CHAPITRE XIX.

_Philosopher, c'est apprendre à mourir._

=Qu'est-ce que philosopher?=--Cicéron dit que philosopher, n'est autre

chose que se préparer à la mort. Peut-être est-ce parce que l'étude

et le recueillement reportent en quelque sorte notre âme en dehors

de nous, et la dégagent du corps; ce qui est un peu ce qui advient

quand la mort nous atteint, et en est comme l'apprentissage; ou

encore, parce que toute la sagesse et la raison humaines aboutissent

finalement à ce résultat, de nous apprendre à ne pas appréhender de

mourir. A dire vrai, ou notre raison est en défaut, ou son but unique

doit être notre propre satisfaction, et tout son travail tendre à nous

faire vivre bien et à notre aise, ainsi qu'il est dit dans les saintes

Écritures.--Toutes les opinions émises, quel que soit celui qui les

émet, concluent à ce que le plaisir est le but de la vie; mais elles

diffèrent sur les moyens d'y atteindre. S'il n'en était pas ainsi,

elles seraient écartées aussitôt que produites; car qui écouterait

quelqu'un se proposant de nous démontrer que nous ne sommes en ce monde

que pour peiner et souffrir? Les discussions, sur ce point, des sectes

philosophiques sont toutes en paroles: «_Laissons là ces subtilités_

(_Sénèque_)»; il y entre plus d'obstination et de dispositions à

ergoter, qu'il ne convient à une science aussi respectable que la

philosophie; mais quelque personnage que l'homme entreprenne de jouer,

il y mêle toujours un peu de lui-même.

=Le plaisir est le seul but de la vie; c'est surtout par la vertu

qu'on se le procure.=--Quoi qu'en disent les philosophes, même dans la

pratique de la vertu, le but de nos aspirations est la volupté.--La

volupté, il me plaît de répéter sans cesse à leurs oreilles ce

mot qu'ils ne prononcent qu'à contre-cœur; il sert à exprimer le

plaisir suprême portant au paroxysme le contentement que nous pouvons

ressentir; il conviendrait mieux aux satisfactions que nous peut

procurer la vertu, qu'à celles provenant de toute autre cause. La

volupté qui découle de la vertu, pour être plus gaillarde, nerveuse,

robuste, virile, n'en est que plus sérieusement voluptueuse; nous la

qualifions de force d'âme, nous devrions plutôt l'appeler un plaisir;

cette appellation serait plus heureuse, plus juste et éveillerait des

idées moins sévères.--Quant à la volupté d'ordre moins relevé (celle

qui nous vient par les sens), si on croit qu'elle mérite ce beau nom,

qu'on le lui maintienne, mais qu'il ne lui soit pas spécial. Plus que

la vertu, elle a ses inconvénients et ses moments difficiles; outre que

les sensations qu'elle nous fait éprouver sont plus éphémères, qu'il

n'en demeure rien, qu'elles s'éteignent rapidement, elle a ses moments

de veille, d'abstinence, de labeur; la fatigue et la santé ont action

sur elle, et plus encore, les passions de toutes sortes dont elle

est obsédée; de plus, elle aboutit à une satiété si pénible, qu'elle

équivaut à une pénitence qui nous serait imposée. Aussi est-ce bien à

tort que, diversifiant l'application de cette loi de nature qui fait

que toute chose s'accroît par les résistances qui lui font obstacle,

on vient dire que ces inconvénients, quand il s'agit de la volupté

sensuelle, sont des stimulants qui ajoutent au plaisir que nous pouvons

éprouver, et, lorsqu'il est question de la vertu, que les difficultés

qu'elle présente la rendent austère et inaccessible.

=Les difficultés ajoutent aux satisfactions que nous cause la

vertu.=--A l'encontre de ce qui se produit pour la volupté, ces

difficultés, qui accompagnent la pratique de la vertu, anoblissent,

affinent et rehaussent le plaisir divin et parfait qu'elle nous

procure. Celui-là est certes bien indigne de la ressentir, qui met en

balance ce qu'elle coûte et ce qu'elle rapporte; il ne sait en user

et est hors d'état d'en apprécier les beautés. Ceux qui vont nous

enseignant que si sa possession est agréable, sa recherche est pénible

et laborieuse, que veulent-ils dire par là, si ce n'est que la vertu

est toujours une chose désagréable? car quel est l'homme qui y ait

jamais atteint? les plus parfaits ont dû se contenter d'y aspirer, d'en

approcher, sans jamais arriver à la posséder. Mais ils se trompent,

ceux qui parlent ainsi; attendu qu'il n'est pas un plaisir, parmi ceux

que nous connaissons, dont la recherche ne soit déjà par elle-même une

satisfaction; elle se ressent du but poursuivi et entre pour beaucoup

dans l'effet qu'il nous produit et dont elle participe essentiellement.

Là où règne la vertu, le bonheur et la béatitude dont elle resplendit,

emplissent le corps de logis et les avenues, depuis la première porte

qui y donne accès, jusqu'à la barrière qui limite l'étendue du domaine.

