_Considérations sur Cicéron._
=Cicéron et Pline le jeune étaient des ambitieux; ils ont été
jusqu'à solliciter les historiens de faire l'éloge de leurs faits
et gestes.=--Encore un fait qui fera ressortir la différence entre
Epicure et Sénèque d'une part, Cicéron et ce Pline de l'autre. Les
écrits mêmes de ceux-ci, qui, à mon sens, ressemblent peu, par l'esprit
qui y règne, à ceux de Pline le naturaliste, oncle de ce dernier,
sont des témoignages irrécusables d'une nature ambitieuse au delà de
toute mesure. N'y sollicitent-ils pas entre autres, au su de tout le
monde, les historiens de leur temps de ne pas omettre de les faire
figurer dans leurs ouvrages! La fortune, comme pour se jouer d'eux, a
fait parvenir jusqu'à nous ces vaniteuses requêtes, alors que depuis
longtemps sont perdus ces ouvrages où il est question d'eux.
=Même dans leurs lettres intimes, ils ont recherché l'élégance du
style; ils semblent ne les avoir écrites que pour être publiées.=--Mais
ce qui dénonce la petitesse de sentiments de personnages de ce rang,
c'est d'avoir voulu faire concourir pour une large part à leur gloire,
leur intempérance et leur futilité de langage, en prétendant conserver
à la postérité jusqu'aux lettres familières qu'ils écrivaient à leurs
amis; au point que quelques-unes n'ayant pas été envoyées après avoir
été écrites, ils les publient quand même, en donnant pour excuse que
c'est afin de ne pas perdre leur peine et leurs veilles. Convient-il
vraiment à deux consuls romains, premiers magistrats d'une république
souveraine du monde, d'employer leurs loisirs à préparer et rédiger en
style des mieux tournés de belles épîtres, dans le but d'acquérir la
réputation de bien écrire la langue de leur nourrice! Que ferait de
pire un simple maître d'école dont ce serait le gagne-pain?--Si les
hauts faits de Xénophon et de César n'eussent surpassé de beaucoup leur
éloquence, je doute qu'ils les eussent écrits; ce qu'ils ont cherché à
faire connaître, c'est la conduite qu'il ont tenue dans les événements
auxquels ils ont été mêlés, et non leur manière de les raconter. Si la
perfection du langage pouvait valoir une gloire de bon aloi à de hauts
personnages, Scipion et Lælius n'eussent certainement pas cédé à un
esclave africain l'honneur qui pouvait leur revenir de leurs comédies
et de leurs autres écrits où se manifestent toutes les délicatesses
les plus délicieuses de la langue latine, car il est hors de doute que
l'œuvre de Térence est la leur; outre que l'auteur en convient, cela
ressort de sa beauté et de sa perfection mêmes, et de fait, je serais
bien au regret que l'on me prouvât le contraire.
=Les rois et les grands ne doivent pas tirer vanité d'exceller dans les
arts et les sciences; seuls les talents et les qualités qui importent
à leur situation, sont susceptibles de leur faire honneur.=--C'est en
quelque sorte se moquer et faire injure à quelqu'un que de chercher
à le faire valoir en lui attribuant des qualités qui, si louables
qu'elles soient par elles-mêmes, ne conviennent pas à son rang; ou
encore en lui en attribuant d'autres que celles qui doivent être
en lui en première ligne. C'est comme si on louait un roi d'être
bon peintre ou bon architecte, ou encore adroit au tir ou à courir
des bagues; de tels éloges ne font honneur que s'ils sont présentés
d'une façon générale et ajoutent à ceux que peuvent mériter, par
les qualités propres à la situation qu'ils occupent, ceux auxquels
ils s'adressent; dans le cas pris pour exemple, à la justice du
prince, à l'entente avec laquelle il dirige les affaires de l'État
en paix comme en guerre. C'est de la sorte que ses connaissances en
agriculture ont honoré Cyrus; que son éloquence et sa culture des
belles-lettres ont honoré Charlemagne. Bien plus, j'ai vu de mon temps
des personnages qui devaient leurs titres et leur situation à leur
talent calligraphique, renier leurs débuts, s'appliquer à avoir une
mauvaise écriture et affecter une profonde ignorance de ce savoir si
vulgaire que le peuple estime ne se rencontrer guère chez les personnes
instruites, et chercher à se recommander par des qualités plus
importantes.--Démosthènes étant en ambassade auprès de Philippe, ses
compagnons louaient ce prince d'être beau, éloquent et buveur émérite.
