_Des coutumes des anciens._
=Il est naturel de tenir aux usages de son pays, cela rend plus
surprenante encore l'instabilité des modes en France.=--J'excuserais
volontiers, chez mes compatriotes, de n'admettre comme modèle et de
ne considérer comme étant la perfection, que leurs propres mœurs et
usages, car c'est un défaut général, non seulement chez le vulgaire,
mais chez presque tous les hommes, de ne voir et de ne suivre que ce
qu'ils ont pratiqué depuis qu'ils sont nés. Je ne me plains pas de ce
que, lorsqu'ils voient un Fabricius ou un Lélius, ils leur trouvent
une attitude et une démarche barbares, puisqu'ils ne sont pas vêtus
comme nous et n'ont pas nos manières; mais je regrette en eux cette
singulière inconséquence qui fait qu'ils s'en laissent si aveuglément
imposer par les modes de l'époque actuelle, qui exercent sur eux un
tel ascendant, qu'ils sont capables de changer d'opinion et d'avis sur
ce point aussi souvent qu'elles changent elles-mêmes, voire même tous
les mois, se forgeant chaque fois des raisons pour justifier à leurs
propres yeux les jugements les plus divers qu'ils en émettent.--Quand
on portait le busc du pourpoint sur le milieu de la poitrine, à hauteur
des seins, chacun trouvait d'excellentes raisons pour affirmer que
c'était bien ainsi que ce devait être; quelques années plus tard, la
mode l'a fait descendre au niveau des hanches et chacun se moque de la
façon dont on en usait précédemment et la déclare déraisonnable autant
qu'insupportable.--La manière dont on s'habille aujourd'hui amène la
critique immédiate de la façon dont on s'habillait hier, critique qui
s'exerce si nettement et d'un si commun accord, qu'on dirait que, sur
ce chapitre, nous sommes atteints d'une sorte de manie qui bouleverse
notre entendement. Et comme nous nous empressons d'adopter avec tant
de promptitude et si subitement les changements qui surviennent que
l'imagination de tous les tailleurs du monde ne parvient pas à créer
des nouveautés en quantité suffisante, forcément il arrive que bien
souvent des modes abandonnées réapparaissent au bout de peu de temps,
tandis que d'autres, encore récentes, cessent d'être en faveur; et
notre jugement en arrive à exprimer sur une même chose, dans l'espace
de quinze ou vingt ans, deux ou trois opinions non seulement de nuances
différentes, mais parfois absolument contraires, témoignant d'une
inconstance et d'une légèreté incroyables. Les plus malins d'entre nous
n'échappent pas à ces contradictions et insensiblement leur vue, comme
leur pensée, arrivent à ne pas s'en rendre compte.
=Coutumes diverses des anciens, en particulier des Romains; pourquoi
nous n'arrivons à les égaler ni dans leurs débauches ni dans leurs
vertus.=--Je me propose d'indiquer ici quelques façons de faire des
anciens qui me reviennent en mémoire; dans le nombre, il s'en trouve
que nous avons conservées et d'autres qui diffèrent des nôtres; en
voyant les changements continus des choses humaines, notre jugement en
sera peut-être plus éclairé et peut-être en deviendra-t-il plus stable.
Nous disons combattre avec la cape et l'épée; cela se pratiquait déjà
du temps des Romains, César le dit: «_Ils s'enveloppent la main gauche
de leur saie et tirent l'épée._»--Il signale également ce vilain jeu
qui existe encore chez nous, d'arrêter les passants que l'on trouve sur
son chemin, de les obliger à décliner qui ils sont, et de leur adresser
des injures et leur chercher querelle, s'ils se refusent à répondre.