=Le mépris de la mort est l'un des plus grands bienfaits que nous

devons à la vertu.=--Un des principaux bienfaits de la vertu est de

nous inspirer le mépris de la mort, ce qui nous permet de vivre dans

une douce quiétude, et fait que notre existence s'écoule agréablement

et dégagée de toute préoccupation; sans ce sentiment, toute volupté

est sans charme. Voilà pourquoi tous les systèmes de philosophie

convergent et sont d'accord sur ce point. Bien que tous s'entendent

également pour nous amener à mépriser la douleur, la pauvreté et autres

accidents auxquels la vie humaine est sujette, tous n'y apportent

pas le même soin, soit parce que ces accidents ne nous atteignent

pas fatalement (la plupart des hommes passent leur vie, sans avoir à

souffrir de la pauvreté, et il en est, comme Xénophilus le musicien

qui vécut cent six ans en parfaite santé, qui ne connaissent ni la

douleur, ni la maladie), soit parce qu'au pis aller, la mort peut,

quand il nous plaît, mettre fin et couper court à tous nos maux. Mais

elle-même est inévitable: «_Nous marchons tous à la mort, notre sort

s'agite dans l'urne; un peu plus tôt, un peu plus tard, le nom de

chacun doit en sortir, et la barque fatale nous emporter tous dans un

éternel exil_ (_Horace_).» Par conséquent, si elle nous fait peur,

elle nous est un sujet continu de tourments, auxquels rien ne peut

apporter de soulagement. Il n'est pas de lieu où nous en soyons à

l'abri; partant, nous pouvons, comme en pays suspect, jeter nos regards

de côté et d'autre, «_elle est toujours menaçante, comme le rocher de

Tantale_ (_Cicéron_)».--Nos parlements ordonnent souvent l'exécution

des criminels sur le lieu même où le crime a été commis; pendant qu'on

les mène au supplice, faites-les passer par un chemin où s'élèvent de

beaux édifices, faites-leur faire aussi bonne chère qu'il vous plaira,

«_les mets les plus exquis ne pourront chatouiller leur palais; ni

le chant des oiseaux, ni les accords de la lyre ne leur rendront le

sommeil_ (_Horace_)»; pensez-vous qu'ils y seront sensibles et que le

but final de leur voyage, constamment devant leurs yeux, ne gâtera pas

et ne leur fera pas prendre en dégoût toutes ces délicates attentions?

«_Il s'inquiète du chemin, il compte les jours, il mesure sa vie sur la

longueur de la route, tourmenté sans cesse par l'idée du supplice qui

l'attend_ (_Claudien_).»

=La mort est le but essentiel de la vie.=--Le but de notre existence,

c'est la mort; c'est l'objectif fatal auquel nous tendons; si elle

nous effraie, comment pouvons-nous faire un pas en avant sans en avoir

la fièvre? Le vulgaire échappe à cette obsession, en n'y pensant

pas; faut-il que sa sottise soit grande pour être, à un tel degré,

frappé d'aveuglement! Il faut lui faire brider son âne par la queue,

«_puisqu'il s'est mis dans la tête d'avancer à reculons_ (_Lucrèce_).»

Ce n'est pas étonnant s'il est souvent pris au dépourvu. Les gens ont

peur, rien qu'en entendant prononcer son nom; la mort! à ce seul mot,

la plupart font le signe de la croix, comme s'ils entendaient évoquer

le diable. Et parce qu'il en est question dans les testaments, ils ne

se décident à faire le leur que lorsque le médecin les a condamnés; et

Dieu sait alors en quel état d'esprit ils le font, sous l'étreinte de

la douleur et de la frayeur.

=Le mot en était désagréable aux Romains.=--Parce que ce mot résonnait

trop durement à leurs oreilles et leur semblait de mauvais augure,

les Romains en étaient arrivés à l'adoucir et à user de périphrases.

Au lieu de dire: «Il est mort», ils disaient: «Il a cessé de vivre,

il a vécu»; pourvu qu'il y fût question de vie, fût-elle passée, cela

leur suffisait. Nous leur avons emprunté ces euphémismes, et nous

disons: «Feu maître Jean.»--Si d'aventure le dicton «terme vaut argent»

était ici applicable, comme je suis né entre onze heures et midi, le

dernier jour de février de l'an mil cinq cent trente-trois, comme on

compte maintenant, l'année commençant en janvier, il y a exactement

quinze jours que j'ai accompli ma trente-neuvième année; j'aurais

donc le droit d'espérer vivre encore au moins une fois autant, et me

tourmenter en songeant à une éventualité si éloignée serait folie;

mais voilà, jeunes et vieux ne quittent-ils pas la vie dans les mêmes

conditions? Nul n'en sort autrement que s'il ne faisait que d'y entrer;

sans compter qu'il n'est homme si décrépit, si vieux, si cassé qui

n'ait en tête la longévité de Mathusalem et ne pense avoir encore

vingt ans de vie devant lui! Je dirai plus: qui donc, pauvre fou que

tu es, a fixé la durée de ton existence? Tu t'en rapportes à ce que

content les médecins, au lieu de regarder ce qui se passe et de juger

par expérience. Au train dont vont d'ordinaire les choses, depuis

longtemps tu ne vis que par faveur exceptionnelle; tu as déjà franchi

la durée habituelle de la vie. Tu peux t'en assurer en comptant combien

plus, parmi les personnes de ta connaissance, sont mortes avant cet

âge, qu'il n'y en a qui l'ont atteint. Relève les noms de ceux qui,

par l'éclat de leur vie, ont acquis une certaine renommée; je parie

en trouver parmi eux davantage qui sont morts avant trente-cinq ans,

qu'après. C'est faire acte de raison et de piété que de prendre exemple

sur l'humanité de Jésus-Christ; or, sa vie sur la terre a pris fin à

trente-trois ans. Le plus grand homme du monde, homme et non Dieu,

Alexandre, est aussi mort à cet âge.

