CHAPITRE LVI.

_Des prières._

=Profession de foi de Montaigne.=--J'émets dans ce chapitre des idées

fantaisistes, mal définies, aux solutions indécises, comme font dans

les écoles ceux qui proposent à débattre des questions sujettes à

controverse. J'en agis ainsi non pour prouver la vérité, je n'ai pas

une telle prétention, mais pour me livrer à sa recherche. Et ces

idées, je les soumets au jugement de ceux auxquels il appartient, non

seulement de diriger mes actes et mes écrits, mais encore mes pensées.

Qu'ils me condamnent ou qu'ils m'approuvent, leur sentence me sera

également utile, et je l'accepte d'avance, reconnaissant dès maintenant

pour absurde et impie, tout ce qui, par ignorance ou inadvertance de ma

part, peut se glisser dans cette compilation de contraire aux décisions

et prescriptions de la Sainte Église catholique, apostolique et

romaine, en laquelle je mourrai de même que j'y suis né. Bien que fort

témérairement, je me mêle, ainsi que je le fais ici, de discuter sur

tout, je ne m'en remets pas moins entièrement à leur censure, devant

laquelle je m'incline d'une façon absolue.

=L'Oraison dominicale est la prière par excellence.=--Je ne sais si je

me trompe, mais puisque par un effet tout spécial de la bonté divine,

il est une prière qui nous a été prescrite par Dieu qui nous l'a

dictée mot à mot de sa propre bouche, il m'a toujours semblé que nous

devrions y avoir recours beaucoup plus que nous ne le faisons; et, si

l'on m'en croyait, cette prière, qui est «_Notre Père..._», autrement

dit l'oraison dominicale, devrait toujours être dite par tous les

chrétiens, soit seule, soit s'ajoutant à d'autres, au commencement et

à la fin des repas, quand nous nous levons et que nous nous couchons,

et dans tous les actes de notre vie auxquels il est dans les habitudes

de mêler des prières. L'Église a certainement toujours qualité pour

multiplier et diversifier les prières suivant ceux de nos besoins

auxquels elle veut les appliquer, et je sais bien que l'esprit et le

fond en sont toujours les mêmes; mais l'oraison dominicale est la

prière par excellence, elle dit incontestablement tout ce qui est

à dire, convient à toutes les circonstances dans lesquelles nous

pouvons nous trouver et, par suite, justifierait le privilège que

continuellement le peuple l'ait sur les lèvres. C'est la seule prière

dont je fasse constamment usage; je ne la varie pas, je la répète;

aussi n'en est-il pas qui soit aussi bien que celle-ci gravée en ma

mémoire.

=Dieu ne devrait pas être invoqué indifféremment à propos de tout.=--Je

songeais, à l'instant même, d'où vient cette erreur de recourir à

Dieu au sujet de tous nos projets, de toutes nos entreprises; de

l'appeler à propos de tout ce qui nous touche, quelle qu'en soit la

nature, chaque fois que notre faiblesse a besoin d'aide, sans que nous

considérions si c'est à bon droit ou non; et d'invoquer son nom et sa

puissance, en quelque situation que nous soyons, quelque acte que nous

accomplissions, si répréhensible soit-il. Il est bien notre seul, notre

unique protecteur et peut tout lorsqu'il nous vient en aide; mais, de

ce qu'il daigne nous honorer de son appui bienveillant et paternel, il

ne cesse cependant pas d'être juste, autant qu'il est bon et puissant;

et, comme il use plus souvent de sa justice que de son pouvoir, il ne

nous est favorable que dans la mesure où elle le permet, et non suivant

ce que nous lui demandons.

Dans ses _Lois_, Platon admet trois cas où nos croyances

sont injurieuses envers les dieux: «Quand nous nions leur

existence;--lorsque nous nions leur intervention dans nos

affaires;--quand nous prétendons qu'ils ne repoussent jamais nos vœux,

nos offrandes, nos sacrifices.» La première de ces erreurs, à son

avis, n'est jamais immuable chez l'homme, et ses croyances à cet égard

peuvent se modifier dans le cours de la vie; les deux autres, une fois

accréditées en lui, sont susceptibles de persister.

