_De l'exercice._
=Le raisonnement et la science ne suffisent pas contre les difficultés
de la vie, il faut encore l'expérience.=--Il est difficile que le
raisonnement et l'instruction, alors même que nous avons la conviction,
soient assez puissants pour nous mettre en état d'agir si, en outre,
nous ne nous exerçons et, par la pratique, ne formons notre âme à ce
à quoi nous voulons arriver; sinon, quand elle sera au moment même de
l'action, il y a grande probabilité qu'elle se trouvera embarrassée.
Voilà pourquoi ceux d'entre les philosophes qui se sont appliqués à
viser à la perfection, ne se sont pas contentés d'attendre à l'abri
et au repos les rigueurs de la Fortune; par crainte qu'elles ne les
trouvât inexpérimentés et novices pour le combat, ils sont allés
au-devant, affrontant ses épreuves de leur plein gré, les uns en
renonçant à leurs richesses pour s'habituer à une pauvreté volontaire,
les autres en se préparant par les plus durs labeurs et les austérités
d'une vie de privations à s'endurcir au mal et au travail; d'autres se
sont mutilés, se privant des organes les plus chers, tels que les yeux,
les parties génitales, de peur que trouvant trop de satisfaction à leur
usage, ils n'en fussent amollis et que leur âme n'en fut atteinte et ne
perdît de sa fermeté.
=Contre la mort l'expérience n'est pas de ressource, parce qu'on ne la
souffre qu'une fois.=--Mais il ne nous est pas possible de nous exercer
à mourir, ce qui est pourtant la plus grande besogne par laquelle il
nous faut passer. On peut, par l'usage et l'expérience, se fortifier
contre la douleur, la honte, l'indigence et autres accidents; pour ce
qui est de la mort, nous ne pouvons nous y essayer qu'une fois, et
quand elle vient, nous n'y sommes tous que des apprentis.
Anciennement, il y a eu des hommes si soucieux de bien employer leur
temps, qu'ils ont cherché, lorsqu'ils sont passés de vie à trépas,
à fixer leurs impressions à ce moment et à les analyser, et ils ont
appliqué leur esprit à se rendre compte de ce que peut être cette
transition; mais aucun d'eux n'est revenu nous faire part de ce qu'il
en a pu connaître: «_Nul ne se réveille qui, une fois, s'est endormi
dans le froid repos de la mort_ (_Lucrèce_).»
=Exemple mémorable de Canius Julius qui, au moment de recevoir la mort,
ne songe qu'à observer l'impression qu'il en ressentira.=--Un noble
Romain, Canius Julius, doué d'un courage et d'une fermeté remarquables,
entre autres preuves étonnantes de résolution, donna la suivante:
Condamné à mort par ce monstre que fut Caligula, au moment de périr de
la main du bourreau, un philosophe son ami lui dit: «Hé bien, Canius!
en quel état est votre âme en ce moment? que fait-elle? quelles pensées
vous occupent?»--«Je pense, répondit Canius, à être prêt et appliqué de
toutes mes forces à chercher, en cet instant de la mort si court et si
bref, s'il me sera possible d'apercevoir quelle impression ressentira
mon âme et si elle éprouvera quelque secousse en se séparant de mon
corps, afin, si je parviens à saisir quelque chose, de revenir ensuite,
si je le puis, en donner connaissance à mes amis.» Ce fut là un
philosophe qui demeura tel non seulement jusqu'à la mort, mais pendant
sa mort même. Que de courage, que de fermeté à vouloir de la sorte
qu'elle servît de leçon, et conserver une telle liberté d'esprit qu'il
pût penser à autre chose à un tel moment! «_Quel empire il avait sur
son âme à l'heure même de sa mort_ (_Lucain_)!»
