CHAPITRE VIII.

_De l'oisiveté._

=L'esprit est une terre qu'il faut sans cesse cultiver et ensemencer;

l'oisiveté la rend ou stérile ou fantasque.=--De même que nous voyons

des terres non cultivées, si elles sont grasses et fertiles, produire

à foison des milliers d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les

remettre en état, il faut les travailler et les ensemencer suivant ce

que nous en voulons tirer; de même que chez la femme se produisent

d'eux-mêmes des flux périodiques de substances sans consistance, qui ne

concourent à la génération dans des conditions favorables et naturelles

qu'autant que, par l'intervention d'un germe étranger, la fécondation

se produit; de même l'esprit, qui n'a pas d'occupations qui le

contiennent et l'absorbent, va, de-ci, de-là, à l'aventure, se perdant

dans le vague de l'imagination: «_Ainsi, lorsque dans un vase d'airain

une onde agitée réfléchit les rayons du soleil ou l'image adoucie de

la lune, la lumière voltigeant incertaine de tous côtés, à droite, à

gauche, monte, descend, frappant les lambris de ses reflets mobiles_

(_Virgile_)»; et, en cet état, il n'est ni rêve, ni folie qu'il ne soit

capable de concevoir, «_se forgeant de vaines illusions, semblables aux

songes d'un malade_ (_Horace_)». L'âme sans but précis, s'égare; ne

dit-on pas, en effet: «_C'est n'être nulle part, ô Maxime, que d'être

partout_ (_Martial_).»

En ces temps derniers, je me retirais dans mon domaine, résolu, autant

que cela me serait possible, à ne me mêler de rien, à passer à l'écart

et au repos les quelques jours qui me restent encore à vivre. Il me

semblait que je ne pouvais me donner plus grande satisfaction, que

de laisser mon esprit absolument inactif, vivant avec lui-même, en

dehors de toute impression étrangère et se recueillant. J'espérais

qu'il pourrait en être ainsi désormais, cette partie de moi-même ayant

acquis, avec l'âge, plus de poids et de maturité; mais je m'aperçois

que «_dans l'oisiveté, l'esprit s'égare en mille pensées diverses_

(_Lucain_)»; et qu'au contraire de ce que je m'imaginais, vagabondant

comme un cheval échappé, il se crée de lui-même cent fois plus de

préoccupations, que lorsqu'il avait un but défini qui ne lui était pas

personnel; et il m'enfante les unes sur les autres, sans ordre ni à

propos, tant de chimères, tant d'idées bizarres, que pour me rendre

compte plus aisément de leur ineptie et de leur étrangeté, je les ai

consignées par écrit, espérant, avec le temps, lui en faire honte à

lui-même.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 163 / 295 题