La justice et la puissance de Dieu sont inséparablement liées l'une à

l'autre; c'est en vain que nous faisons appel à lui pour obtenir son

intervention quand notre cause est mauvaise. Il faut, lorsque nous le

prions, que notre âme soit pure et qu'au moins à ce moment, nous ne

soyons pas animés de mauvais sentiments; sinon, nous lui apportons

nous-mêmes les verges pour nous châtier; au lieu de pallier notre

faute, nous l'aggravons en nous présentant à celui auquel nous devrions

demander pardon, dans des dispositions haineuses qui constituent un

manque de respect. C'est pourquoi je ne loue guère ceux que je vois

prier Dieu très souvent et très régulièrement, alors que les actes qui

accompagnent leurs prières ne témoignent ni repentir, ni intention de

s'amender: «_Pour te livrer la nuit à l'adultère, tu te couvres la tête

d'une cape gauloise_ (_Juvénal_).»

La conduite d'un homme qui associe la dévotion à une vie exécrable

me semble en quelque sorte plus condamnable que celle de celui qui,

conséquent avec lui-même, se montre dissolu sous tous rapports; et

cependant nous voyons tous les jours l'Église refuser de laisser

pénétrer et d'admettre dans sa société des personnes qui s'obstinent

dans une voie particulièrement répréhensible.

=Le plus souvent nous prions par habitude.=--Nous prions parce que

c'est l'usage et la coutume; ou, pour mieux dire, lisant ou marmottant

nos prières, nous faisons semblant de prier. Il m'est pénible de

voir faire trois signes de croix au «_Bénédicite_» et autant aux

«_Grâces_», à des personnes qui, pendant toutes les autres heures du

jour, pratiquent la haine, l'avarice et l'injustice; cela me déplaît

d'autant plus que j'ai ce signe en grande vénération et que j'en fais

continuellement usage, chaque fois même que je suis pris de bâillement.

Aux vices, leur heure; à Dieu, la sienne; cela se compense et satisfait

à tout! C'est miracle de voir se succéder des actions si diverses,

si bien liées les unes aux autres qu'on n'aperçoit ni interruption,

ni changement, lors du passage de l'une à l'autre, quand l'une prend

fin et que l'autre commence. Quelle prodigieuse conscience que celle

dont le calme ne se dément pas alors qu'elle abrite en elle, à la

fois, le crime et le juge qui s'y tiennent compagnie, vivant en bonne

intelligence et si paisiblement.

=Que peuvent valoir les prières de ceux qui vivent dans une inconduite

continue.=--Un homme qui ne cesse d'avoir en tête des idées

libidineuses et qui a conscience de la réprobation divine que cela lui

vaut, que dit-il à Dieu quand il l'en entretient? qu'il s'en repent,

et aussitôt après il y retombe. S'il était pénétré de sa justice et

de sa présence, ainsi qu'il le dit, et que son âme en fût touchée, si

court que soit ce moment de pénitence, la crainte seule y ramènerait

si souvent sa pensée que, sur-le-champ, il triompherait des vices qui

lui sont habituels, si enracinés qu'ils soient en lui.--Et que dire

de ces gens qui passent leur vie entière à jouir et à bénéficier de

ce qu'ils savent être péché mortel! Pourtant il existe des métiers et

des situations, admis par la société, qui vivent du vice? Un individu

se confessant à moi, me contait avoir passé sa vie, pour ne perdre ni

son crédit ni les charges dont il était honoré, à faire profession et

pratiquer une religion qu'il estimait compromettre son salut éternel

et contraire à celle qu'il avait en son cœur; combien devait lui

coûter une semblable attitude? Comment tous ces gens justifient-ils

leur conduite, quand ils comparaissent devant la justice divine? Leur

repentir les obligerait à une réparation effective et manifeste à

laquelle ils ne satisfont pas; ils ne peuvent donc s'en prévaloir,

ni vis-à-vis de Dieu, ni vis-à-vis de nous; et quelle hardiesse est

la leur de demander pardon sans accorder réparation ni éprouver de

repentir?--Je tiens qu'il en est des premiers qui mêlent la dévotion à

l'inconduite, comme de ceux-ci qui passent leur vie dans la débauche;

mais il est encore moins facile de les ramener de leur obstination que

ces derniers. Les variations incessantes, subites, allant d'un extrême

à l'autre dans les croyances qu'ils feignent d'avoir, sont pour moi

incompréhensibles: elles dénotent un état d'âme en proie à une lutte

constante et angoissante, dont nous ne pouvons nous faire idée.