=La mort nous surprend inopinément de bien des façons.=--Que de façons

diverses la mort a de nous surprendre: «_L'homme ne peut jamais arriver

à prévoir tous les dangers qui le menacent à chaque heure_ (_Horace_).»

Je laisse de côté les maladies, les fièvres, les pleurésies: Qui

eût jamais pensé qu'un duc de Bretagne périrait étouffé dans une

foule, comme il arriva à l'un d'eux, lors de l'entrée à Lyon du pape

Clément, mon compatriote! N'avons-nous pas vu un de nos rois, tué en

se jouant? un autre, de ses ancêtres, ne l'a-t-il pas été du choc d'un

pourceau? Eschyle, averti par l'oracle qu'il périrait écrasé par la

chute d'une maison, a beau coucher sur une aire à dépiquer le blé, il

est assommé par la chute d'une tortue échappée, dans les airs, des

serres d'un aigle. Tel autre est mort d'avoir avalé un grain de raisin;

un empereur, d'une écorchure qu'il s'est faite avec son peigne, en

procédant à sa toilette; Emilius Lepidus, d'avoir heurté du pied le

seuil de sa porte; Aufidius, de s'être choqué la tête contre la porte,

en entrant dans la chambre du conseil. Et combien entre les cuisses des

femmes: le préteur Cornélius Gallus; Tigellinus, capitaine du guet à

Rome; Ludovic, fils de Guy de Gonzague, marquis de Mantoue; et, ce qui

est d'un plus mauvais exemple, Speusippus, un philosophe platonicien;

et même un pape de notre époque. Le pauvre Bebius, qui était juge,

tandis qu'il ajourne une cause à huitaine, meurt subitement; son

heure à lui était venue. Le médecin Caïus Julius soignant les yeux

d'un malade, la mort clôt à jamais les siens. Et s'il faut me mêler à

cette énumération: un de mes frères, le capitaine Saint-Martin, âgé de

vingt-trois ans, qui déjà avait donné assez de preuves de sa valeur,

atteint, en jouant à la paume, au-dessous de l'oreille droite par une

balle, qui ne laisse trace ni de contusion, ni de blessure, ne s'assied

pas, n'interrompt même pas son jeu; et cependant cinq ou six heures

après, il est frappé d'apoplexie, causée par le coup qu'il a reçu.

Ces exemples sont si fréquents, se répètent si souvent sous nos

yeux, qu'il ne semble pas possible d'éviter que notre pensée ne se

reporte vers la mort, ni de nier qu'à chaque instant elle nous menace.

Qu'importe, direz-vous, ce qui peut arriver, si nous ne nous en mettons

point en peine? C'est aussi mon avis, et s'il est un moyen de se mettre

à l'abri de ses coups, fût-ce sous la peau d'un veau, je ne suis pas

homme à n'en pas user; car il me suffit de vivre commodément, et ce

qui peut le mieux faire qu'il en soit ainsi, je le pratique, si peu

glorieux ou exemplaire que ce puisse être: «_Je préfère passer pour un

fou, un impertinent, si mon erreur me plaît ou que je ne m'en aperçoive

pas, plutôt que d'être sage et d'en souffrir_ (_Horace_).»

=Il faut toujours être prêt à mourir.=--Mais c'est folie que d'espérer

se dérober de la sorte à cette idée. On va, on vient, on trotte, on

danse; de la mort, pas de nouvelles, que tout cela est beau. Mais aussi

quand elle s'abat sur nous, sur nos femmes, nos enfants ou sur nos

amis, que le coup soit soudain ou attendu, quels tourments, quels cris,

quelle rage, quel désespoir! Vîtes-vous jamais personne si humilié, si

changé, si confus? Il faut s'en préoccuper plus à l'avance; sans quoi

une telle nonchalance qui nous rapproche de la bête, alors même qu'elle

pourrait se concilier en nous avec le bon sens, ce que je considère

comme absolument impossible, nous fait payer trop cher les illusions

dont elle nous berce. Si la mort était un ennemi qu'on puisse éviter,

je conseillerais d'en agir vis-à-vis d'elle, comme un lâche devant le

danger; mais, puisque cela ne se peut, qu'elle atteint immanquablement

les fuyards, qu'ils soient poltrons ou honnêtes gens: «_Elle poursuit

l'homme dans sa fuite et n'épargne pas davantage la timide jeunesse

qui cherche à lui échapper_ (_Horace_)», que nulle cuirasse, si

bien trempée soit-elle, ne peut nous protéger: «_Couvrez-vous de

fer et d'airain, la mort vous frappera encore sous votre armure_

(_Properce_)», apprenons à l'attendre de pied ferme et à lutter contre

elle.

=Que l'idée de la mort soit souvent présente à notre esprit.=--Pour

commencer, ne lui laissons pas le plus grand avantage qu'elle ait

sur nous; et pour cela, agissons absolument à l'inverse de ce qui se

fait d'ordinaire; enlevons-lui son caractère étrange; n'en fuyons pas

l'idée, accoutumons-nous-y, ne pensons à rien plus souvent qu'à la

mort; ayons-la, à tout instant, présente à notre pensée et sous toutes

les formes. Quand un cheval bronche, qu'une tuile tombe, à la moindre

piqûre d'épingle, redisons-nous: «Eh! si c'était la mort,» et faisons

effort pour réagir contre l'appréhension que cette réflexion peut

amener. Au milieu des fêtes et des réjouissances, souvenons-nous sans

cesse que nous sommes mortels et ne nous laissons si fort entraîner au

plaisir que, de temps à autre, il ne nous revienne à la mémoire que de

mille façons notre allégresse peut aboutir à la mort, et en combien de

circonstances elle peut inopinément survenir. C'est ce que faisaient

les Égyptiens, lorsque au milieu de leurs festins, alors qu'ils étaient

tout aux plaisirs de la table, on apportait un squelette humain, pour

rappeler aux convives la fragilité de leur vie: «_Imagine-toi que

chaque jour est ton jour suprême, et tu accepteras avec reconnaissance

celui que tu n'espérais plus_ (_Horace_).»

