_Sur Caton le jeune._
=Il ne faut pas juger des autres d'après nous.=--Je ne donne pas dans
cette erreur si communément répandue de juger des autres d'après
moi; je crois aisément que bien des choses en eux peuvent différer
essentiellement de ce qui est en moi. De ce que je suis porté à faire
de telle façon, je n'oblige pas le monde à faire de même comme beaucoup
font. Je crois et conçois mille formes diverses de mener l'existence;
et, contrairement à ce qui se passe généralement, les différences qui
sont entre nous, m'étonnent moins que les ressemblances qui peuvent
exister. Je n'impose à un autre, sans restriction aucune, ni mon genre
de vie, ni mes principes; je le considère simplement en lui-même, sans
établir de comparaison, le prenant tel qu'il est. De ce que je ne suis
pas continent, je ne laisse pas de reconnaître sincèrement que les
Feuillants et les Capucins le sont, et d'approuver leur manière d'être
sur ce point; je me mets fort bien par l'imagination à leur place, et
les aime et honore d'autant plus, qu'ils diffèrent de moi. Je souhaite
tout particulièrement qu'on nous juge chacun sur ce que nous sommes,
sans nous mettre en parallèle avec des modèles tirés de la généralité.
Ma faiblesse ne m'empêche pas de faire cas de ceux qui le méritent par
leur force et leur vigueur: «_Il y a des gens qui ne conseillent que ce
qu'ils croient pouvoir imiter_ (_d'après Cicéron_).»--Bien que rampant
au niveau du sol, cela ne m'empêche pas d'apercevoir dans les nues, si
haut qu'elles se soient élevées, certaines âmes qui se distinguent par
leur héroïsme. C'est beaucoup pour moi d'avoir le jugement juste, alors
même que mes actions ne le sont pas, et de conserver cette qualité
maîtresse exempte de corruption; c'est quelque chose d'avoir bonne
volonté, lors même que les forces nous manquent.
=Aujourd'hui la vertu n'est qu'un vain mot; on n'est vertueux que
par habitude, par intérêt ou par ambition.=--Notre siècle, au moins
dans le milieu où nous vivons, est si vicié que, je ne dirai pas la
pratique de la vertu mais même sa conception, est chose à laquelle on
ne songe guère; il semble que ce ne soit plus que du jargon de collège:
«_Ils croient que la vertu n'est qu'un mot, et dans un bois sacré ne
voient que du bois à brûler_ (_Horace_)»;--«_La vertu qu'ils devraient
respecter, quand même ils ne pourraient la comprendre_ (_d'après
Cicéron_)», est devenue un colifichet bon à pendre dans son cabinet
ou au bout de la langue; un simple objet de parure, tout comme des
pendants d'oreille.
Il ne s'accomplit plus d'acte de vertu; ceux qui sont tels en
apparence, n'en ont cependant pas le caractère essentiel; ils ont leur
source dans le bénéfice, la gloire qu'ils peuvent procurer, la crainte,
l'habitude et autres causes étrangères. Les actes de justice, de
courage, de bonté émanant de nous, peuvent être considérés par autrui
comme ayant la vertu pour mobile et sembler tels au public; mais, chez
leurs auteurs, ce n'est pas la vertu qui les inspire; ils ont une autre
fin, ils procèdent d'une autre cause; or, la vertu n'admet que ce qui
se fait par elle et pour elle.
Après la grande bataille de Platée, remportée par les Grecs sous
les ordres de Pausanias sur les Perses commandés par Mardonius, les
vainqueurs, suivant leur coutume, ayant à attribuer auxquels parmi
eux revenait la gloire du succès, le décernèrent aux Spartiates, pour
la valeur au-dessus de tout dont ils avaient fait preuve dans le
combat. Quand ceux-ci, excellents juges en fait de vertu, en vinrent
à décider auquel d'entre eux devait revenir l'honneur d'être proclamé
comme s'étant le mieux conduit en cette journée, ils reconnurent
qu'Aristodème était celui qui avait affronté les périls avec le plus
de courage. Ils ne lui donnèrent pourtant pas le prix, parce que son
courage avait été surexcité par le désir de se laver du reproche qu'il
avait encouru pour sa conduite aux Thermopyles et de racheter sa honte
passée par une mort honorable.
=Il est des hommes qui cherchent à rabaisser les personnages éminents
par leurs vertus; il faudrait au contraire les offrir sans cesse
comme des modèles à l'admiration du monde.=--Les jugements que nous
portons sont loin d'être toujours justes, ils se ressentent de la
dépravation de nos mœurs. Je vois la plupart des gens d'esprit de
mon temps s'ingénier à diminuer la gloire des belles et généreuses
actions que nous présente l'antiquité, les dépréciant, inventant à
cet effet des circonstances et des causes qui n'ont pas existé: belle
malice vraiment! Qu'on me donne l'action la plus belle, la plus pure,
j'arriverai vraisemblablement à lui prêter par douzaines les pires
intentions pour mobile. Dieu sait combien, chez qui y prête, notre
volonté intime peut être diversement influencée. Ces malins, qui vont
répandant la médisance, sont encore plus grossiers et stupides que
méchants.