Ce sont là, dit Démosthènes, des qualités faisant plus d'honneur à une
femme, à un avocat et à une éponge, qu'à un roi: «_Qu'il commande,
qu'il terrasse l'ennemi qui résiste et soit clément à l'égard de celui
réduit à l'impuissance_ (_Horace_).» Ce n'est pas le métier d'un
roi de savoir bien chasser ou bien danser: «_Que d'autres plaident
éloquemment; que d'autres, armés du compas, décrivent les mouvements
du ciel, prédisent le cours des astres; son rôle à lui, est de savoir
gouverner_ (_Virgile_).»
Plutarque dit davantage: Se montrer aussi supérieur dans des choses
accessoires, c'est témoigner avoir mal disposé de son temps, n'en
avoir pas employé autant que l'on eût dû à l'étude de choses plus
nécessaires et plus utiles.--C'est ce qui faisait dire à Philippe,
roi de Macédoine, entendant son fils, devenu Alexandre le Grand,
chanter dans un festin et déployer un talent à rendre jaloux les
meilleurs musiciens: «N'as-tu pas honte de chanter si bien?»--C'est le
même sentiment qui fit qu'un musicien, avec lequel ce même Philippe
discutait sur son art, lui répondit: «Eh! Dieu vous garde, Sire,
d'éprouver jamais de tels revers, que vous arriviez à être plus
expert que moi en pareille matière.»--Un roi doit pouvoir répondre
comme fit un jour Iphicrates à un orateur qui, dans son plaidoyer, le
pressait en ces termes: «Eh quoi? qu'es-tu donc pour tant faire le
brave? es-tu homme d'armes, es-tu archer, es-tu piquier?»--«Je ne suis
rien de tout cela, mais je suis celui qui sait commander à tous ces
gens-là.»--Antisthènes vit un indice du peu de valeur d'Ismenias, dans
ce qu'on le vantait d'être un excellent joueur de flûte.
=Dans ses Essais, Montaigne dit avoir intentionnellement évité de
développer les sujets qu'il traite; il se borne à les mentionner, sans
même se préoccuper de la forme sous laquelle il les présente.=--Je sais
bien, quand j'entends quelqu'un parler du style des Essais, que je
préférerais qu'il n'en dise rien; ce ne sont pas tant les expressions
que l'on relève, que les idées que l'on dénigre, d'une façon d'autant
plus mordante qu'on le fait d'une manière indirecte. J'ai pu me
tromper, mais combien d'autres, en ce même genre, prêtent encore
plus à la critique! Toujours est-il, que ce soit bien ou mal, aucun
écrivain n'a amorcé plus de sujets et, en tout cas, n'en a amoncelé
autant sur le papier. Pour les y faire tenir en plus grand nombre, je
ne fais guère que les énoncer; si je venais à les développer, ce ne
serait plus un volume, mais plusieurs qu'il faudrait; beaucoup de faits
s'y trouvent mentionnés, dont les conséquences ne sont pas déduites;
celui qui voudra les scruter d'un peu près, donnera à ces Essais une
extension indéfinie. Ces faits, comme les allégations que j'ai émises,
ne sont pas toujours simplement des exemples devant faire autorité ou
ajouter à l'intérêt de l'ouvrage; je ne les considère pas seulement
comme appuyant mes dires; en dehors de cela, ils peuvent devenir le
point de départ de dissertations plus importantes et plus larges, et
souvent, en déviant un peu, fournir matière à traiter plus amplement
certains sujets particulièrement délicats sur lesquels je n'ai pas
voulu ici m'étendre davantage, tant pour moi que pour ceux qui auraient
à cet égard ma manière de voir.