Les anciens prenaient tous les jours des bains avant les repas, comme
d'ordinaire nous-mêmes nous nous lavons les mains. A l'origine, ils se
bornaient à se laver les bras et les jambes; mais plus tard, et cela a
duré pendant des siècles et s'est répandu chez la plupart des nations,
ils se plongeaient complètement nus dans des bains additionnés de
substances parfumées; n'employer que de l'eau à l'état naturel, était
le fait d'une grande simplicité.--Les gens particulièrement délicats
et recherchés de leur personne, se parfumaient tout le corps au moins
trois ou quatre fois par jour; ils se faisaient souvent épiler comme,
depuis quelque temps, nos femmes ont pris l'habitude de le faire sur le
front: «_Tu t'épiles la poitrine, les jambes et les bras_ (_Martial_)»;
et cela bien qu'ils eussent des onguents produisant le même effet:
«_Elle oint sa peau d'onguent épilatoire ou l'enduit de craie
détrempée dans du vinaigre_ (_Martial_).»--Ils aimaient à être couchés
moelleusement et considéraient comme un acte d'austérité de coucher
sur le matelas.--Ils mangeaient couchés sur des lits, à peu près dans
la même posture qu'actuellement les Turcs: «_Alors, du haut du lit où
il était placé, Énée parle ainsi_ (_Virgile_).» On dit que depuis la
bataille de Pharsale, en signe de deuil par suite du mauvais état des
affaires publiques, Caton le jeune, * augmentant encore l'austérité de
sa vie, ne mangeait plus qu'assis.
Ils baisaient les mains aux grands pour les honorer et les flatter;
entre amis, ils s'embrassaient en se saluant, comme font les Vénitiens:
«_En te félicitant, je te donne des baisers avec de douces paroles_
(_Ovide_).»--Pour solliciter * ou saluer un haut personnage, ils lui
touchaient les genoux. Pasiclès le philosophe, frère de Cratès, au
lieu de porter la main au genou de quelqu'un auquel il adressait la
parole, la porta aux parties génitales; celui-ci le repoussa rudement:
«Comment, lui dit Pasiclès, cette partie de ton corps n'est-elle pas
à toi aussi bien que l'autre?»--Ils mangeaient les fruits à la fin du
repas, comme nous le faisons nous-mêmes.
Ils s'essuyaient le derrière avec une éponge (laissons aux femmes cette
futile délicatesse qui empêche d'aborder certains sujets); et c'est
pourquoi, en latin, le mot _spongia_ (éponge) blesse la bienséance.
Cette éponge était fixée à l'extrémité d'un bâton, comme le prouve le
fait de cet individu qui, conduit aux arènes pour y être livré aux
bêtes, ayant demandé à satisfaire ses besoins et n'ayant pas d'autre
moyen à sa disposition pour se suicider, se fourra ce bâton et l'éponge
dans le gosier et s'étouffa.--Après leurs rapprochements sexuels, ils
s'essuyaient les parties génitales avec une étoffe parfumée: «_Je
ne te ferai rien autre, que te laver avec cette serviette de laine_
(_Martial_).»--Des récipients, d'ordinaire des cuves coupées par le
milieu, étaient, à Rome, disposés dans les carrefours pour permettre
aux passants d'y uriner: «_Souvent les petits garçons, dans leur
sommeil, croient lever leur robe pour uriner dans les réservoirs
publics destinés à cet usage_ (_Lucrèce).»
Ils faisaient une collation entre leurs repas.--En été, se vendait de
la neige pour rafraîchir le vin; certaines personnes en faisaient même
usage en hiver, ne trouvant pas encore le vin assez frais.--Les grands
avaient des échansons et des écuyers tranchants, ainsi que des bouffons
pour les amuser.--En hiver, on servait la viande sur des réchauds que
l'on apportait sur la table.--Ils avaient des cuisines portatives, dont
j'ai vu des échantillons, dans lesquelles, quand ils voyageaient, se
transportait tout leur service: «_Gardez ces mets pour vous, riches
voluptueux, nous n'aimons pas la cuisine ambulante_ (_Martial_).»