Nous ne savons où la mort nous attend, attendons-la partout. Méditer

sur la mort, c'est méditer sur la liberté; qui a appris à mourir, a

désappris la servitude; aucun mal ne peut, dans le cours de la vie,

atteindre celui qui comprend bien que la privation de la vie n'est pas

un mal; savoir mourir, nous affranchit de toute sujétion et de toute

contrainte. Paul Emile, allant recevoir les honneurs du triomphe,

répondait au messager que lui envoyait ce malheureux roi de Macédoine,

son prisonnier, pour supplier de ne pas l'y traîner à sa suite: «Qu'il

s'adresse sa requête à lui-même.»

A la vérité, en toutes choses, il est difficile que l'art et

l'industrie progressent dans les œuvres qu'ils produisent, si la

nature ne s'y prête. Je ne suis pas mélancolique, je suis rêveur; il

n'est rien sur quoi mon imagination se soit plus souvent reportée que

sur cette idée de la mort, et cela depuis toujours, même à l'époque de

ma vie où j'étais le plus enclin aux plaisirs, «_alors que j'étais à la

fleur de l'âge_ (_Catulle_)». En compagnie des dames, en pleine fête,

en me voyant pensif, on s'imaginait que j'étais préoccupé de quelque

sujet de jalousie, ou par l'attente de quelque bonne fortune; tandis

que ma pensée se reportait vers je ne sais plus qui, lequel, quelques

jours avant, au sortir d'une fête semblable où, tout comme moi, il

était tout entier à l'oisiveté, à l'amour et au bon temps, avait été

pris d'un accès de fièvre chaude et en était mort; et je songeais

qu'autant m'en pendait à l'oreille: «_Bientôt le temps présent ne sera

plus, et nous ne pourrons le rappeler_ (_Lucrèce_)»; mais pas plus

qu'autre pensée d'ordre quelconque, celle-ci ne se décelait sur mon

visage.

Il est impossible qu'au début, cette idée ne nous cause pas une

impression pénible; mais en y revenant, en l'envisageant en tous sens,

à la longue, on finit sans doute par s'y accoutumer; autrement j'en

eusse été continuellement agité et effrayé, car jamais personne plus

que moi n'a été autant en défiance du fond que nous pouvons faire sur

la vie et ne compte moins sur sa durée. Ma santé, qui jusqu'à présent

a été excellente, à peine troublée par quelques indispositions, ne me

donne pas plus l'espérance d'une grande longévité, que les maladies

ne me font craindre d'en voir interrompre le cours; à chaque minute

il me semble que je touche à ma dernière heure, et je me répète sans

cesse: «Ce qui arrivera fatalement un jour, peut arriver aujourd'hui.»

En fait, les hasards comme les dangers auxquels nous sommes exposés,

ne nous rapprochent guère, ne nous rapprochent pour ainsi dire pas de

notre fin; car pour un qui est imminent, combien de millions d'autres

sont suspendus sur nos têtes. Songeons-y, et nous reconnaîtrons que,

bien portants ou malades, en mer comme dans nos propres demeures, dans

les combats comme dans le repos le plus absolu, la mort est toujours

près de nous: «_Aucun homme n'est plus fragile qu'un autre, aucun plus

assuré du lendemain_ (_Sénèque_).»

Pour ce que je puis avoir à faire avant de mourir, je crains toujours

que le temps ne vienne à me manquer, cela ne demanderait-il qu'une

heure. Quelqu'un, l'autre jour, feuilletant mes tablettes, y trouva

mention de quelque chose que je voulais qui soit fait après ma mort. Je

dis à cette personne, ce qui était vrai, que lorsque j'inscrivais cette

note, je n'étais qu'à une lieue de ma demeure; et que, quoique bien

portant et alerte, je m'étais hâté de l'écrire, parce que je n'étais

pas certain de ne pas mourir avant de rentrer chez moi. La venue de

la mort ne sera pas chose qui me surprendra; j'y suis, à toute heure,

préparé autant que je puis l'être; elle est continuellement mêlée à mes

pensées et s'y grave. Autant qu'il est en nous, il faut toujours être

botté et prêt à nous mettre en route; et surtout, n'avoir plus, pour

ce moment, d'affaires à régler qu'avec soi-même: «_Pourquoi, dans une

vie si courte, former tant de projets?_ (_Horace_).» Ce règlement avec

nous-mêmes, au moment du départ, nous donnera assez de soucis, sans que

nous nous en embarrassions d'autres.

