, elle disait:

"C'est un monsieur qui était dans la loge de mon amie avec qui je vais

à l'Hippodrome", cette explication calmait les soupçons de Swann, qui

en effet trouvait inévitable que l'amie eût d'autres invités

qu'Odette dans sa loge à l'Hippodrome, mais n'avait jamais cherché ou

réussi à se les figurer. Ah! comme il eût aimé la connaître, l'amie

qui allait à l'Hippodrome, et qu'elle l'y emmenât avec Odette. Comme

il aurait donné toutes ses relations pour n'importe quelle personne

qu'avait l'habitude de voir Odette, fût-ce une manucure ou une

demoiselle de magasin. Il eût fait pour clics plus de frais que pour

des reines. Ne lui auraient-elles pas fourni, dans ce qu'elles

contenaient de la vie d'Odette, le seul calmant efficace pour ses

souffrances? Comme il aurait couru avec joie passer les journées chez

telle de ces petites gens avec lesquelles Odette gardait des relations,

soit par intérêt, soit par simplicité véritable. Comme il eût

volontiers élu domicile à jamais au cinquième étage de telle maison

sordide et enviée où Odette ne l'emmenait pas, et où, s'il y avait

habité avec la petite couturière retirée dont il eut volontiers fait

semblant d'être l'amant, il aurait presque chaque jour reçu sa visite.

Dans ces quartiers presque populaires, quelle existence modeste,

abjecte, mais douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il eût

accepté de vivre indéfiniment.

Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontré Swann, elle voyait

s'approcher d'elle quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qu'il pût

remarquer sur le visage d'Odette cette tristesse qu'elle avait eue le

jour où il était venu pour la voir pendant que Forcheville était là.

Mais c'était rare; car les jours où, malgré tout ce qu'elle avait à

faire et la crainte de ce que penserait le monde, elle arrivait à voir

Swann, ce qui dominait maintenant dans son attitude était l'assurance:

grand contraste, peut-être revanche inconsciente ou réaction naturelle

de l'émotion craintive qu'aux premiers temps où elle l'avait connu

elle éprouvait auprès de lui, et même loin de lui, quand elle

commençait une lettre par ces mots: "Mon ami, ma main tremble si fort

que je peux à peine écrire" (elle le prétendait du moins, et un peu

de cet émoi devait être sincère pour qu'elle désirât d'en feindre

davantage). Swann lui plaisait alors. On ne tremble jamais que pour soi,

que pour ceux qu'on aime. Quand notre bonheur n'est plus dans leurs

mains, de quel calme, de quelle aisance, de quelle hardiesse on jouit

auprès d'eux! En lui parlant, en lui écrivant, elle n'avait plus de

ces mots par lesquels elle cherchait à se donner l'illusion qu'il lui

appartenait, faisant naître les occasions de dire "mon", "mien", quand

il s'agissait de lui: "Vous êtes mon bien, c'est le parfum de notre

amitié, je le garde", de lui parler de l'avenir, de la mort même,

comme d'une seule chose pour eux deux. Dans ce temps-là, à tout ce

qu'il disait, elle répondait avec admiration: "Vous, vous ne serez

jamais comme tout le monde"; elle regardait sa longue tête un peu chauve,

dont les gens qui connaissaient les succès de Swann pensaient: "Il

n'est pas régulièrement beau si vous voulez, mais il est chic: ce

toupet, ce monocle, ce sourire!", et, plus curieuse peut-être de

connaître ce qu'il était que désireuse d'être sa maîtresse, elle

disait:

--Si je pouvais savoir ce qu'il y a dans cette tête-là!

Maintenant, à toutes les paroles de Swann, elle répondait d'un

ton parfois irrité, parfois indulgent:

--Ah! tu ne seras donc jamais comme tout le monde!

Elle regardait cette tête qui n'était qu'un peu plus vieillie par le

souci (mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette même

aptitude qui permet de découvrir les intentions d'un morceau

symphonique dont on a lu le programme, et les ressemblances d'un enfant

quand on connaît sa parenté: "Il n'est pas positivement laid si vous

voulez, mais il est ridicule; ce monocle, ce toupet, ce sourire!",

réalisant dans leur imagination suggestionnée la démarcation

immatérielle qui sépare à quelques mois de distance une tête d'amant

de cœur et une tête de cocu), elle disait:

--Ah! si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu'il y a

dans cette tête-là.