=Il y a pourtant possibilité de se familiariser avec la mort, presque
de l'essayer.=--Il semble cependant qu'il y ait en quelque sorte
possibilité de se familiariser avec la mort, de s'y essayer quelque
peu. Nous en pouvons faire l'expérience, sinon entière et parfaite, au
moins dans des conditions où elle soit profitable, affermisse notre
courage et nous donne de l'assurance. Si nous ne pouvons la joindre,
nous pouvons l'approcher, en faire la reconnaissance; si nous ne
pouvons pénétrer jusqu'au corps du bâtiment, au moins en verrons-nous
et en foulerons-nous les avenues. Ce n'est pas sans raison qu'on lui
compare le sommeil, il a quelque ressemblance avec elle. Avec quelle
facilité, étant éveillés, nous nous endormons; ne perdons-nous pas
connaissance de la lumière et de nous-mêmes sans presque nous en
apercevoir! Peut-être le sommeil, qui nous prive momentanément de
tout mouvement et de tout sentiment, nous paraîtrait-il inutile et
inexplicable, si nous n'y trouvions cet enseignement de la nature
elle-même, que nous sommes destinés à mourir comme à vivre; dès lors,
pour nous y accoutumer et faire que nous n'en ayons crainte, elle nous
montre dans le cours de notre vie, l'état qu'elle nous réserve quand
nous la quitterons.
Ceux qui, par suite de quelque violent accident, sont tombés en
défaillance et ont perdu tout sentiment, ont été, j'imagine, bien près
de voir la mort au naturel et sous son aspect véritable; car, pour ce
qui est du moment et du point précis du passage de vie à trépas, il
n'est pas à craindre qu'il soit marqué par aucune douleur et aucun
effort. Nous ne pouvons, en effet, rien ressentir si le temps fait
défaut, et le temps qui est nécessaire à la souffrance pour qu'elle se
manifeste est si court, si précipité, à l'instant même où la mort se
produit, que forcément elle ne peut se faire sentir; ce sont donc les
approches de la mort qui seules sont à redouter, et elles se peuvent
étudier.
=Comme nombre de choses, la mort produit plus d'effet de loin que de
près.=--Nombre de choses semblent plus grandes quand on y pense que
lorsqu'on est aux prises avec elles. J'ai passé une bonne partie de mon
existence en parfaite et complète santé, non seulement ne connaissant
pas la maladie mais encore plein de vie et d'activité. En cet état, où
j'étais plein de fougue et uniquement occupé à m'amuser, rien que d'y
penser, les maladies m'inspiraient une telle horreur que, lorsque je
suis venu à en être éprouvé, j'ai trouvé leurs étreintes faibles et
bénignes, auprès de ce que je redoutais. Voici du reste un fait qui se
répète journellement chez moi: suis-je bien chaudement à couvert, dans
une bonne chambre, pendant une nuit d'orage et de tempête, je tremble
et m'effraie pour ceux qui, par ce temps, sont en pleine campagne;
est-ce moi qui suis dehors dans les mêmes circonstances, je ne cherche
même pas à trouver un abri.--Être constamment enfermé dans une chambre
me semblait insupportable; une maladie qui m'émotionna beaucoup, qui me
changea et m'affaiblit, m'obligea à la garder cinq semaines de suite:
je trouvai alors que lorsque j'étais bien portant, les malades me
semblaient beaucoup plus à plaindre que je ne me trouve l'être moi-même
en pareil cas et que mon appréhension doublait presque ce qui était en
réalité.--J'espère qu'il en sera de même de la mort et qu'elle ne vaut
pas toute la peine que je prends à me préparer à la bien recevoir, ni
tous les secours que je requiers et réunis pour soutenir son attaque;
mais, à tout hasard, nous ne saurions nous ménager trop d'avantages.
=Accident survenu à Montaigne qui lui causa un long
évanouissement.=--Pendant la troisième, peut-être la deuxième guerre
de religion (je ne me souviens pas exactement), allant, un jour, me
promener à une lieue de chez moi qui habite au centre du théâtre de
nos guerres civiles, et me pensant absolument en sûreté étant si à
proximité de ma demeure, je crus ne pas avoir besoin d'autre monture
qu'un cheval très facile, mais peu solide. Comme je revenais, une
circonstance inattendue fit que je me trouvai dans le cas de lui
demander un effort ne rentrant pas précisément dans ses moyens.