Obligés de quitter ce monde, l'un se plaint, plus que de la mort

elle-même, de ce qu'elle l'interrompt dans le cours d'une belle

victoire; l'autre, qu'avant, il n'a pu marier sa fille ou établir

ses enfants; l'un regrette de laisser sa femme, l'autre son fils, ce

qui était ce à quoi ils tenaient le plus au monde. Je suis à cette

heure, Dieu merci, en tel état que je puis disparaître quand il lui

plaira, sans que je regrette quoi que ce soit *, si ce n'est la vie

elle-même, si sa perte doit m'être pénible; je suis en règle en toutes

choses, mes adieux à chacun seront bientôt faits, je n'aurai plus à

prendre congé que de moi-même. Jamais homme n'a été mieux préparé

à quitter la vie à point nommé et sans moins d'arrière-pensée; nul

n'en a été plus complètement détaché, que je m'attends à l'être.

Plus on se désintéresse de ce qui se passera après nous, mieux cela

vaut: «_Malheur, malheur! disent les uns, un seul jour néfaste suffit

pour empoisonner tous les bonheurs de la vie_ (_Lucrèce_).»--«_Je

n'achèverai donc pas mon œuvre, dit l'architecte, je laisserai donc

imparfaits ces superbes remparts_ (_Virgile_).» Il ne faut rien

entreprendre de si longue haleine, ou tout au moins n'y pas apporter un

trop ardent désir de le mener à terme.

Nous sommes nés pour agir: «_Je veux que la mort me surprenne au

milieu de mon travail_ (_Ovide_).» Agissons donc, et autant que nous

le pouvons; prolongeons nos travaux tant que dure notre vie. Je veux,

quant à moi, que la mort me trouve plantant mes choux, indifférent à sa

venue, et plus encore à l'obligation dans laquelle elle me mettra de

laisser mon jardinage inachevé.--J'ai vu mourir quelqu'un qui, étant

à la dernière extrémité, ne cessait de se plaindre de ce que sa mort

interrompait, alors qu'il n'en était qu'au quinzième ou au seizième de

nos rois, une histoire qu'il était occupé à écrire: «_Ils ne songent

pas que la mort nous enlève le regret des choses les plus chères_

(_Lucrèce_).»

Il ne faut pas s'embarrasser de ces préoccupations vulgaires et

importunes. Si on a planté nos cimetières près des temples et des lieux

les plus fréquentés de la ville, c'est, disait Lycurgue, pour habituer

le bas peuple, les femmes, les enfants, à ne pas s'affaroucher de la

vue d'un homme mort; et que ce continuel spectacle d'ossements, de

tombeaux, de convois funèbres, nous avertisse de ce qui nous attend:

«_C'était jadis la coutume d'égayer les festins par le meurtre et d'y

donner en spectacle des combats de gladiateurs; ceux-ci tombaient

souvent parmi les coupes et inondaient de sang les tables du banquet_

(_Silius Italicus_).»

Les Égyptiens, pendant leurs festins, faisaient apparaître aux yeux

des convives une image de la mort de grande dimension, tandis qu'une

voix leur criait: «Bois, réjouis-toi, car tu seras ainsi quand tu

seras mort!» Chez moi aussi, il est passé à l'état d'habitude non

seulement d'avoir constamment présente à la pensée cette idée de la

mort, mais encore d'en parler continuellement. Il n'est rien dont je

m'informe davantage que de la mort des gens: «Quelles paroles ont-ils

prononcées; quelle figure, quelle attitude avaient-ils?» Dans les

histoires que je lis, les passages y relatifs sont ceux qui captivent

le plus mon attention; le goût particulier que j'en ai se manifeste,

dans cet ouvrage, par la nature des sujets dont je fais choix. Si

j'étais auteur, je ferais un relevé des morts qui m'ont frappé, avec un

commentaire des circonstances dans lesquelles elles se sont produites;

qui apprendrait aux hommes à mourir, leur apprendrait à vivre.

Dicearchus donne ce titre à un livre qu'il a écrit, mais dans lequel il

poursuit un but tout autre et moins utile que le mien.

=Intérêt que nous avons à y reporter fréquemment notre pensée.=--On

me dira que dans sa réalité, la mort est bien autre chose que tout

ce qu'on en peut concevoir; qu'on a beau s'y préparer, ce ne sert

de rien quand on en vient là. Laissons dire, il est hors de doute

que cette préparation a de grands avantages; et puis, n'est-ce rien

que d'aller jusque-là sans appréhension, ni fièvre? Il y a plus, la

nature elle-même nous vient en aide en cette occurrence et nous donne

le courage qui pourrait nous manquer. Si notre mort est subite et

violente, nous n'avons pas le temps de l'appréhender; si elle est

autre, au fur et à mesure que la maladie empire, nous en venons tout

naturellement à tenir de moins en moins à la vie. J'ai beaucoup plus

de peine à me faire à l'idée de mourir, quand je suis en bonne santé,

que lorsque j'ai la fièvre. Quand je ne suis pas bien portant, les

agréments de la vie, dont je ne suis plus autant à même d'user ni de

jouir, ont moins de prix, et la mort m'apparaît moins effrayante; j'en

conclus que plus je me détacherai de la vie, plus j'approcherai de la

mort et plus facilement je me ferai au passage de l'une à l'autre.

Ainsi que le dit César, et comme je l'ai constaté en plusieurs autres

circonstances, les choses nous font plus d'effet de loin que de près;

c'est ainsi que je redoute beaucoup plus les maladies lorsque je suis

en parfaite santé que lorsque je suis aux prises avec elles. Bien

portant, le bien-être que j'éprouve, le plaisir, la force établissent

une telle disproportion avec l'état dans lequel je tombe quand je suis

malade, que mon imagination accroît de moitié les incommodités que j'en

conçois et me les montre plus lourdes que lorsque j'ai réellement à en

souffrir. J'espère qu'il en sera de même de la mort.