=Quelle prétention que de penser que toute croyance autre que la

nôtre est entachée d'erreur.=--Combien me paraissait fantastique

la prétention de ceux qui, en ces dernières années, reprochaient à

quiconque avait une intelligence tant soit peu lucide et professait

la religion catholique, que son obéissance n'était qu'une feinte de

sa part, et qui, pour lui faire honneur, allaient jusqu'à dire que,

quelles que fussent les apparences, il était impossible que dans son

for intérieur il ne fût comme eux pour la religion réformée! Fâcheuse

maladie que celle de se croire si fort, qu'on en arrive à se persuader

que d'autres ne peuvent croire le contraire de ce que vous croyez

vous-même, et, ce qui est plus fâcheux encore, qu'on soit imprégné d'un

esprit tel, qu'un changement dans sa fortune présente soit un sujet de

préoccupation plus grande que ce que nous avons à espérer ou à craindre

dans l'éternité. On peut m'en croire, si rien n'a été capable, dans ma

jeunesse, de me faire sortir de ma réserve, la profonde incertitude

et les difficultés résultant de ces idées de réforme qui venaient de

naître, y ont été pour beaucoup.

=Les psaumes de David ne devraient pas être chantés indifféremment

par tout le monde, ni la Bible se trouver dans toutes les mains.=--Ce

n'est pas sans raison sérieuse, ce me semble, que l'Église interdit

que tout le monde, sans distinction de personnes, d'âge et de sexe,

s'arroge la faculté téméraire et indiscrète de commenter et psalmodier

ces chants sacrés et divins que le Saint-Esprit a inspirés à David.

Il ne faut mêler Dieu à nos actions qu'avec réserve et y apporter une

attention qui témoigne de l'honneur et du respect qu'on lui doit; ces

chants, par leur origine divine, ont un autre but que de développer nos

poumons et charmer nos oreilles; c'est de la conscience, et non de la

bouche, qu'ils doivent émaner. Il n'est pas admissible qu'on permette

à un garçon de boutique d'en causer et de s'en amuser, en même temps

que lui passent par la tête d'autres idées vaines et frivoles; ce n'est

pas davantage raisonnable de voir le Livre saint, où sont décrits les

mystères sacrés de notre foi, être lu et passer de mains en mains dans

les antichambres et les cuisines; jadis, c'étaient des mystères à

méditer; à présent, ce ne sont plus que des prétextes à amusements et

distractions.

Ce n'est pas en passant, et dans des assemblées tumultueuses, qu'il

faut étudier un sujet si sérieux et si digne de vénération; ce doit

être dans le calme et de propos délibéré, ces méditations être toujours

précédées du «_Sursum corda_» (haut les cœurs), cette préface

de l'office divin, et notre attitude y témoigner de l'attention

particulière et du respect que nous y apportons. Cette étude n'est

pas du ressort de tout le monde; seuls doivent s'y adonner ceux qui

y sont voués et que Dieu y appelle; les méchants, les ignorants en

deviennent pires qu'avant; ce n'est pas une histoire à raconter, c'est

une histoire à révérer, à craindre et à adorer.--Plaisantes gens en

vérité que ceux qui s'imaginent l'avoir mise à la portée du peuple,

parce qu'ils l'ont traduite en langage populaire! N'est-ce donc qu'une

affaire de mots, et cela suffit-il pour que le vulgaire comprenne ce

qui y est écrit. Je dirai plus, pour lui en apprendre bien peu, on

imprime à sa foi un mouvement rétrograde; celui qui est complètement

ignorant et qui s'en rapporte à autrui, est en bien meilleure voie et

sait bien plus que celui dont la science se dépense en paroles, n'a

rien de sérieux et ne fait qu'alimenter sa présomption et sa témérité.

=Il n'y a pas d'entreprise plus dangereuse que la traduction de la

Bible en langue vulgaire.=--Je crois aussi que la liberté laissée à

chacun de répandre, traduite en tant d'idiomes différents, la parole

sacrée dont l'importance est si grande, est chose beaucoup plus

dangereuse qu'utile. Les juifs, les musulmans et presque tous les

peuples d'autre religion, conservent précieusement et avec vénération

leurs mystères sacrés, dans la langue même en laquelle, dès l'origine,

ils leur ont été transmis; et il semble que c'est à juste titre que

toute altération, toute modification y soient interdites. Sommes-nous

certains que, chez les Basques et en Bretagne, il y ait des gens assez

qualifiés pour faire accepter la traduction en ces langues de nos

Saintes Écritures? Rien dans l'Église universelle n'est plus ardu et

n'a plus d'importance; en prêchant ou en parlant les interprétations

demeurent vagues, elles ne s'imposent pas, peuvent être modifiées et ne

portent que sur des points partiels: il n'en est pas de même avec des

traductions.