Empressé à me venir en aide, un de mes gens, grand et fort, qui
montait un puissant roussin, à la bouche démesurément dure, au reste
frais et vigoureux, voulant montrer sa hardiesse à cheval et devancer
ses compagnons, vint à pousser droit sur mon chemin et fondit, comme
un colosse, sur le petit homme et le petit cheval que nous étions,
moi et mon animal, et, nous foudroyant de sa force et de sa masse,
nous envoya l'un et l'autre rouler les jambes en l'air: le cheval
abattu et demeurant sur place tout étourdi; moi, à dix ou douze pas
au delà, étendu sur le dos, le visage tout meurtri et écorché, ayant
perdu mes sens et ne bougeant pas plus qu'une souche; mon épée, que
je tenais à la main, à plus de dix pas de moi et ma ceinture en
pièces. C'est jusqu'ici le seul évanouissement que j'aie eu. Ceux qui
m'accompagnaient, après avoir essayé, par tous les moyens en leur
pouvoir, de me faire revenir à moi, me crurent tué, et, me prenant
dans leurs bras, m'emportèrent avec beaucoup de difficulté, gagnant ma
maison qui était encore loin de là, à environ une demi-lieue de France.
En chemin, après plus de deux longues heures durant lesquelles je
semblais mort, je commençai à faire quelques mouvements et à respirer;
une si grande quantité de sang s'était épanché dans mon estomac que,
pour l'en débarrasser, la nature eut besoin d'amener une réaction. On
me remit debout et je rendis à gros bouillons un plein seau de sang
pur; plusieurs fois dans le trajet, il en fut de même. Grâce à cela, je
commençai à renaître; mais ce ne fut que peu à peu et il fallut tant de
temps que, tout d'abord, ce que je ressentais touchait plus à la mort
qu'à la vie: «_Car, encore incertaine de son retour, l'âme étonnée ne
peut s'affermir_ (_Le Tasse_).»
=Ce qu'il éprouva pendant cette défaillance et en reprenant ses
sens.=--Ce souvenir, qui est demeuré fortement gravé en mon âme et
où la mort m'est pour ainsi dire apparue avec l'aspect qu'elle doit
réellement avoir, me causant l'impression que nous devons en éprouver,
me réconcilie en quelque sorte avec elle. Lorsque je commençai à
y voir, ma vue était si trouble, si faible, si éteinte, que je ne
discernais tout d'abord rien autre que la lumière, «_comme quelqu'un
qui, moitié éveillé, moitié endormi, tantôt ouvre les yeux et tantôt
les ferme_ (_Le Tasse_)». Quant aux fonctions de l'âme, elles
reprenaient à peu près dans la même mesure que le corps revenait à la
vie. Je me vis tout sanglant, mon pourpoint ayant été complètement
taché du sang que j'avais rendu. La première pensée qui me vint, fut
que j'avais reçu un coup d'arquebuse dans la tête; et de fait, on en
entendait retentir en ce moment, de ci, de là, autour de nous. Il me
semblait que ma vie était suspendue au bord de mes lèvres et je fermais
les yeux pour, à ce que je m'imaginais, aider à la détacher de moi, me
complaisant dans cet état de langueur et aussi à me sentir m'en aller.
En mon âme, c'était comme une impression vague du retour de la faculté
de penser, encore mal définie, que je soupçonnais plutôt que je ne
ressentais, sensation tendre et douce comme tout ce que j'éprouvais,
non seulement exempte de déplaisir, mais rappelant cette quiétude qui
s'empare de nous quand, peu à peu, nous nous laissons gagner par le
sommeil.