Les fluctuations auxquelles notre santé est sujette, l'affaiblissement

graduel que nous subissons, sont des moyens que la nature emploie

pour nous dissimuler à nous-mêmes l'approche de notre fin et notre

dépérissement. Que reste-t-il à un vieillard de la vigueur de sa

jeunesse et de sa vie passée? «_Ha! qu'il reste peu de chose de la vie

aux vieillards_ (_Pseudo-Gallus_)!»--César, auquel un soldat de sa

garde, vieux et cassé, venait, en pleine rue, demander l'autorisation

de se tuer, considérant sa mine si décrépite, lui répondit en

plaisantant: «Tu penses donc être encore en vie.»

Nous ne serions pas capables, je crois, de supporter un tel changement,

si nous venions à tomber tout d'un coup en pareil état. Mais la nature,

nous conduisant comme par la main, nous y amène par une pente douce,

presque insensible, peu à peu et par degré, nous familiarise avec

lui; si bien que, sans secousse, notre jeunesse s'éteint sans que

nous nous apercevions de cette fin, en vérité plus pénible que celle

de notre être tout entier, quand il lui faut quitter une vie devenue

languissante, ainsi qu'il arrive quand nous mourons de vieillesse. Le

saut qu'il nous faut faire pour passer d'une existence misérable à

la fin de cette existence n'est pas si sensible que celui qui sépare

une vie douce et épanouie, d'une vie pénible et douloureuse. Le corps

à demi ployé a moins de force pour porter un fardeau; il en est de

même de l'âme qu'il est nécessaire de dresser et de mettre en état

de résister à l'accablement que lui cause l'appréhension de la mort.

Comme il est impossible qu'elle trouve le calme quand elle est sous le

coup de cette crainte, si elle parvenait à la surmonter complètement,

ce qui est au-dessus des forces humaines, elle serait assurée que

l'inquiétude, l'anxiété, la peur, tout ce qui peut le plus nous

affecter, n'auraient aucune prise sur elle: «_Ni le visage cruel d'un

tyran, ni la tempête déchaînée qui bouleverse l'Adriatique, rien ne

peut ébranler sa fermeté; rien, pas même Jupiter lançant ses foudres_

(_Horace_).» L'âme deviendrait alors maîtresse de ses passions, comme

de ses désirs les plus ardents; ni l'indigence, ni la honte, ni la

pauvreté, aucune adversité ne sauraient l'atteindre; efforçons-nous

donc, dans la mesure du possible, d'en arriver là. C'est en cela que

consiste la véritable et souveraine liberté qui nous met à même de

défier la violence et l'injustice, de braver la prison et les fers:

«_Je te chargerai de chaînes aux pieds et aux mains, je te livrerai à

un geôlier cruel.--Un dieu me délivrera, dès que je le voudrai.--Ce

dieu, je pense, c'est la mort, la mort est le dernier terme de toutes

choses_ (_Horace_).»

=Le mépris de la vie est le fondement le plus assuré de la

religion.=--Notre religion n'a pas, chez l'homme, de base plus assurée

que le mépris de la vie; non seulement la raison nous y amène, car

pourquoi appréhenderions-nous de perdre une chose qu'une fois perdue,

nous ne sommes plus en état de pouvoir regretter? Et, puisque la

mort nous menace sans cesse sous tant de formes, n'est-il pas plus

désagréable d'être toujours à les redouter toutes que d'être, par

avance, résigné quand une bonne fois elle se présente? Pourquoi

avoir souci de sa venue, puisqu'elle est inévitable?--A quelqu'un

disant à Socrate: «Les trente tyrans t'ont condamné à mort», le

philosophe répondit: «Eux, le sont par la nature.»--Quelle sottise

de nous affliger au moment même où nous allons être délivrés de tous

maux.--Notre venue en ce monde a été pour nous la venue de toutes

choses; notre mort sera de même pour nous la mort de tout. Regretter

de n'être plus dans cent ans, est aussi fou que si nous regrettions de

n'être pas né cent ans plus tôt. Mourir, c'est renaître à une autre

vie; nous sommes nés dans les larmes, il nous en a coûté d'entrer dans

la vie actuelle; en passant à une vie nouvelle, nous nous dépouillons

de ce que nous avons été dans celle qui l'a précédée.--Une chose qui ne

peut arriver qu'une fois ne peut être d'une gravité excessive; est-il

raisonnable d'appréhender si longtemps à l'avance un accident de si

courte durée?--Par le fait de la mort vivre longtemps ou peu, c'est

tout un, parce que ce qui n'est plus n'est ni long, ni court.--Aristote

dit qu'il y a sur la rivière Hypanis des insectes qui ne vivent qu'un

jour: ceux qui meurent à huit heures du matin, meurent jeunes; ceux qui

meurent à cinq heures du soir, meurent de vieillesse. Qui de nous ne

trouverait plaisant qu'une si minime différence dans la durée de ces

existences si éphémères, puisse les faire taxer d'heureuses? Pareille

appréciation sur la durée de l'existence humaine est aussi ridicule, si

nous la comparons à l'éternité, ou encore à celle des montagnes, des

rivières, des étoiles, des arbres et même à celle de certains animaux.