Pour en revenir à ce qui est du talent de la parole, je trouve que «ne
savoir s'exprimer que d'une manière défectueuse», ou «ne savoir rien
autre que bien parler», ne valent guère mieux l'un que l'autre: «_Un
arrangement symétrique n'est pas digne de l'homme_ (_Sénèque_).» Les
sages disent qu'au point de vue du savoir il n'y a que la philosophie,
et au point de vue des actes que la vertu, qui s'accommodent d'être
pratiquées à tous les degrés et dans toutes les conditions de la
société.
=Combien différent de Pline et de Cicéron, Épicure et Sénèque qui
critiquent cette soif de célébrité dans un style moins brillant, mais
plus sensé.=--On trouve quelque chose d'approchant des idées exprimées
par Pline et Cicéron, dans Épicure et Sénèque; eux aussi indiquent que
les lettres qu'ils écrivent à leurs amis, vivront éternellement; mais
c'est d'autre façon et pour, dans un bon but, se mettre à l'unisson de
la vanité de ceux avec lesquels ils sont en correspondance. Ils leur
mandent en effet que s'ils demeurent aux affaires par désir de se faire
un nom et de le transmettre aux siècles à venir, et s'ils craignent
que la solitude et la retraite auxquelles ils les convient ne nuisent
à ce résultat, ils peuvent se rassurer; qu'eux, qui leur écrivent, ont
assez de crédit sur la postérité pour leur garantir que, ne serait-ce
que par les lettres qu'ils leur adressent, ils feront connaître leurs
noms et leur donneront plus de célébrité que ne peuvent leur en valoir
les actes de leur vie publique.--Outre cette différence avec les
lettres de Cicéron et de Pline, celles de nos deux philosophes ne sont
pas vides et sans consistance, n'ayant de saillant que la délicatesse
des expressions disposées suivant un rythme harmonieux; les leurs,
substantielles, parlant raison en de nombreux et beaux passages, sont à
même de rendre celui qui les lit, non plus éloquent, mais plus sage, et
de lui apprendre non à bien dire, mais à bien faire. Fi de l'éloquence
qui fixe notre attention sur elle-même, et non sur les sujets qu'elle
traite! Constatons cependant que celle de Cicéron passa pour avoir été
d'une telle perfection, qu'elle avait une valeur propre.--A ce propos,
je conterai de lui cette anecdote qui fait toucher du doigt sa nature:
Il avait à parler en public et était un peu pressé par le temps pour
préparer convenablement son discours. Eros, l'un de ses esclaves, vint
le prévenir que l'assemblée était remise au lendemain; il en fut si
satisfait, que pour cette bonne nouvelle il l'affranchit.
=Raisons qui ont fait préférer à Montaigne la forme qu'il a donnée à
ses Essais, au lieu du genre épistolaire pour lequel il avait cependant
des dispositions particulières.=--Un mot sur ce genre épistolaire,
dans lequel mes amis estiment que je pourrais réussir et que j'eusse
volontiers adopté pour publier les produits de mon imagination, si
j'avais eu à qui adresser mes lettres. Mais, pour cela, il eût fallu
que j'eusse aujourd'hui, comme je l'avais jadis, une personne avec
laquelle je fusse en relations continues, qui m'attirât, m'encourageât
et me mit en verve; parce que raisonner, comme d'autres font, sur
des hypothèses, je ne saurais le faire qu'en songe; ennemi juré
de tout ce qui est faux, je ne saurais davantage m'entretenir de
questions sérieuses avec des correspondants imaginaires. J'eusse été
plus attentif et plus net dans ce que j'écrivais, si j'avais eu à
l'adresser à un ami de l'intelligence et du caractère duquel j'eusse
été assuré, plus qu'en m'adressant au public, chez lequel on trouve des
gens de toutes sortes; et je suis convaincu que cela m'eût beaucoup
mieux réussi. Mon style, naturellement peu sérieux et familier, ne
convient guère pour traiter les affaires publiques; mais il m'est bien
personnel, conforme de tous points à ma conversation qui est touffue,
désordonnée, coupée, d'un caractère tout particulier.