=Les affres de la mort sont les effets d'une désorganisation physique,
l'âme n'y participe pas.=--Je crois que c'est en cet état que doivent
se trouver ceux qui, à l'agonie, sont, de faiblesse, tombés en
défaillance; et j'estime que nous les plaignons sans raison, parce qu'à
tort nous pensons que leur agitation provient de douleurs extrêmes ou
qu'ils sont en proie à de pénibles pensées. J'ai toujours été d'avis,
contrairement à l'opinion de quelques-uns et même à celle d'Étienne
de la Boëtie, que ceux ainsi bouleversés et assoupis à leurs derniers
moments, soit à la suite d'une longue maladie, soit qu'ils aient
été blessés à la tête, frappés d'apoplexie ou atteints d'épilepsie:
«_Souvent un malheureux, frappé d'un mal subit, tombe tout à coup
sous nos yeux, comme foudroyé: sa bouche écume, sa poitrine gémit,
ses membres palpitent; hors de lui, il se raidit, se tord, haletant,
s'épuisant en toutes sortes de mouvements convulsifs_ (_Lucrèce_)»,
que nous voyons grommeler, poussant parfois des soupirs à rendre
l'âme sans que pour cela rien ne semble indiquer qu'ils aient encore
leur connaissance bien qu'ils ne soient pas complètement privés de
mouvement, j'ai toujours pensé, dis-je, que leur corps et leur âme
étaient, déjà à ce moment, endormis et comme ensevelis: «_Il vit sans
en être conscient_ (_Ovide_)», et ne puis croire qu'étant données une
telle faiblesse des membres, une si grande défaillance des sens, l'âme
au dedans de nous puisse conserver encore assez de force pour recevoir
une impression quelconque; par suite, ces moribonds échappent à toutes
pensées qui seraient pour eux une cause de tourments et les mettraient
à même de juger de leur triste état et de sentir en quelles conditions
critiques ils se trouvent; par conséquent, ils ne sont pas fort à
plaindre.
Pour moi, je n'imagine rien de si insupportable et de si horrible que
d'avoir l'âme profondément affligée et d'être dans l'impossibilité de
le manifester, comme, par exemple, sont ceux qu'on envoie au supplice
après leur avoir coupé la langue (si ce n'est toutefois qu'en ce
genre de mort, une attitude muette et une physionomie empreinte de
fermeté et de gravité sont ce qui sied le mieux); tels sont encore ces
malheureux prisonniers tombés aux mains de soldats se transformant en
bourreaux, ainsi que cela se produit de nos jours, qui les torturent
en y employant les procédés les plus cruels, afin de les contraindre à
leur payer une rançon excessive, hors de proportion avec ce qui leur
est possible et qui, pendant tout ce temps, les confinent dans des
conditions et dans des lieux où ils n'ont aucun moyen d'exprimer et de
faire connaître leurs pensées et leur misère.
=L'agonie est un état analogue à celui d'un homme qui ne serait ni
tout à fait éveillé ni complètement endormi.=--Les poètes ont admis
des dieux favorables à la délivrance de ceux sous le coup d'une mort
qui vient d'une manière insensible: «_J'exécute les ordres que j'ai
reçus, dit Iris, et j'affranchis ton corps, en coupant le cheveu blond
consacré au dieu des enfers_ (_Virgile_).» Les paroles, les réponses
brèves et décousues qu'on leur arrache quelquefois à force de crier
et de tempêter à leurs oreilles, les mouvements qu'ils font et qui
semblent avoir quelque rapport avec ce qu'on leur demande, ne sont pas
des preuves qu'ils vivent, du moins d'une vie entière. Il arrive ici
ce qui se produit lorsque nous nous endormons et que le sommeil encore
indécis ne s'est pas complètement emparé de nous: nous avons, comme en
un songe, quelque conception de ce qui se fait autour de nous, nous
suivons ce qui se dit, mais n'en recevons qu'une perception vague et
imparfaite qui semble ne faire qu'effleurer l'âme, et les réponses que
nous pouvons faire aux paroles qui nous sont dites en dernier lieu,
tiennent plus du hasard qu'elles n'ont de sens.