=La mort fait partie de l'ordre universel des choses.=--Quoi qu'il en

soit, il en est ainsi du fait même de la Nature: «Sortez de ce monde,

nous dit-elle, comme vous y êtes entrés. Vous êtes passés de la mort

à la vie, sans que ce soit un effet de votre volonté et sans en être

effrayés; faites de même pour passer de la vie à la mort; votre mort

rentre dans l'organisation même de l'univers, c'est un fait qui a sa

place marquée dans le cours des siècles: «_Les mortels se prêtent

mutuellement la vie...; c'est le flambeau qu'on se passe de main en

main comme aux courses sacrées_ (_Lucrèce_).» Croyez-vous que, pour

vous, je vais changer cet admirable agencement? Mourir est la condition

même de votre création; la mort est partie intégrante de vous-même,

sans cesse vous allez vous dérobant à vous-même. L'existence dont vous

jouissez, tient à la fois de la vie et de la mort; du jour de votre

naissance, vous vous acheminez tout à la fois et dans la vie et vers

la mort. «_La première heure de votre vie, est une heure de moins

que vous avez à vivre_ (_Sénèque_).»--«_Naître, c'est commencer de

mourir; le dernier moment de notre vie, est la conséquence du premier_

(_Manilius_).» Tout le temps que vous vivez, vous le dérobez à la

vie et la diminuez d'autant. Votre vie a pour effet continu de vous

conduire à la mort. Alors que vous êtes en vie, vous êtes constamment

sous le coup de la mort, puisqu'une fois mort, vous n'êtes plus en

vie; ou, si vous le préférez, la mort succède à la vie, donc votre vie

durant, vous êtes moribond; et la mort, quand elle prépare son œuvre,

a une action autrement dure, énergique, considérable, que lorsqu'elle

l'a accompli.

=La vie n'est en soi ni un bien, ni un mal.=--«Si vous avez su user

de la vie, en ayant joui autant qu'il se pouvait, allez-vous-en et

déclarez-vous satisfait: «_Pourquoi ne pas sortir du banquet de la vie,

comme un convive rassasié_ (_Lucrèce_)?» Si vous n'avez pas su en user,

si elle vous a été inutile, que vous importe de la perdre; si elle se

continuait, à quoi l'emploieriez-vous bien? «_A quoi bon prolonger

des jours, dont on ne saurait faire meilleur usage que par le passé_

(_Lucrèce_)!» La vie, par elle-même, n'est ni un bien, ni un mal;

elle devient un bien ou un mal, suivant ce que vous en agissez.--Si

vous avez vécu un seul jour, vous avez tout vu, chaque jour étant la

répétition de tous les autres. La lumière est une, la nuit est une; ce

soleil, cette lune, ces étoiles, cet ensemble dont vous avez joui, sont

les mêmes que du temps de vos aïeux; ce sont les mêmes que connaîtront

vos arrière-neveux: «_Vos neveux ne verront rien de plus que ce qu'ont

vu leurs pères_ (_Manilius_).»--Tout au plus peut-on dire que la

totalité des actes divers que comporte la comédie à laquelle je vous ai

convié, s'accomplit dans le cours d'une année, dont les quatre saisons,

si vous y avez prêté attention, embrassent l'enfance, l'adolescence,

la virilité et la vieillesse de tout ce qui existe. Cette marche est

constante, le jeu n'en varie jamais; sans autre malice, sans cesse il

se renouvelle; et il en sera toujours ainsi: «_Nous tournons toujours

dans le même cercle_ (_Lucrèce_)»; «_et l'année recommence sans cesse

la route qu'elle a parcourue_ (_Virgile_).» Il n'entre pas dans mes

projets d'innover pour vous un autre ordre de choses: «_Je ne puis rien

imaginer, rien inventer de nouveau pour vous plaire; c'est, ce sera

toujours la répétition des mêmes tableaux_ (_Lucrèce_).»--Faites place

à d'autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'égalité est la première

condition de l'équité. Qui peut se plaindre d'une mesure qui s'étend à

tous? Vous avez beau prolonger votre vie; quoi que vous fassiez, vous

ne réduirez en rien le temps durant lequel vous serez mort; si longue

qu'elle soit, votre vie n'est rien, et cet état qui lui succédera, que

vous semblez si fort redouter, aura la même durée que si vous étiez

mort en nourrice: «_Vivez autant de siècles que vous voudrez, la mort

n'en sera pas moins éternelle_ (_Lucrèce_).»

«En cet état où je vous mettrai, vous n'aurez pas sujet d'être

mécontent: «_Ignorez-vous qu'il ne vous survivra pas un autre

vous-même qui, vivant, puisse vous pleurer mort et gémir sur votre

cadavre_ (_Lucrèce_)?» et cette vie que vous regrettez tant, vous

ne la désirerez plus: «_Nous n'aurons plus alors à nous inquiéter

ni de nous-mêmes, ni de la vie..., et nous n'aurons aucun regret de

l'existence_ (_Lucrèce_).»

«La mort est moins que rien, si tant est que cela puisse être: _La

mort est moins à craindre que rien, s'il existe quelque chose qui soit

moins que rien_ (_Lucrèce_).» Mort ou vivant vous lui échappez: vivant,

parce que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus. Bien plus, nul

ne meurt avant son heure. Le temps que vous ne vivez plus, ne vous

appartient pas plus que celui qui a précédé votre naissance; vous êtes

étranger à l'un comme à l'autre: «_Considérez en effet que les siècles

sans nombre, déjà écoulés, sont pour nous comme s'ils n'avaient jamais

été_ (_Lucrèce_).»

«Quelle que soit la durée de votre vie, elle forme un tout complet.

Elle est utile, non par sa durée, mais par l'usage qui en est fait.

Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. Songez-y pendant que vous le

pouvez, il dépend de vous et non du nombre de vos années que vous

ayez assez vécu. Pensiez-vous donc ne jamais arriver au point vers

lequel vous n'avez jamais cessé de marcher. Existe-t-il un chemin qui

ne prenne fin? Si avoir des compagnons peut être pour vous de quelque

soulagement, le monde tout entier ne va-t-il pas du même train que

vous? «_Les races futures vous suivront à leur tour_ (_Lucrèce_).»

«Tout obéit à la même impulsion que celle à laquelle vous obéissez.

Y a-t-il quelque chose qui ne vieillisse pas, comme vous-même

vieillissez? Des milliers d'hommes, des milliers d'animaux, des

milliers de créatures autres, meurent au même instant où vous mourez

vous-mêmes: «_Il n'est pas une seule nuit, pas un jour, où l'on

n'entende, mêlés aux vagissements du nouveau-né, les cris de douleur

poussés autour d'un cercueil_ (_Lucrèce_).»

«Pourquoi essayer de reculer, puisque vous ne pouvez revenir en

arrière? Vous en avez vu qui se sont bien trouvés de mourir,

échappant par là à de grandes misères; avez-vous vu quelqu'un qui

s'en soit mal trouvé? et n'est-ce pas une bien grande niaiserie que

de condamner une chose que vous ne connaissez ni par vous-mêmes, ni

par d'autres?--Pourquoi te plaindre de moi et de la destinée? Te

faisons-nous tort? Est-ce à toi de nous gouverner, ou est-ce toi qui

relèves de nous? Si peu avancé en âge que tu sois, ta vie est arrivée

à son terme; un homme de petite taille est aussi complet qu'un homme

de haute taille; ni la taille de l'homme, ni sa vie, n'ont de mesure

déterminée.

=L'immortalité n'est pas désirable.=--«Chiron refusa l'immortalité,

lorsque Saturne son père, le dieu même du temps et de la durée, lui en

eut révélé les conditions. Imaginez-vous combien, en vérité, une vie

sans fin serait moins tolérable et beaucoup plus pénible pour l'homme

que celle que je lui ai donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me

maudiriez sans cesse de vous en avoir privés.

=Pourquoi la mort est mêlée d'amertume.=--«C'est à dessein que j'y ai

mêlé quelque peu d'amertume, pour empêcher qu'en raison de la commodité

de son usage, vous ne la recherchiez avec trop d'avidité et en

dépassant la mesure. Pour vous amener à cette modération que je réclame

de vous, de ne pas abréger la vie et de ne pas chercher à esquiver la

mort, j'ai tempéré l'une et l'autre par les sensations plus ou moins

douces, plus ou moins pénibles, qu'elles sont à même de vous procurer.

«J'ai appris à Thalès, le premier de vos sages, que vivre et mourir

sont choses également indifférentes; ce qui l'amena à répondre très

sagement à quelqu'un qui lui demandait pourquoi alors il ne se donnait

pas la mort: «Parce que cela m'est indifférent.»--L'eau, la terre,

l'air, le feu et tout ce qui constitue mon domaine et contribue à ta

vie, n'y contribuent pas plus qu'ils ne contribuent à ta mort. Pourquoi

redoutes-tu ton dernier jour? Il ne te livre pas plus à la mort que

ne l'a fait chacun de ceux qui l'ont précédé. Le dernier pas que nous

faisons n'est pas celui qui cause notre fatigue, il ne fait que la

déterminer. Tous les jours mènent à la mort, le dernier seul y arrive.»

Voilà les sages avertissements que nous donne la Nature, notre mère.

=Pourquoi la mort nous paraît autre à la guerre que dans nos foyers;

pourquoi elle est accueillie avec plus de calme par les gens du

commun que par les personnes des classes plus élevées.=--Je me suis

souvent demandé d'où vient qu'à la guerre, la perspective, la vue de

la mort, qu'il s'agisse de nous ou des autres, nous impressionnent,

sans comparaison, beaucoup moins que dans nos demeures; s'il en était

autrement, une armée ne se composerait que de médecins et de gens

continuellement en pleurs. Je m'étonne également que la mort étant la

même pour tous, elle soit cependant accueillie avec plus de calme par

les gens de la campagne et de basse extraction que par les autres.

Je crois en vérité que ces figures de circonstance et cet appareil

lugubre dont nous l'entourons, nous impressionnent plus qu'elle-même.

Quand elle approche, c'est une transformation complète de notre vie

journalière: mères, femmes, enfants, crient à qui mieux mieux; quantité

de personnes font visite, consternées et transies; les gens de la

maison sont là, pâles et éplorés; l'obscurité règne dans la chambre;

des cierges sont allumés; à notre chevet, se tiennent prêtres et

médecins; en somme tout, autour de nous, est disposé pour inspirer

l'horreur et l'effroi; nous n'avons pas encore rendu le dernier soupir,

que déjà nous sommes ensevelis et enterrés. Les enfants ont peur, même

des personnes qu'ils affectionnent, quand elles leur apparaissent

masquées, c'est ce qui nous arrive à cette heure; enlevons les masques

aux choses comme aux personnes, et dessous nous y verrons tout

simplement la mort; la même, au sein de laquelle s'en sont allés hier,

sans plus en avoir peur, tel valet ou telle petite femme de chambre.

C'est une mort heureuse, que celle qui nous surprend sans donner le

temps à de pareils apprêts.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 174 / 295 题