Ils avaient des salles basses où, souvent en été, on faisait couler
sous les assistants de l'eau fraîche et limpide, dans des canaux au
ras du sol, où il y avait force poissons vivants que chaque convive
choisissait et prenait à la main, pour les faire accommoder chacun à sa
guise. Le poisson a toujours eu ce privilège qu'il a encore, que les
grands prétendent le savoir apprêter et que son goût, au moins d'après
moi, est beaucoup plus exquis que celui de la viande.
En fait de magnificences, de débauches, d'inventions voluptueuses,
de mollesse et de luxe, nous faisons à la vérité notre possible
pour les égaler dans tous les genres, car nos volontés sont bien
aussi perverties que les leurs; mais nous n'avons pas le talent d'y
atteindre; nos forces ne nous permettent pas davantage de nous élever à
leur niveau, qu'il s'agisse de vices ou de vertus, parce que, dans l'un
ou l'autre cas, le point de départ est une vigueur d'esprit qui était
sans comparaison beaucoup plus grande chez eux que chez nous, et que
les âmes sont d'autant moins à même de faire soit très bien, soit très
mal, qu'elles sont moins fortement trempées.
A table, la place d'honneur était au milieu.--Citer quelqu'un avant
ou après un autre, quand on écrivait ou qu'on parlait, ne préjugeait
en rien la prééminence, ainsi que cela ressort clairement de leurs
écrits; on disait Oppius et César, aussi bien que César et Oppius; et
indifféremment moi et toi, ou toi et moi. J'ai remarqué autrefois, dans
la vie de Flaminius par Plutarque, traduit en français, un passage
où, parlant de la rivalité qui s'était élevée entre les Etoliens et
les Romains, sur la question de savoir à qui revenait la plus grande
part de gloire acquise dans une victoire que, de concert, ils avaient
remportée, le traducteur semble, pour trancher le débat, attacher une
certaine importance à ce que, dans les chants des Grecs où il est
question de cet événement, les Etoliens sont nommés avant les Romains;
j'estime que dans cette appréciation, il s'est laissé influencer par
les règles de la langue française à cet égard.
Alors même qu'elles étaient dans les salles où se prenaient les
bains de vapeur, les dames y recevaient les visites des hommes. Au
sortir de la piscine, elles ne regardaient pas à se faire frotter et
oindre par leurs propres valets: «_Un esclave, ceint d'un tablier de
cuir noir, se tient à tes ordres, lorsque, nue, tu prends un bain
chaud_ (_Martial_).» Elles avaient certaines poudres dont elles se
saupoudraient pour absorber la sueur.
Les anciens Gaulois, dit Sidoine Apollinaire, portaient les cheveux
longs par devant et ras par derrière, mode qui vient d'être reprise en
ce siècle-ci aux mœurs efféminées et relâchées.
Les Romains payaient aux bateliers, dès l'embarquement, ce qui leur
était dû pour leur passage, ce que nous-mêmes ne faisons qu'après qu'il
est effectué: «_Une heure entière se passe à faire payer les voyageurs
et à atteler la mule qui doit tirer la barque_ (_Horace_).»
Les femmes, dans le lit, couchaient du côté de la ruelle, d'où le
sobriquet donné à César: «_La ruelle du roi Nicomède_ (_Suétone_).»
D'ordinaire, ils reprenaient haleine en buvant.--Ils mettaient de l'eau
dans leur vin: «_Vite, esclave, que l'on refraîchisse le Falerne dans
les eaux de cette source qui coule ici près_ (_Horace_).»
Nous trouvons également à cette époque les contenances goguenardes des
laquais du temps présent: «_O Janus, tu as deux visages; aussi ne te
fait-on par derrière ni les cornes, ni les oreilles d'âne, et ne te
tire-t-on pas la langue autant que pourrait le faire un chien d'Apulie
qui a soif_ (_Perse_).»
Les dames à Argos et à Rome portaient le deuil en blanc, comme chez
nous il y a peu de temps encore; c'est là une coutume que, si on m'en
croyait, on n'abandonnerait pas.
Mais je m'arrête, des ouvrages entiers existant sur ce sujet.