=Une grande prudence est à apporter dans l'étude des questions

dogmatiques.=--Un historien grec, qui était chrétien, reproche avec

raison à son siècle que les secrets de notre religion fussent divulgués

partout, livrés aux mains des moindres artisans et que chacun pût en

discuter et en parler à son idée. Nous qui, par la grâce de Dieu,

jouissons des plus purs mystères confiés à notre piété, devrions avoir

grande honte, remarquait-il, de les voir profanés dans la bouche de

gens ignorants du bas peuple, alors que les Gentils interdisaient à

Socrate, à Platon et aux plus sages de s'enquérir et de parler de

choses commises à la discrétion des prêtres de Delphes.--Ce même

historien dit aussi que l'intervention des princes, quand il est

question de théologie, est dirigée non par le zèle, mais par la colère;

le zèle procède de la raison divine et de la justice, son action

s'exerce régulière et modérée; il se transforme en haine et envie, et

au lieu de blé et de raisin, produit de l'ivraie et des orties, quand

une passion humaine intervient.--Un autre n'était pas moins dans le

vrai quand, donnant un conseil à l'empereur Théodose, il lui disait que

les discussions ne calment pas tant les schismes de l'Église, qu'elles

ne les suscitent et engendrent les hérésies; qu'en conséquence, il

fallait éviter tout débat, toute argumentation méthodique et s'en

tenir uniquement aux prescriptions et aux formules de la foi, telles

que les anciens les ont établies.--L'empereur Andronic, rencontrant

dans son palais * deux des grands de sa cour discutant contre

Lapodius sur un des points les plus importants de notre religion, les

tança vertement, allant jusqu'à les menacer de les faire jeter à la

rivière, s'ils continuaient.--De nos jours, les femmes, les enfants

en remontrent sur les lois ecclésiastiques aux vieillards les plus

expérimentés, alors que la première des prescriptions de Platon allait

jusqu'à leur interdire de s'occuper des motifs qui avaient présidé à

l'établissement des lois civiles, qui sont à considérer au même titre

que les ordonnances divines et comme en tenant lieu, et qu'en même

temps qu'il permettait aux vieillards d'en converser entre eux et avec

les magistrats, il ajoutait: «mais ce devra toujours être en dehors de

la présence des jeunes gens et de toute personne profane».

Un évêque a écrit qu'à l'autre bout du monde, il y a une île que les

anciens nommaient Dioscoride, remarquable par sa fertilité en arbres

de toutes sortes, ses fruits et la salubrité de son climat. Le peuple

en est chrétien: il a des églises et des autels dont la croix, à

l'exclusion de toute autre image, est le seul ornement; il est exact

observateur des jeûnes et des fêtes, paie régulièrement la dîme au

clergé, et sa chasteté est telle que personne ne peut y connaître plus

d'une femme en sa vie. Au demeurant, content de son sort, au point

qu'isolé au milieu des mers, il ne connaît pas l'usage des navires;

si simple, que, bien que strict observateur de la religion, il n'en

connaît pas un seul mot, ce qui paraîtra incroyable à qui ne sait que

les païens, si dévots dans leur idolâtrie, ne connaissaient de leurs

dieux que le nom et la statue: Ménalippe, une des anciennes tragédies

d'Euripide, * commençait ainsi: «O Jupiter, toi dont je ne connais rien

que le nom!»