=Au début de son accident Montaigne était anéanti; à ce moment où la
mort était si proche, sa béatitude était complète.=--Maintenant que
j'en ai fait l'expérience, je ne doute pas que ce que j'en ai jugé
jusqu'ici, ne soit exact. D'abord, étant complètement évanoui, je
travaillais à force avec mes ongles (car j'étais désarmé) à ouvrir
mon pourpoint, et cependant je n'avais pas impression d'être blessé,
mais nous avons souvent des mouvements dont nous sommes inconscients:
«_Les doigts mourants se contractent et ressaisissent le fer qui leur
échappe_ (_Virgile_)»; quand nous tombons, nous portons, dans notre
chute, les bras en avant par une impulsion naturelle à nos membres qui
se rendent mutuellement service et ont des mouvements indépendants de
notre volonté: «_On dit que, dans les combats, les chars armés de faux
coupent les membres des combattants avec tant de rapidité, qu'on les
voit à terre palpitants, avant que la douleur d'un coup si prompt ait
pu parvenir jusqu'à l'âme_ (_Lucrèce_).»--J'avais l'estomac oppressé
par ce sang caillé; mes mains s'y portaient d'elles-mêmes, comme elles
font souvent, sans que nous le voulions, quand nous éprouvons quelque
part des démangeaisons. Il y a des animaux, et cela se produit même en
l'homme, chez lesquels, après la mort, on voit se contracter et remuer
les muscles; chacun sait par lui-même que certaines parties de notre
corps s'agitent, se tendent, se détendent souvent, sans que nous y
ayons intention. Or, ces souffrances qui nous effleurent à peine, ne
sont pas nôtres; pour qu'elles fussent nôtres, il faudrait que nous y
soyons engagés tout entiers; c'est le cas des douleurs qui nous peuvent
survenir aux mains et aux pieds pendant que nous dormons, nous ne nous
en rendons pas compte.
Comme j'approchais de chez moi, où déjà la nouvelle de ma chute
était parvenue et avait répandu l'alarme, les personnes de ma
famille venues à ma rencontre, gémissant et criant comme il arrive
en pareil occurrence, non seulement je répondais quelques mots aux
questions qu'on m'adressait, mais, paraît-il, je m'avisai même de
commander qu'on donnât un cheval à ma femme que je voyais s'empêtrer
et fatiguer dans le chemin qui était montueux et malaisé. Il semble
que cette préoccupation fût l'indice d'une âme rentrée en possession
d'elle-même, et pourtant il n'en était rien; c'étaient des lueurs de
raison, confuses, provoquées par ce que percevaient mes yeux et mes
oreilles, elles ne venaient pas de moi-même. Je ne savais ni d'où je
venais, ni où j'allais; je ne pouvais pas davantage me rendre compte
de ce qu'on me demandait, ni y réfléchir; le peu qu'à ce moment je
pus faire ou dire était un effet machinal de mes sens, agissant par
un reste d'habitude; l'âme elle-même y était pour bien peu de chose:
elle se trouvait comme dans un songe, très légèrement impressionnée par
l'action réflexe quoiqu'à peine sensible des sens, et n'en avait pas
conscience.--Pendant tout le temps que je demeurai ainsi, j'éprouvai
une grande sensation de calme et de douceur; je ne songeais ni à
autrui, ni à moi-même; j'étais dans un état de langueur et de faiblesse
extrêmes, ne ressentant aucune douleur.--Je vis ma maison sans la
reconnaître. Quand on m'eut couché, ce repos me causa un bien-être
infini; j'avais été horriblement tiraillé par ces pauvres gens, qui
avaient pris la peine de me porter dans leurs bras pendant un long et
très mauvais chemin et que la fatigue avait obligés à se relayer les
uns les autres, deux ou trois fois. On me présenta force remèdes dont
je ne voulus pas, convaincu que j'étais blessé mortellement à la tête.
