_Incertitude de notre jugement._
=En maintes occasions on peut être incertain sur le parti à
prendre.--Par exemple, faut-il poursuivre à outrance un ennemi
vaincu?=--«_A propos de toutes choses, il est aisé de parler soit pour,
soit contre_», dit Homère avec juste raison. C'est ainsi par exemple
que Pétrarque a pu écrire: «_Annibal vainquit les Romains, mais ne sut
pas profiter de la victoire._»
Celui dont ce serait là la façon de penser et qui regarderait comme une
faute, ainsi que le parti catholique est généralement porté à le faire,
de n'avoir pas poursuivi le succès que nous avons obtenu à Montcontour,
ou qui reprocherait au roi d'Espagne de n'avoir pas mis à profit
l'avantage qu'il avait obtenu contre nous à Saint-Quentin, pourrait
à l'appui de sa thèse émettre les arguments suivants: De semblables
fautes sont le fait d'une âme enivrée d'un premier succès et dont le
courage limité, satisfait de ce commencement de bonne fortune, est peu
porté à pousser plus en avant, se trouvant déjà embarrassé du résultat
obtenu; la coupe est pleine et ne peut en contenir davantage; pareil
chef ne mérite pas son heureuse chance, ne sachant pas l'utiliser,
puisqu'il donne à son ennemi possibilité de rétablir ses affaires.
Peut-on espérer de lui qu'il osera renouveler son attaque contre un
adversaire qui s'est rallié et se présente à nouveau en bon ordre, que
surexcitent le dépit et le désir de se venger, alors qu'il n'a pas osé
ou n'a pas su le poursuivre quand ses rangs étaient rompus et que la
frayeur l'envahissait, «_alors que la fortune s'était déclarée et que
tout cédait à la terreur_ (_Lucain_)»? car enfin que peut-il attendre
de mieux que ce qu'il a laissé échapper? A la guerre, ce n'est pas
comme à l'escrime où celui qui touche le plus souvent gagne; tant que
l'ennemi est sur pied, c'est à recommencer de plus belle, il n'y a
de victoire que ce qui met fin aux hostilités.--A la suite de cette
rencontre près d'Oricum, où César courut les plus grands risques, il
reprochait aux soldats de Pompée d'avoir manqué l'occasion, convenant
qu'il eût été perdu si leur général avait su vaincre; lui-même leur
tint bien autrement l'épée dans les reins, quand son tour vint de les
poursuivre.
A l'appui de la thèse contraire, on peut dire que c'est le propre d'un
esprit impatient et insatiable, de ne pas savoir borner sa convoitise;
que c'est abuser des faveurs divines que de vouloir outrepasser la
mesure dans laquelle elles nous sont accordées; que s'exposer à un
échec après une victoire, c'est se remettre à nouveau à la merci de
la fortune; que l'un des principes les plus sages de l'art militaire,
c'est de ne pas pousser son ennemi au désespoir.--Sylla et Marius,
pendant la guerre sociale, venaient de battre les Marses; voyant une
fraction ennemie qui, poussée par le désespoir, reprenant l'offensive,
se ruait sur eux comme des bêtes furieuses, ils ne furent pas d'avis
de l'attendre.--Si M. de Foix ne s'était pas laissé emporter par
son ardeur à poursuivre avec trop d'acharnement les résultats de sa
victoire de Ravenne, il ne l'eût pas gâtée par sa mort. Son exemple
encore récent servit du reste de leçon à M. d'Enghien, à Cerisolles,
et le préserva de semblable mésaventure.--Il est dangereux d'assaillir
un homme auquel on a enlevé toute autre chance de salut que la force
des armes, car la nécessité est une violente maîtresse d'école:
«_Rien de plus aigu que les morsures de la nécessité_ (_Porcius
Latro_)»; «_Qui défie la mort, n'est pas vaincu sans qu'il en coûte au
vainqueur_ (_Lucain_).»--C'est ce qui fit que Pharax détourna le roi de
Lacédémone, qui venait de battre les Mantinéens, de se porter contre un
millier d'Argiens qui, encore intacts, avaient échappé au désastre, et
lui persuada de les laisser se retirer en toute liberté, pour ne pas en
venir aux prises avec des hommes valeureux, stimulés et dépités par le
malheur.--Clodomir, roi d'Aquitaine, après sa victoire sur Gondemar,
roi de Bourgogne, le poursuivit si activement qu'il l'obligea à faire
volte-face; dans l'action qui s'ensuivit, il fut tué et perdit ainsi
par son opiniâtreté le fruit de sa victoire.