Toujours prêt à croire ce qu'il souhaitait, si seulement les

manières d'être d'Odette avec lui laissaient place au doute,

il se jetait avidement sur cette parole.

--Tu le peux si tu le veux, lui disait-il.

Et il tâchait de lui montrer que l'apaiser, le diriger, le faire

travailler, serait une noble tâche à laquelle ne demandaient qu'à se

vouer d'autres femmes qu'elle, entre les mains desquelles il est vrai

d'ajouter que la noble tâche ne lui eût paru plus qu'une indiscrète

et insupportable usurpation de sa liberté. "Si elle ne m'aimait pas un

peu, se disait-il, elle ne souhaiterait pas de me transformer. Pour me

transformer, il faudra qu'elle me voie davantage." Ainsi trouvait-il,

dans ce reproche qu'elle lui faisait, comme une preuve d'intérêt,

d'amour peut-être; et en effet, elle lui en donnait maintenant si peu

qu'il était obligé de considérer comme telles les défenses qu'elle

lui faisait d'une chose ou d'une autre. Un jour, elle lui déclara

qu'elle n'aimait pas son cocher, qu'il lui montait peut-être la tête

contre elle, qu'en tout cas il n'était pas avec lui de l'exactitude et

de la déférence qu'elle voulait. Elle sentait qu'il désirait lui

entendre dire: "Ne le prends plus pour venir chez moi", comme il aurait

désiré un baiser. Comme elle était de bonne humeur, elle le lui dit;

il fut attendri. Le soir, causant avec M. de Charlus avec qui il avait

la douceur de pouvoir parler d'elle ouvertement (car les moindres propos

qu'il tenait, même aux personnes qui ne la connaissaient pas, se

rapportaient en quelque manière à elle), il lui dit:

--Je crois pourtant qu'elle m'aime; elle est si gentille pour

moi, ce que je fais ne lui est certainement pas indifférent.

Et si, au moment d'aller chez elle, montant dans sa voiture

avec un ami qu'il devait laisser en route, l'autre lui disait:

--Tiens, ce n'est pas Lorédan qui est sur le siège?

Avec quelle joie mélancolique Swann lui répondait:

--Oh! sapristi non! je te dirai, je ne peux pas prendre Lorédan quand

je vais rue La Pérouse. Odette n'aime pas que je prenne Lorédan, elle

ne le trouve pas bien pour moi; enfin que veux-tu, les femmes, tu sais!

je sais que ça lui déplairait beaucoup. Ah bien oui! je n'aurais eu

qu'à prendre Rémi! j'en aurais eu une histoire!

Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui

étaient maintenant celles d'Odette avec lui, certes Swann en

souffrait; mais il ne connaissait pas sa souffrance; comme c'était

progressivement, jour par jour, qu'Odette s'était refroidie à son

égard, ce n'est qu'en mettant en regard de ce qu'elle était

aujourd'hui ce qu'elle avait été au début, qu'il aurait pu sonder la

profondeur du changement qui s'était accompli. Or ce changement

c'était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et

nuit, et dès qu'il sentait que ses pensées allaient un peu trop près

d'elle, vivement il les dirigeait d'un autre côté de peur de trop

souffrir. Il se disait bien d'une façon abstraite: "Il fut un temps où

Odette m'aimait davantage", mais jamais il ne revoyait ce temps. De

même qu'il y avait dans son cabinet une commode qu'il s'arrangeait à

ne pas regarder, qu'il faisait un crochet pour éviter en entrant et en

sortant, parce que dans un tiroir étaient serrés le chrysanthème

qu'elle lui avait donné le premier soir où il l'avait reconduite, les

lettres où elle disait: "Que n'y avez-vous oublié aussi votre cœur,

je ne vous aurais pas laissé le reprendre" et "À quelque heure du jour

et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et disposez

de ma vie", de même il y avait en lui une place dont il ne laissait

jamais approcher son esprit, lui faisant faire s'il le fallait le

détour d'un long raisonnement pour qu'il n'eût pas à passer devant

elle: c'était celle où vivait le souvenir des jours heureux.

Mais sa si précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu'il

était allé dans le monde.

Un amour de Swann · 第 12 / 18 段