C'eût été, sans mentir, une mort bien agréable; l'affaiblissement de
ma raison m'empêchait de m'en apercevoir et celui du corps, de rien
sentir; je me laissais aller à la dérive si doucement, d'une façon si
indolente, si aisée, que je ne sais guère rien qui soit moins pénible.
=Peu à peu renaissant à l'existence, la mémoire lui revient et les
souffrances l'envahissent.=--Quand je me repris à vivre et recouvrai
mes forces: «_Lorsque mes sens enfin reprirent quelque vigueur_
(_Ovide_)», ce qui arriva deux ou trois heures après, je me sentis de
toutes parts ressaisi par les douleurs, les membres tout moulus et
froissés de ma chute; j'en souffris tant, durant les deux ou trois
nuits qui suivirent, que je crus en mourir à nouveau, mais cette fois
d'une mort bien plus douloureuse, et aujourd'hui encore je me ressens
de la secousse que m'a causée cet accident. Il est à noter que la
dernière chose que je pus me remettre en mémoire, ce fut le souvenir
même de la manière dont la chose s'était produite; je dus me faire
répéter plusieurs fois où j'allais, d'où je venais, à quelle heure cela
m'était arrivé, avant de parvenir à le concevoir. Quant à la façon dont
j'avais été projeté à terre, on me la cachait par commisération pour
celui qui en avait été cause, et on m'en inventait d'autres. Longtemps
après, le lendemain, quand, la mémoire commençant à me revenir, je me
revis dans l'état où j'étais lorsque j'aperçus ce cheval se précipitant
sur moi (car je l'avais entrevu au moment même où il m'arrivait dessus
et dès lors me considérais comme un homme mort; seulement cette pensée
avait été si soudaine, que je n'eus même pas le temps d'avoir peur),
cette réminiscence me fit l'effet d'un éclair qui me galvanisait, et il
me sembla que je revenais de l'autre monde.
=Si Montaigne s'est longuement étendu sur cet accident, c'est
qu'il s'étudie dans toutes les circonstances de la vie.=--Ce récit
d'un événement de si peu d'importance serait acte de vanité sans
l'enseignement que j'en ai retiré; car, pour s'apprivoiser avec la
mort, m'est avis que le seul moyen est de l'avoir approchée. Or, comme
dit Pline, chacun est à soi-même un très bon sujet d'instruction,
pourvu qu'il ait les qualités suffisantes pour bien s'observer. Ce
n'est pas une chose qui m'ait été enseignée, que j'expose ici, mais une
chose apprise de moi-même; ce n'est pas une leçon faite par autrui,
c'est une leçon que je me suis faite à moi-même; par conséquent on ne
saurait me savoir mauvais gré de la communiquer: ce qui m'a été utile,
peut, le cas échéant, l'être à un autre. En somme, je ne gâte rien et
n'use que de ce qui est à moi; si c'est folie de ma part, moi seul en
pâtis et je ne nuis à personne, car ma folie meurt avec moi et est
sans conséquences. Nous ne connaissons que deux ou trois philosophes
anciens qui aient agi ainsi, et encore ne pouvons-nous dire s'ils s'y
sont pris tout à fait de la même façon, parce que nous ne connaissons
que leurs noms; personne, depuis, ne les a imités. C'est une entreprise
épineuse, plus ardue qu'elle ne semble, de suivre notre esprit dans ses
allures vagabondes, de pénétrer les profondeurs obscures de ses replis
intimes, de saisir et de fixer sur le papier les formes si fugitives de
ses impressions; c'est un passe-temps nouveau et peu ordinaire qui nous
change des occupations auxquelles le monde se livre d'habitude et qui
peut même prendre place parmi les plus à recommander.