=Faut-il permettre que les soldats soient richement armés?=--De même
est-il préférable d'avoir des soldats richement et somptueusement
armés, ou vaut-il mieux que leurs armures soient simplement telles
que le comportent les nécessités du combat?--Sertorius, Philopœmen,
Brutus, César et autres sont pour le premier de ces deux modes, arguant
que l'honneur et la vanité qu'il en ressent, sont un stimulant pour le
soldat; de plus, ayant à sauver ses armes, qui par leur valeur vénale
lui constituent en quelque sorte une fortune et lui font l'effet d'un
héritage, il n'en est que mieux disposé à déployer plus d'énergie
dans le combat. C'est, dit Xénophon, cette considération qui faisait
que les peuples d'Asie emmenaient avec eux, à la guerre, leurs femmes
et leurs concubines, avec leurs joyaux et ce qu'ils avaient de plus
précieux.--Sur le second mode, on peut dire qu'il faut plutôt détourner
le soldat de l'idée de sa conservation que de le porter à y songer;
par là, on l'amènera à doubler son mépris des dangers. Faire étalage
de luxe, c'est en outre exciter chez l'ennemi le désir de vaincre pour
s'approprier ces riches dépouilles, cela a été observé à diverses
fois; ce fut notamment un puissant mobile chez les Romains contre les
Samnites.--Antiochus montrait avec orgueil à Annibal l'armée qu'il
menait contre Rome, armée où régnaient le faste et un luxe d'équipages
de toute nature, et lui disait: «Pensez-vous que les Romains se
contenteront d'une pareille armée?»--«S'ils s'en contenteront, répondit
Annibal, oui vraiment, si avares qu'ils soient.»--Lycurgue interdisait
à ses concitoyens, non seulement tout luxe dans leurs équipages de
guerre, mais encore de dépouiller l'ennemi vaincu, voulant, disait-il,
qu'ils s'honorent par leur pauvreté et leur frugalité en même temps que
par leur succès.
=Faut-il tolérer qu'ils défient l'ennemi?=--Dans les sièges et autres
circonstances où l'on est à portée de l'ennemi, on autorise volontiers
les bravades des soldats qui le défient, l'injurient, l'accablent de
reproches de toute espèce; ce procédé semble avoir sa raison d'être.
C'est un résultat d'une certaine importance que d'en arriver à ôter
à ses propres troupes toute assurance d'être reçu en grâce ou à
composition; on y tend, en leur représentant qu'elles n'ont pas à en
attendre d'un adversaire qu'elles ont comblé d'outrages et qu'elles
n'ont d'autres ressources que de vaincre.--Vitellius en fit l'épreuve
mais à ses dépens. Se trouvant en présence d'Othon, dont l'armée se
composait de soldats dont la valeur était déprimée, parce que depuis
longtemps ils avaient perdu l'habitude de faire la guerre et qu'ils
étaient amollis par les délices d'un séjour prolongé à Rome, il les
agaça tellement par ses apostrophes piquantes, leur reprochant leur
pusillanimité, le regret qu'ils éprouvaient des belles dames et des
fêtes dont ils étaient repus à la ville et se trouvaient privés, qu'il
leur remit du cœur au ventre et finit par se les attirer sur les bras,
ce que n'avaient pu faire toutes les exhortations que leurs chefs leur
avaient adressées pour les décider à combattre. De fait des injures qui
blessent au vif, peuvent aisément faire que celui qui ne marchait qu'à
contre-cœur pour le service de son roi, marche dans un sentiment tout
autre si, par surcroît, il a une injure personnelle à venger.
=Un général, pendant le combat, doit-il se déguiser pour n'être pas
reconnu des ennemis.=--A considérer de quelle importance est, pour
une armée, la conservation de son chef, importance qui est telle que
c'est vers lui, qui dirige et dont dépendent tous les autres, que
convergent principalement les efforts de l'ennemi, il semble hors de
doute que, pour lui, se travestir et se déguiser au moment de se jeter
dans la mêlée ainsi que l'ont fait certains et non des moindres, soit
chose avantageuse. Ce mode a cependant l'inconvénient, qui n'est pas
moindre que celui que l'on se propose d'éviter en agissant ainsi, que
le capitaine qui y a recours ne se distingue plus au milieu des siens;
le courage que leur inspirent son exemple et sa présence s'affaiblit
d'autant; n'apercevant pas les marques distinctives et les enseignes
qui d'habitude le leur signalent, ils s'imaginent qu'il est mort ou
que, désespérant du succès, il s'est retiré du champ de bataille.--Pour
ce qui est des faits, nous les voyons corroborer tantôt l'une, tantôt
l'autre de ces deux manières de faire. Ce qui arriva à Pyrrhus dans la
bataille qu'il livra en Italie au consul Levinus, plaide à la fois pour
et contre; il s'était rendu méconnaissable en prenant, pour combattre,
les armes de Mégacles auquel il avait donné les siennes; cela lui sauva
certainement la vie, mais il faillit être victime de l'inconvénient que
je signale et perdre la bataille.--Alexandre, César, Lucullus aimaient
à marcher au combat avec des costumes et des armes de grande richesse,
de couleurs voyantes, décelant qui ils étaient; Agis, Agésilas, le
grand Gylippe au contraire allaient à la guerre dans un costume sévère
dont rien n'indiquait qu'ils exerçaient le commandement.