=On ne devrait jamais mêler la théologie aux discussions

philosophiques.=--J'ai aussi entendu, en ces temps-ci, se plaindre de

ce que certains ouvrages traitent de sujets exclusivement littéraires

ou philosophiques, sans mélange de théologie. Cette manière de faire

peut, au contraire, parfaitement se soutenir; et on peut dire à

l'appui: Qu'il est préférable que la doctrine divine, en souveraine

qui domine tout, ait un rang à part. Là où il en est question, il

convient qu'elle soit le sujet principal et non reléguée au second

plan, venant simplement à l'appui de la thèse qu'on développe. Si on se

trouve avoir besoin d'exemples, on peut les emprunter à la grammaire,

à la rhétorique, à la logique, ou encore aux pièces jouées dans les

théâtres, aux jeux, aux spectacles publics, plutôt que de recourir à

ceux dont les textes sacrés nous fournissent la matière. Il est plus

respectueux, et cela témoigne de plus de vénération, de traiter à part

et dans le style qui leur est propre, les sujets qui se rapportent à

Dieu, qu'incidemment dans des ouvrages ayant trait à des questions

profanes. Écrire sur les choses sacrées, dans le style dont tout le

monde fait usage, est une faute que commettent les théologiens, plus

que n'a lieu cette autre qui amène les gens de lettres à trop peu

emprunter le style de la théologie. La philosophie, dit S. Chrysostome,

est depuis longtemps bannie des études théologiques, comme un

accessoire inutile; elle est même considérée comme indigne de jeter en

passant un regard sur le sanctuaire où sont en dépôt les dogmes sacrés

de la doctrine céleste. Le langage commun à tout le monde a des formes

moins bien choisies, qui font qu'il ne saurait être employé à exprimer

d'une manière suffisamment digne la majesté royale de la parole sacrée.

Pour moi, je lui laisse qualifier, selon son expression, de termes

peu orthodoxes ceux tels que: Fortune, Destinée, Accident, Bonheur,

Malheur, Dieux et autres dont je me sers; il est vrai que les sujets

fantaisistes que je traite, je les considère chacun isolément et les

envisage uniquement au point de vue de ce bas monde, à ma manière et

non comme fixés et réglés d'ores et déjà par la loi divine, auquel cas,

ni doute, ni discussion ne seraient plus permis; c'est ma façon de

voir que j'émets et non un article de foi que je conteste; je raisonne

suivant ce qui me vient à l'esprit et non sur ce qui entre dans mes

croyances religieuses; j'en cause comme un laïque et non comme un

clerc, sans jamais cependant que cela porte atteinte à la religion,

tels les enfants qui produisent des devoirs servant à leur instruction

et non à celle de ceux qui les instruisent.--Peut-être dira-t-on, non

sans apparence de raison, qu'il serait utile et parfaitement justifié

d'interdire à quiconque, dont ce n'est pas la profession expresse,

de se mêler d'écrire sur la religion, même en y apportant une grande

discrétion, et que, personnellement, je ferai mieux de m'en taire.

=Le nom de Dieu ne devrait être invoqué que dans un sentiment de

piété.=--On m'a dit que ceux qui se sont séparés de l'Église défendent,

eux aussi, de se servir du nom de Dieu, dans les rapports qu'ils

ont entre eux dans la vie ordinaire; et qu'ils ne veulent pas non

plus qu'on en use en manière d'interjection ou d'exclamation, qu'on

l'invoque en témoignage ou qu'on le prenne pour terme de comparaison.

Je trouve qu'en cela ils ont raison et que, chaque fois que nous

invoquons Dieu dans nos propos et pour nos affaires, il faut que ce

soit sérieusement et dans un motif de piété.

=Abus qu'on fait de la prière.=--Il y a, ce me semble, dans Xénophon,

un passage où il expose que nous devrions prier Dieu plus rarement

qu'on n'a coutume, d'autant qu'il ne nous est pas aisé de faire que

notre âme soit si souvent en cet état de calme, de pureté et de

dévotion qui convient en pareil cas; où, faute de quoi, nos prières

non seulement sont vaines et inutiles, mais encore vicieuses:

«Pardonnez-nous, disons-nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous

ont offensés»; qu'est-ce que cela signifie, sinon que nous offrons

à Dieu notre âme exempte de vengeance et de rancune? Et cependant

combien de fois n'invoquons-nous pas Dieu et son aide pour l'associer

à nos fautes, le conviant à faire ce qui est injuste, «_demandant des

choses que vous ne pouvez confier aux dieux, qu'en les prenant à part_

(_Perse_)». L'avare prie pour la conservation illusoire et superflue de

ses trésors; l'ambitieux, pour que Dieu lui procure la victoire et que

la fortune lui demeure fidèle; le voleur l'appelle à lui pour surmonter

les mauvaises chances et les difficultés qui peuvent se mettre en

travers de ses méchants desseins, ou le remercie de la facilité avec

laquelle il a pu égorger un passant. Au pied même de la maison que ces

chenapans vont escalader ou faire sauter, ils prient tandis que leur

intention et leur espérance sont tout à la cruauté, à la luxure et à

l'avarice: «_Dis à Staius ce que tu voudrais obtenir de Jupiter, Staius

s'écriera: «Oh, Jupiter, ô bon Jupiter, peut-on t'adresser de telles

demandes!» quant à Jupiter, il répondra de même façon_ (_Perse_).»