=Rien de ridicule comme les formules oiseuses de respect et d'adulation
qu'on prodigue de nos jours dans la correspondance privée; comment
lui-même procédait à la sienne.=--Je ne m'entends pas à écrire des
lettres cérémonieuses, qui ne sont au fond qu'une suite ininterrompue
de belles phrases courtoises. Les longues protestations d'affection et
les offres de service ne sont ni dans mes moyens, ni dans mes goûts;
je n'en pense pas si long et il me déplaît d'en dire plus que je n'en
pense. Cela n'est guère dans les usages actuels qui comportent une
débauche de formules de politesse obséquieuses et serviles, comme
il n'en fut jamais, où il est fait un tel abus dans les relations
courantes de ces mots: Vie, âme, dévotion, adoration, serf, esclave,
que si l'on veut marquer une sympathie particulièrement accentuée et
respectueuse, les termes pour l'exprimer font défaut.
J'ai horreur d'avoir l'air d'un flatteur, et comme j'ai naturellement
le parler bref, allant droit au but, dépourvu d'ambages, je semble,
pour ceux qui ne me connaissent pas autrement, quelque peu dédaigneux.
Ceux que j'honore le plus, sont ceux avec lesquels j'emploie le
moins ces formules de politesse affectée; lorsque je suis tout
particulièrement content, j'oublie les conventions mondaines. A l'égard
de ceux de qui je dépends, je suis peu empressé et témoigne de la
fierté; je me jette encore moins à la tête de ceux auxquels je suis
le plus attaché; il me semble qu'ils doivent lire en mon cœur et que
mes paroles feraient tort à mes sentiments. S'agit-il de souhaiter la
bienvenue, de prendre congé, remercier, saluer, faire des offres de
service et tous autres compliments emphatiques qu'édicte le cérémonial
de la civilité, je ne connais personne qui ne demeure aussi sottement
à court que moi. Je n'ai jamais écrit de lettres de recommandation
pour solliciter en faveur de quelqu'un, que celui auquel elle était
adressée n'ait trouvées sèches et tièdes.--Les Italiens sont forts pour
publier des correspondances; j'en ai, je crois, plus de cent volumes;
celles d'Annibal Caro me paraissent les meilleures. Si j'avais tout
le papier qu'autrefois j'ai barbouillé pour les dames, lorsque ma
plume traduisait les élans passionnés qui étaient en moi, peut-être y
trouverait-on quelques pages qui mériteraient d'être communiquées à la
jeunesse inoccupée, en proie à la même frénésie.
J'écris toujours mes lettres à la hâte et si précipitamment que, bien
qu'ayant une écriture insupportablement mauvaise, je préfère écrire
moi-même que d'avoir recours à quelqu'un, ne trouvant personne qui
puisse me suivre quand je dicte; de plus, je ne me recopie jamais.
J'ai habitué les hauts personnages qui me connaissent à admettre mes
ratures et mes surcharges, ainsi que mon papier non plié et sans marge.
Les lettres qui me coûtent le plus à faire, sont celles qui valent
le moins; quand je traîne à les écrire, c'est signe que je n'y suis
guère disposé. Je commence d'ordinaire sans plan arrêté, une phrase
amène la suivante. De nos jours, les préambules et les enjolivements
tiennent dans une lettre plus de place que ce qui en est le sujet.
En écrire deux ne me coûte pas tant que d'en plier et cacheter une,
aussi est-ce un soin dont je charge toujours un autre; non moins
volontiers, quand j'ai achevé de traiter l'objet de ma lettre, je
donnerais à quelqu'un commission d'y ajouter ces longues harangues,
offres de service et prières par lesquelles nous les terminons et dont
je souhaite vivement que l'usage, en se modifiant, nous débarrasse,
comme aussi de transcrire la kyrielle des qualités et titres du
destinataire, ce qui maintes fois a fait que, de crainte de me tromper,
j'ai négligé d'écrire, notamment à des gens de loi et de finance. On a
imaginé aujourd'hui tant de charges nouvelles, on a tellement prodigué
les distinctions honorifiques et la gradation entre elles est telle,
qu'outre la difficulté de s'y reconnaître, ces titres ayant été achetés
fort cher par ceux qui les détiennent, on ne peut faire confusion ou
commettre d'omissions sans les offenser; en surcharger les en-tête et
dédicaces des ouvrages que nous faisons imprimer, est également, à mon
avis, de fort mauvais goût.