=Est-il préférable, au combat, de demeurer sur la défensive ou de
prendre l'offensive?=--Parmi les reproches relatifs à la bataille
de Pharsale que l'on fait à Pompée, est celui d'avoir attendu de
pied ferme l'attaque de l'adversaire. Voici ce qu'en propres termes
Plutarque, qui sait mieux s'exprimer que moi, dit à cet égard:
«Outre que cela diminue la violence avec laquelle se portent les
premiers coups, quand ils le sont à la suite d'une course qu'on vient
de fournir, on se prive de l'élan des combattants qui, lorsqu'ils
se lancent les uns contre les autres ainsi que cela se pratique
d'ordinaire, par l'impétuosité et la surexcitation qui en résultent,
joint aux cris que chacun pousse, accroissent le courage du soldat
au moment du choc décisif; tandis qu'on en arrive, en demeurant sur
place, à ce qu'au lieu d'être surchauffé, sa chaleur s'éteint et se
fige en quelque sorte.»--Mais si telle est l'appréciation à porter
dans ce cas, si César eût été défait, n'aurait-on pas dit, tout aussi
judicieusement, qu'une position est d'autant plus forte et plus
difficile à enlever, qu'on ne se laisse pas aller à l'abandonner dans
la chaleur du combat; que celui qui, suspendant sa marche, se concentre
et ménage ses forces pour les employer suivant les besoins, a un grand
avantage sur qui est obligé à une marche ininterrompue et a déjà fourni
une course qui l'a presque mis hors d'haleine? En outre, une armée se
compose de tant de fractions diverses, qu'elle ne saurait, si elle a
à s'ébranler pour se ruer sur l'adversaire, y apporter, si elle le
fait avec tant de furie, une précision suffisante pour que son ordre
de bataille n'en soit pas troublé et rompu; et alors, les plus dispos
s'engagent avant que leurs compagnons d'armes soient en mesure de leur
prêter leur concours.--Dans cette bataille, si contraire aux lois
de la morale, où deux frères se disputèrent l'empire des Perses, le
Lacédémonien Cléarque, qui commandait les Grecs qui avaient embrassé
le parti de Cyrus, les mena tranquillement à la charge, sans se hâter;
et, arrivé à cinquante pas de l'ennemi, leur fit prendre la course.
En abrégeant ainsi l'espace qu'ils avaient à franchir à une allure
rapide, il espérait ménager leurs forces et, tout en leur permettant
de conserver leurs rangs, leur donnait l'avantage de l'impétuosité
qui augmentait leur puissance de choc et l'effet de leurs armes de
jet.--D'autres ont, dans les armées sous leurs ordres, résolu de la
manière suivante ce point controversé: «Si l'ennemi vous court sus,
attendez-le de pied ferme; s'il vous attend de pied ferme, courez lui
sus.»
=Vaut-il mieux attendre l'ennemi chez soi ou aller le combattre chez
lui?=--Lors de l'invasion de l'empereur Charles-Quint en Provence,
le roi François Ier eut à décider s'il le devancerait en se portant
au-devant de lui en Italie, ou s'il l'attendrait sur ses états. Il se
résolut à ce dernier parti, bien qu'il se rendit compte de l'avantage
qu'il y a à transporter hors de chez soi le théâtre des hostilités,
de telle sorte que le pays conservant ses ressources intactes, puisse
continuellement fournir aux besoins en hommes et en argent. En outre,
les nécessités de la guerre entraînent de continuels dégâts, auxquels
nous ne nous décidons pas de gaîté de cœur à exposer ce qui nous
appartient, d'autant que l'habitant s'y résigne moins facilement quand
ils proviennent de gens de son parti que du fait de l'ennemi, à tel
point, qu'il peut en résulter aisément des séditions et des troubles.