Il y a déjà plusieurs années que je n'ai que moi comme objectif de mes
pensées, que je n'observe et n'étudie que moi; si j'étudie autre chose,
c'est pour aussitôt m'en faire l'application ou, pour mieux dire, me
l'assimiler. Je ne crois pas faire erreur d'agir en cela comme on le
fait pour les autres sciences, incontestablement moins utiles, et
d'exposer ce que j'y ai appris quoique je ne sois guère satisfait du
résultat.--Il n'est pas de description plus difficile que de se décrire
soi-même, il n'y en a pas davantage de plus profitable; encore faut-il
pour cela se friser, se parer, s'arranger, pour se présenter au public,
aussi je me pare sans cesse parce que je me dépeins constamment.
=Se montrer à découvert dans ses actes et ses passions est, si
l'on sait s'observer, une précieuse source d'enseignement pour les
autres.=--La coutume condamne qu'on parle de soi; elle l'interdit d'une
manière absolue en raison de la tendance à se vanter qui, toujours,
semble percer dans les témoignages que nous portons sur nous-mêmes.
En venir pour cela à ne pas en parler, c'est comme si, lorsqu'il faut
moucher un enfant, on disait qu'il faut lui arracher le nez: «_Souvent
la peur d'un mal conduit à un pire_ (_Horace_)»; à un tel remède je
trouve plus de mal que de bien. Quand même ce serait vrai, qu'il y
ait nécessairement de la présomption à entretenir le public de soi,
je ne puis, voulant demeurer fidèle à la règle que je me suis faite,
passer sous silence ce qui peut révéler en moi cette disposition
maladive puisqu'elle y existe; c'est une faute que je ne puis cacher,
puisque non seulement je la commets mais que je fais profession de la
commettre. Toutefois, pour dire ce que j'en pense, je crois que c'est
à tort qu'on la condamne comme on condamne l'usage du vin parce qu'il
y a des gens qui s'enivrent; on n'abuse que des bonnes choses, et ne
pas parler de soi est une règle qui ne concerne que l'abus que l'on
est communément porté à en faire. Ce sont là des niaiseries dont les
saints, que nous voyons si ostensiblement parler d'eux-mêmes, non plus
que les philosophes et les théologiens ne se sont pas embarrassés;
je ne m'en embarrasse pas davantage, quoique je sois aussi peu l'un
que l'autre. S'ils n'annoncent pas d'avance qu'ils vont parler d'eux,
ils n'hésitent pas, quand l'occasion s'en présente, à le faire sans
réserve.--De quoi parle Socrate avec plus d'abondance que de lui-même?
Sur quoi amène-t-il le plus souvent les dissertations de ses disciples,
si ce n'est sur eux-mêmes? non sur une leçon écrite dans les livres,
mais sur l'existence et les mouvements de leur âme? De par la religion,
nous nous confessons bien à Dieu et à notre directeur de conscience,
et nos voisins les protestants le font bien en public! «Oui, nous
dira-t-on, mais nous ne nous confessons que de nos fautes.» Confessant
nos fautes, nous disons tout, car, jusque dans notre vertu, nous sommes
sujets à faillir et avons matière à nous repentir.--Mon métier, mon
art, c'est de vivre; que celui qui me défend d'en parler suivant ce que
je ressens, suivant l'expérience que j'en ai et l'usage que j'en fais,
défende à un architecte de parler de constructions d'après lui-même et
ne l'autorise à en parler que d'après ce qu'en pense son voisin, non
d'après sa propre science mais d'après celle d'un autre. Si c'est une
vanité répréhensible de parler des choses par lesquelles on a de la
valeur, pourquoi Cicéron ne vante-t-il pas l'éloquence d'Hortensius, et
celui-ci celle de Cicéron? Peut-être voudrait-on que je produise, pour
me juger, des œuvres et des actes et non tout simplement des paroles.
