XV

Je la repoussai durement, car dans la petite cour où j’avais vue par le

porche j’apercevais Vasouki elle-même. La triste Souriadévi, sans

discuter mes ordres, s’éloigna pour rejoindre mon escorte et monter dans

le palanquin. Je courus à la rencontre de Vasouki. Nue jusqu’à la

ceinture, la jeune femme montrait son torse de bronze clair dont aucun,

ici-bas, je le jure, n’approcha comme perfection. Se redressant à mon

approche, la prêtresse, dirigeant sur moi ses yeux plus étincelants que

mes pierreries auxquelles alors je ne songeais guère, me foudroya de ces

mots:

--Oses-tu bien, toi impur, poser ton pied, chaussé du cuir des vaches,

sur la pierre sacrée! Quelle audace est la tienne, et ta superbe

t’aveugle-t-elle au point de te laisser espérer que tu auras aussi bon

marché de moi que de ma sœur? Cette lamentable Souriadévi abandonna pour

toi les autels de Kali la grande; pour toi elle trahit ses vœux. Faible,

brûlant d’amour pour ta perversité barbare, elle préféra vivre ton

esclave plutôt que de renoncer à suivre tes pas et d’entrer dans la

grande voie des mérites qui commence aux régions de la pénitence.

Maintenant, sa beauté, pour toi trop familière, ne te tente plus, et tu

désires autre chose!... Triple insensé, ne crains-tu pas que les Dieux

ne t’aveuglent!... Prends garde! Si tu ne tournes les talons et ne me

débarrasses de ton odieuse présence, tu cesseras de compter parmi les

vivants!

Mordu aux entrailles par ma passion sans frein, je me ruai sur Vasouki,

sans lui répondre, et tentai de l’enlacer. Agile, elle trompa mon

étreinte, je n’embrassai que du vent. Brisant sur les dalles son vase de

terre d’où s’écoula le lait en large traînée, Vasouki, toujours sur ses

gardes, poussa quatre petits cris modulés. Et, me crachant au visage sa

salive rougie par la chaux et le bétel, elle s’éloigna à reculons.

Alors...

Alors, muet de stupeur,--et à revenir sur cela, après tant d’années, je

sens un frisson mortel glacer mes misérables os et la sueur froide me

mouiller les tempes,--alors, je perçus une espèce de traînée noire qui

remontait en sens contraire du ruisseau blanc maintenant en train de

dévaler les degrés. Et du serpent sombre, couleur d’encre, couleur de

nuit, la longueur était telle que je renonce à l’évaluer. Plus gros que

la cuisse, avec une tête égalant celle d’une chèvre, un cou en palette

plus large qu’une raquette de paume, il filait vers moi en ondulant avec

une rapidité et une souplesse fantastiques. Il se dressa à demi, sans

interrompre sa marche, et ses petits yeux brillants, jetant mille feux

rougeâtres comme les escarboucles, commençaient de me fasciner. La

clarté de la lune était d’ailleurs telle que de ce géant des serpents

sacrés j’aurais pu compter les écailles.

Ma valeur habituelle prit rapidement le dessus. Comprenant que j’étais

perdu sans ressource si je m’immobilisais dans cette funeste

contemplation, je rompis en mesure, l’épée à la main, sous la menace du

serpent. Par bonheur, j’étais couvert en partie de mes armes. Ma tête

casquée d’acier, mon bras gauche muni de sa rondache, me donnaient sur

l’être démoniaque un assez sensible avantage. Pour grand qu’il fût il ne

pouvait guère s’enlever plus haut que ma taille; et, par expérience, je

savais que les serpents de la catégorie des cobras cherchent à piquer

sans essayer d’enlacer leur ennemi. Aussi, quand le noir reptile se crut

à bonne distance pour me frapper, les crocs venimeux de ses mâchoires

distendues ne heurtèrent-ils que la crête de ma bourguignote à

l’épreuve. Repoussé en même temps par mon bouclier, il se replia à terre

pour reprendre du champ, sans que sa tête cessât de se balancer et de

couvrir les orbes de son corps frémissant. Mais il avait affaire à mieux

avisé que lui. Mon épée, glissant le long du bouclier que le serpent

continuait de battre du museau, trancha le cou au milieu de la palette.

Le cobra, vaincu, fouettant mes bottes de sa queue, se tortilla

impuissant, mêlant sur les degrés son sang pourpré au lait pâle.

Incapable de se diriger avec sa tête, aux trois quarts décollée et qui

lui pendait sur le dos, il roula de marche en marche et chut dans la

pièce d’eau voisine.

Cependant, debout contre la porte du sanctuaire, la prêtresse Vasouki me

traitait de sacrilège et déplorait la mort de ce reptile, considérable

parmi ses Dieux:

--Est-il possible que tu aies péri ainsi sans vengeance, Cankhamoukha,

toujours victorieux! O toi dont la bouche formidable rappelait par sa

forme la conque chérie de Vichnou! Un vil étranger, rebut de sa nation,

a-t-il pu?...

Elle ne finit pas sa phrase. Je l’avais déjà saisie, et, impuissante,

elle se tordait contre ma poitrine avec la souplesse farouche de ses

serpents familiers... quand, à son appel désespéré, vingt ou trente,

quarante hommes peut-être, surgirent. Vasouki disparut par la porte qui,

à peine ouverte, s’était déjà refermée. Un filet s’abattit sur moi.

Puis, sous ce réseau qui me rendait tout mouvement impossible--même

celui d’en trancher les mailles avec ma dague--je fus terrassé, battu de

mille coups de bâton. Les ténèbres m’environnèrent, je perdis tout

sentiment.

Au vrai, je ne sais exactement ce qu’il en fut de moi. Tout ce que je

puis dire, c’est qu’un jour je m’éveillai couché entre des bottes de

paille, dans un petit char à bœufs. Un bon religieux portugais, qui

convertissait ces pays de l’Inde, m’avait--ainsi qu’il me le

raconta--découvert sur un tas de fumier où les chiens léchaient mes

plaies. Ce prêtre vénérable me conduisit dans le Maduré, où je repris

mes forces. Et, sans chercher à savoir ce qu’étaient devenus Souriadévi,

Vasouki, le rajah et sa fille, je continuai à gueuser ainsi que devant.

Si ceux qui liront ces lignes n’y veulent point voir l’expression de la

vérité, c’est qu’ils ne savent rien des choses de l’Inde. A ceux qui me

reprocheront d’avoir dépeint mes exploits avec une certaine complaisance

je répondrai que, comme personne sur la terre ne prendra la peine de me

louer, il est juste que je m’en charge. Et, enfin, je n’ai rédigé ces

mémoires que dans le but d’édifier mes concitoyens.

Je crois en effet fermement, suivant en cela l’opinion du savant Dom

Geronimo que je consultai sur mon cas, que le Diable, pas un autre,

emprunta les espèces de la prêtresse des serpents pour me tenter, abuser

ma chair misérable et me priver des richesses que m’avaient values mon

courage et mon esprit d’invention. Aussi bien, je ne regrette rien.

Cette Vasouki était d’une si triomphante beauté que, si mes jeunes ans

revenaient, par miracle, et qu’elle se dressât devant moi, je

recommencerais de pécher par intention. Néanmoins je reconnais mon

erreur. Et je n’ai écrit ces choses que dans l’espoir de me sanctifier.

La gardienne de l'idole noire · 第 16 / 36 题