Marguerite, reine de Navarre, conte qu'un jeune prince, qu'elle ne

nomme pas, mais que ses hauts faits ont assez fait connaître, allant à

un rendez-vous d'amour et coucher avec la femme d'un avocat de Paris,

son chemin passant près d'une église, ne manquait jamais, quand, allant

chez sa maîtresse ou en revenant, il passait près de ce sanctuaire,

d'y faire ses prières et ses oraisons; je vous laisse à juger ce qu'il

pouvait bien demander à Dieu, avec les idées que sa bonne fortune lui

mettait en tête. La reine cite cependant ce fait comme un témoignage de

grande dévotion; c'est là une preuve, qui du reste n'est pas la seule,

qui fait ressortir que les femmes ne sont guère propres à traiter les

questions se rapportant à la théologie.

=Que de choses on demande à Dieu qu'on n'oserait lui demander en

public et à haute voix.=--La vraie prière et notre réconciliation

avec Dieu telle que la comprend la religion, ne peut guère être le

fait d'une âme impure et soumise quand même à la domination du Démon.

Celui qui réclame l'assistance de Dieu, quand il est dans la voie du

vice, fait comme le brigand de profession qui appellerait la justice à

son aide, ou comme ceux invoquant le nom de Dieu, en portant un faux

témoignage.--«_Nous murmurons à voix basse des prières criminelles_

(_Lucain_).» Peu d'hommes oseraient émettre en public les demandes

qu'ils adressent en secret à Dieu: «_Il ne serait pas facile de

proscrire des temples la prière faite à voix basse, peu nombreux sont

ceux en état d'exprimer leurs vœux à haute voix_ (_Perse_).» C'est

la raison pour laquelle les Pythagoriciens voulaient que les prières

fussent faites en public et entendues de tous, afin qu'on ne demandât

pas des choses indécentes et injustes, comme celui qui «_disait

clairement et à haute voix: «Apollon!» puis ajoutait tout bas, remuant

à peine les lèvres de peur d'être entendu: «Belle Laverne, donne-moi

les moyens de tromper et de passer pour un homme de bien; couvre mes

fautes du voile de la nuit et mes larcins d'un nuage_ (_Horace_).»

Les dieux punirent sévèrement, en y donnant satisfaction, les vœux

contraires à la nature exprimés par Œdipe. Il avait demandé dans ses

prières que le sort des armes décidât entre ses enfants à qui lui

succéderait sur le trône de Thèbes et fut assez malheureux pour se voir

exaucé. Il ne faut pas demander que les choses arrivent suivant ce que

nous voulons, mais suivant ce que nous commande la prudence.

=On dirait que pour beaucoup, la prière n'est qu'une sorte de formule

cabalistique pouvant faciliter l'accomplissement de nos désirs.=--Il

semble, en vérité, que nous usons de la prière comme d'un langage

cabalistique, comme font ceux qui emploient la parole sacrée de Dieu

dans leurs opérations de sorcellerie et de magie, et que nous nous

tenions pour assurés que ses effets dépendent de sa contexture, de

l'inflexion de notre voix, des mots employés ou de notre attitude.

L'âme pleine de concupiscences, n'ayant ni repentir ni désir de

réconciliation avec Dieu, nous allons à lui, répétant des paroles que

notre mémoire dicte à notre langue, et croyons cela une expiation

suffisante de nos fautes.--Rien n'est si aisé, si doux, si conciliant

que la loi divine; elle nous appelle à elle, quelque enclin à commettre

des fautes et quelque détestables que nous soyons; elle nous tend les

bras et nous reçoit en son sein, si vilains, si souillés d'ordures et

de boue que nous soyons et que nous puissions le devenir, mais encore

faut-il être reconnaissant du pardon qui nous est accordé et au moins,

sur le moment où nous nous adressons à elle, être désolés de nos fautes

et détester les passions qui nous ont portés à l'offenser. Ni les

dieux, ni les gens de bien, dit Platon, n'acceptent le présent que leur

offre un méchant. «_La main innocente qui touche l'autel, apaise aussi

sûrement les dieux irrités, avec un simple gâteau de fleur de farine et

quelques grains de sel, qu'en immolant de riches victimes_ (_Horace_).»

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 238 / 295 题