Ce sont surtout les pensées qui m'agitent et qui, dans leurs formes
mal définies, ne peuvent se traduire par des actes, que je m'applique
à reproduire; c'est déjà avec bien de la peine que je parviens à les
traduire par la parole qui s'y prête pourtant bien plus; les hommes les
plus sages, les plus dévotieux ont vécu toute leur vie évitant tout
acte extérieur. De tels actes émanent plutôt de la fortune que de moi;
ils témoignent de son rôle et non du mien sur lequel on demeure dans
l'incertitude, sans pouvoir former autre chose que des conjectures; les
échantillons qu'ils fournissent ne nous révèlent que partiellement.
Moi, je me montre en entier, telle une anatomie dont, d'un regard,
on embrasse les veines, les muscles, les tendons, chaque chose en sa
place, tandis que la toux n'indique que ce qui se passe en un point de
notre être, la pâleur ou les battements du cœur ce qui se passe en un
autre point et encore d'une façon douteuse. Ce ne sont pas mes gestes,
que j'écris, c'est moi-même, c'est ce qui constitue mon essence propre.
=Cette étude de soi-même est toutefois des plus délicates.=--Je tiens
qu'il faut être prudent quand on se juge soi-même, et apporter la même
conscience, qu'on s'apprécie soit en bien soit en mal. Si je me croyais
bon et sage * ou peu s'en faut, je le crierais à tue-tête. Dire de
soi moins qu'il n'y en a, c'est de la sottise et non de la modestie;
se faire moindre qu'on ne vaut, c'est, d'après Aristote, lâcheté et
pusillanimité; jamais la vertu n'a recours à la fausseté et jamais la
vérité ne doit être un sujet d'erreur. Dire de soi plus qu'il n'y en
a, ce n'est pas toujours présomption, souvent aussi c'est sottise; se
complaire outre mesure de ce que l'on est, tomber exagérément en extase
devant soi-même est, à mon avis, la façon dont se traduit ce vice. Le
seul remède pouvant en procurer la guérison, c'est de faire tout le
contraire de ce que nous prêchent ceux qui nous défendent de parler
de nous et, par conséquent, de reporter plus encore nos pensées sur
nous-mêmes. L'orgueil réside dans la pensée, la langue ne peut jamais y
avoir qu'une bien légère part.
=S'occuper de soi n'est pas se complaire en soi; c'est le moyen de se
connaître, ce qui est le commencement de la sagesse.=--Il semble que
le temps que l'on a passé à s'observer soit, pour ceux qui critiquent
cette étude de soi-même, comme si on le passait à s'admirer; que se
pratiquer et s'analyser, ce soit trop se chérir. Il n'y a que ceux qui
se tâtent superficiellement qui donnent dans ces exagérations, que ceux
qui se contemplent quand ils ont terminé leurs affaires, qui trouvent
que s'entretenir avec soi-même c'est rêver et perdre son temps, que
travailler à son développement intellectuel c'est faire des châteaux en
Espagne, s'estimant être à eux-mêmes indifférents et étrangers.--Que
celui qu'enivre sa science quand il regarde au-dessous de lui, lève
les yeux au-dessus et regarde les siècles passés: il baissera de ton
en voyant les milliers d'esprits à la cheville desquels il ne saurait
s'élever; s'il éprouve quelque vanité de sa vaillance, qu'il se
souvienne de ce qu'ont accompli Scipion, Épaminondas, tant d'armées et
tant de peuples qui le laissent si loin derrière eux. Nulle qualité
dont il sera spécialement doué, n'enorgueillira celui qui mettra
en balance les imperfections et les faiblesses qui, sous d'autres
rapports, sont en si grand nombre en lui, et, en fin de compte, le
néant auquel aboutit tout ce qui touche à l'humanité. Socrate seul a
poursuivi sincèrement l'application du précepte qu'il tenait d'Apollon:
«_Connais-toi toi-même_»; cela l'a amené au mépris de lui-même et aussi
à ce que seul il a été jugé digne par la postérité du nom de _Sage_.
Qui se connaîtra de la sorte, se fasse hardiment connaître aux autres
par sa propre bouche.