Enfin, la licence de dérober et de piller, qui est pour le soldat une
grande atténuation aux misères de la guerre, ne peut s'exercer dans
son propre pays; et comme, dès lors, il n'a plus d'autre bénéfice à
espérer que sa solde, il est difficile de le retenir à son poste quand
il est à si courte distance de sa femme et de son chez lui. Ajoutons
que celui qui met la nappe en est toujours pour les frais du festin;
qu'il est plus agréable d'attaquer que de demeurer sur la défensive;
que l'ébranlement résultant de la perte d'une bataille est si violent
que, lorsque l'événement se passe sur notre sol, il est difficile que
le pays tout entier n'en soit pas atteint, attendu que rien n'est si
contagieux que la peur, ne trouve si aisément créance, ne se répand
plus rapidement et qu'il est à craindre que les villes, aux portes
desquelles l'orage aura éclaté, qui en auront été témoins, qui auront
recueilli chefs et soldats encore ahuris et tremblants d'effroi, ne se
jettent, sous le coup de l'émotion, dans quelque mauvaise résolution.
Ces diverses considérations n'empêchèrent pas le roi de rappeler les
forces qu'il avait au delà des Alpes et de se déterminer à voir venir
l'ennemi; c'est qu'en effet, des raisons d'un autre ordre militent
en sens contraire:--Étant sur son propre territoire, au milieu de
populations amies, le roi, dans cette seconde hypothèse, était assuré
de trouver en abondance toutes facilités. Les rivières, les moyens
de passage étant à son entière disposition, les convois de vivres et
d'argent s'effectueraient en toute sécurité sans qu'il soit besoin
d'escorte. Ses sujets se montreraient d'autant plus dévoués que le
danger serait plus proche. Disposant d'un grand nombre de villes et
de points de résistance lui donnant toute sûreté, il demeurerait
maître de combattre quand bon lui semblerait et seulement lorsqu'il y
trouverait opportunité et avantage. S'il lui convenait de temporiser,
il pouvait le faire à l'abri et tout à son aise, laissant son ennemi
se morfondre et se désagréger de lui-même, en raison des difficultés
qu'il aurait à surmonter sur un territoire où tout serait contre lui;
où tout, devant, derrière, sur les flancs, lui serait hostile, où il
serait dans l'impossibilité de faire reposer ses troupes, d'étendre ses
cantonnements si des maladies survenaient; où il ne trouverait pas à
abriter ses blessés; où il ne pourrait se procurer de l'argent et des
vivres qu'en recourant à la force, où il n'aurait pas possibilité de se
refaire et de reprendre haleine; où, ne connaissant le pays ni dans son
ensemble, ni dans ses détails, il ne pourrait se préserver des embûches
et des surprises; et où finalement sa situation serait irrémédiablement
compromise, s'il venait à perdre une bataille, n'ayant où rallier les
débris de son armée. En somme, il ne manquait pas d'exemples qu'il
pouvait invoquer à l'appui de ces deux manières de faire.
Scipion estima beaucoup plus avantageux, et bien lui en prit, de
transporter la guerre chez son ennemi en Afrique que de défendre son
propre territoire et de combattre en Italie cet adversaire qui se
trouvait déjà y avoir pris pied. Annibal, au contraire, dans cette même
guerre, se perdit pour avoir abandonné ses conquêtes en pays étranger,
afin de se porter à la défense du sien.--La fortune fut contraire aux
Athéniens qui, laissant l'ennemi sur leur propre territoire, étaient
passés en Sicile; elle se montra favorable à Agathocles roi de Syracuse
qui, négligeant l'ennemi qu'il avait aux portes de sa capitale, alla
l'attaquer en Afrique.
=Cette même indécision existe pour toutes les déterminations que
nous pouvons avoir à prendre.=--Nous avons coutume de dire, et cela
avec raison, que les événements et leurs conséquences découlent
généralement, et à la guerre en particulier, de la fortune qui ne veut
pas s'assujettir aux règles de notre jugement et de notre prudence, ce
qu'exprime ainsi un poète latin: «_Souvent l'imprévoyance réussit et
la prudence nous trompe; la fortune n'est pas toujours avec les plus
dignes; toujours inconstante, elle va indistinctement d'un côté puis
d'un autre. C'est qu'il est une puissance supérieure qui nous domine
et tient sous sa dépendance tout ce qui est mortel_ (_Manilius_).»
A l'envisager de près, il semble que cette même influence s'exerce
sur les conseils que nous tenons, sur les délibérations que nous
agitons, et que nos raisonnements eux-mêmes se ressentent du trouble
et de l'incertitude de la fortune. «Nous raisonnons au hasard et
inconsidérément, dit le Timée de Platon, parce que, comme nous-mêmes,
notre raison est, dans une large mesure, le jouet du hasard.»