La même peine que l'on prend, les mêmes procédés abusifs dont on se
sert pour déprécier ces grands hommes, je serais presque tenté d'en
user, pour aider à les faire plus grands encore. Ces grandes figures,
si rares, choisies entre toutes, choix auquel ont adhéré les sages
eux-mêmes, pour être données en exemple au monde, je ne regarderais
pas à accroître, autant que je le pourrais, l'honneur en lequel on
les tient, par les interprétations et les circonstances favorables
que j'arriverais à créer; et je crois qu'en cela les effets de notre
imagination demeureraient encore bien au-dessous de leur mérite. C'est
le devoir des gens de bien, de représenter la vertu sous les formes
les plus belles qu'il se peut; et je ne trouverais pas à redire si ce
sentiment nous entraînait à exagérer encore dans les éloges que nous
décernons à ses manifestations si dignes de nos respects. Ce qu'à
l'opposé font ses détracteurs, ils le font soit par malice, soit par
le défaut qu'ils ont, et dont j'ai parlé plus haut, de ramener à leur
portée ce qui s'impose à leur croyance; ou plutôt, je pense, parce que
leur vue manque de la force et de la netteté nécessaires pour les faire
aptes à concevoir la splendeur de la vertu dans toute sa pureté, ainsi
que c'était le cas pour ceux qui, du temps de Plutarque qui nous le
rapporte et s'en irritait avec juste raison, attribuaient la mort de
Caton le jeune à la crainte qu'il avait de César; cela permet de juger
combien ce même historien eût été plus offensé encore d'entendre, ainsi
qu'on l'a fait depuis, attribuer cette mort à l'ambition! Sottes gens!
Comme s'il n'était pas dans le caractère de Caton d'accomplir une belle
action, juste et généreuse, en mettant les apparences contre lui plutôt
que dans le but de s'en faire un titre de gloire. Ce grand homme fut
véritablement un modèle, dont la nature fit choix pour nous montrer à
quel degré peuvent atteindre, chez l'humanité, la vertu et la fermeté.
=Comment cinq poètes anciens ont parlé de Caton; la vraie poésie
vous transporte, mais ne peut s'analyser.=--Je ne me propose pas de
traiter ici ce sujet, si riche en enseignements; je veux simplement
mettre en parallèle, pour rehausser sa gloire, et incidemment la
leur, les passages de cinq poètes latins, consacrés à l'éloge de
Caton. J'estime que tout enfant, mis par son instruction à même de
prononcer, trouvera que, par rapport aux autres, les deux premières
appréciations émises sont faibles; que la troisième, plus saisissante,
perd par son exagération; qu'entre celle-ci et les précédentes, il y a
place pour une ou deux autres de tonalité intermédiaire, pour arriver
à la quatrième, devant laquelle il ne peut manquer de se tenir en
admiration, les mains jointes; mais il assignera le premier rang à la
dernière qui distance toutes les autres, sans que l'intervalle qui l'en
sépare puisse, il le reconnaîtra, être rempli par nul esprit humain;
et, frappé d'étonnement, il en demeurera tout saisi.
Chose étonnante, nous avons bien plus de poètes que de personnes aptes
à juger et à interpréter la poésie; il est plus aisé de la faire que
de la comprendre. Si on ne considère que la question secondaire de
forme, on peut appuyer son jugement sur l'application des préceptes,
sur l'art avec lequel elle a été composée; mais dans ce qu'elle a de
bon, de sublime, de divin, elle est au-dessus de toutes les règles et
de tout raisonnement. Quiconque cherche avec calme et réflexion à en
analyser la beauté, ne la voit pas, non plus qu'il ne peut discerner
la splendeur d'un éclair; elle échappe à notre jugement, le ravit et
l'entraîne comme un torrent. Les transports de qui sait la pénétrer
se répercutent en troisième ligne sur qui la lui entend interpréter
et réciter, comme il arrive de l'aimant, qui non seulement attire une
aiguille, mais lui communique sa propriété d'en attirer d'autres.
Cela apparaît bien clairement au théâtre: l'inspiration sacrée des
Muses qui, en premier lieu, s'est emparée du poète et l'a transporté
de colère, l'a plongé dans le deuil, incité à la haine, l'a mis hors
de lui, pour en faire ce que bon leur semble, passe du poète chez
l'acteur, et, par l'acteur, s'empare de la foule; c'est le cas de nos
aiguilles suspendues les unes aux autres.--Dès ma première enfance, la
poésie m'a produit cet effet, de me pénétrer et de me transporter; mais
ce sentiment très vif, qui m'est naturel, est diversement impressionné
par les modes différents qu'elle revêt, non tant par le plus ou moins
d'élévation qu'elle affecte (je n'ai jamais connu de chaque genre,
que ce qu'il a produit de plus élevé) que par les nuances qui les
différencient; c'est d'abord une facilité gaie et ingénieuse, puis une
délicatesse d'esprit à l'expression imagée et pleine de noblesse, enfin
la force arrivée à pleine maturité et qui jamais ne faiblit. Les noms
d'Ovide, de Lucain, de Virgile, qui incarnent ces genres, me feront
mieux comprendre.
Mais voici nos poètes en lice. L'un dit: «_Tel fut Caton, plus grand
pendant sa vie que César lui-même_ (_Martial_)»;--un autre: «_et Caton
indomptable triompha de la mort_ (_Manilius_)»;--un autre parlant
des guerres civiles entre César et Pompée: «_Les dieux embrassent la
cause du vainqueur, Caton se range à celle du vaincu_ (_Lucain_)»;--le
quatrième, faisant l'éloge de César: «_Tout le monde est à ses pieds,
le fier Caton seul fait exception_ (_Horace_)».--Vient enfin le
coryphée qui, après avoir énuméré dans ses vers les noms des plus
grands hommes de Rome, termine ainsi: «_Enfin Caton, qui à tous dicte
des lois_ (_Virgile_).»