_L'âme exerce ses passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans
raison, quand ceux, cause de son délire, échappent à son action._
=Il faut à l'âme en proie à une passion, des objets sur lesquels, à
tort ou à raison, elle l'exerce.=--Un gentilhomme de notre société,
sujet à de très forts accès de goutte, avait coutume de répondre en
plaisantant, à ses médecins, quand ils le pressaient de renoncer à
l'usage des viandes salées, que, lorsqu'il était aux prises avec son
mal, et qu'il en souffrait, il voulait avoir à qui s'en prendre; et
que c'était un soulagement à sa douleur, que de pouvoir en rejeter la
cause, tantôt sur le cervelas, tantôt sur la langue de bœuf ou le
jambon qu'il avait pu manger et de les vouer au diable.
De fait, de même que le bras levé pour frapper, nous fait mal si le
coup vient à ne pas porter et à n'atteindre que le vide; de même que
pour faire ressortir un paysage, il ne faut pas qu'il soit en quelque
sorte perdu et isolé dans l'espace, mais qu'il apparaisse, à distance
convenable, sur un fond approprié; «_de même que le vent, si d'épaisses
forêts ne viennent lui faire obstacle, perd ses forces et se dissipe
dans l'immensité_ (_Lucain_)»; de même aussi, il semble que l'âme,
troublée et agitée, s'égare quand un but lui fait défaut; dans ses
transports, il lui faut toujours à qui s'en prendre et contre qui agir.
Plutarque dit, à propos de personnes qui affectionnent plus
particulièrement les guenons et les petits chiens, que le besoin
d'aimer qui est en nous, quand il n'a pas possibilité de s'exercer
légitimement, plutôt que de demeurer inassouvi, se donne carrière
sur des objets illicites ou qui n'en sont pas dignes. Nous voyons
pareillement l'âme, aux prises avec la passion, plutôt que de ne pas
s'y abandonner, se leurrer elle-même, et, tout en ayant conscience
de son erreur, s'attaquer souvent de façon étrange à ce qui n'en
peut mais. C'est ainsi que les animaux blessés s'en prennent avec
rage à la pierre ou au fer qui a causé leur blessure, ou encore se
déchirent eux-mêmes à belles dents, pour se venger de la douleur qu'ils
ressentent: «_Ainsi l'ourse de Pannonie devient plus féroce, quand
elle a été atteinte du javelot que retient la mince courroie de Libye;
furieuse, elle veut mordre le trait qui la déchire et poursuit le fer
qui tourne avec elle_ (_Lucain_).»
=Souvent en pareil cas, nous nous en prenons même a des objets
inanimés.=--Quelles causes n'imaginons-nous pas aux malheurs qui nous
adviennent? A qui, à quoi, à tort ou à raison, ne nous en prenons-nous
pas, pour avoir contre qui nous escrimer?--«Dans ta douleur, tu
arraches tes tresses blondes, tu te déchires la poitrine, au point que
le sang en macule la blancheur; sont-elles donc cause de la mort de ce
frère bien-aimé, qu'une balle mortelle a si malheureusement frappé?
Non, eh bien! prends-t'en donc à d'autres.»--A propos de l'armée
romaine qui, en Espagne, venait de perdre ses deux chefs Publius et
Cneius Scipion, deux frères, tous deux grands hommes de guerre, Tite
Live dit: «_Dans l'armée entière, chacun se mit aussitôt à verser
des larmes et à se frapper la tête._» N'est-ce pas là une coutume
généralement répandue?--Le philosophe Bion n'était-il pas dans le vrai,
quand, en parlant de ce roi qui, dans les transports de sa douleur,
s'arrachait la barbe et les cheveux, il disait plaisamment: «Pense-t-il
donc que la pelade adoucisse le chagrin que nous cause la perte des
nôtres?»--Qui n'a vu des joueurs déchirer et mâcher les cartes,
avaler les dés, dans leur dépit d'avoir perdu leur argent.--Xercès
fit fouetter la mer * de l'Hellespont, la fit charger de fers, et
accabler d'insultes, et envoya un cartel de défi au mont Athos.--Cyrus
se donna en spectacle à son armée, pendant plusieurs jours, par la
vengeance qu'il prétendait tirer de la rivière du Gyndus, pour la peur
qu'il avait eue en la franchissant.--Caligula ne détruisit-il pas un
magnifique palais, pour le déplaisir qu'y avait éprouvé sa mère, qui y
avait été enfermée.
=Folie d'un roi voulant se venger de Dieu lui-même, d'Auguste contre
Neptune, des Thraces contre le ciel en temps d'orage.=--Dans ma
jeunesse, il se contait dans le peuple qu'un roi de nos voisins, châtié
par Dieu, jura de s'en venger. Pour ce faire, il ordonna que pendant
dix ans, on ne le priât pas, on ne parlât pas de lui, ni même, autant
qu'il pouvait l'obtenir, qu'on ne crût pas en lui. Et ce n'était pas
tant la sottise de cet acte, que ce conte avait pour objet de faire
ressortir, que la gloire de la nation, dont le souverain en agissait
ainsi vis-à-vis de Dieu. L'outrecuidance et la bêtise vont toujours de
pair; mais de tels faits tiennent plus encore du premier de ces défauts
que du second.--L'empereur Auguste, ayant éprouvé sur mer une violente
tempête, se mit à défier Neptune, et, pour se venger de lui, fit, dans
les jeux solennels du cirque, ôter la statue de ce dieu d'avec celles
des autres divinités, extravagance encore moins excusable que les
précédentes. Il le fut davantage plus tard, quand, après la défaite en
Allemagne de son lieutenant Quintilius Varus, de colère et de désespoir
il allait, se heurtant la tête contre les murailles, en criant: «Varus,
Varus, rends-moi mes légions.» De semblables insanités sont plus que
de la folie, surtout quand l'impiété s'y joint et qu'elles s'attaquent
à Dieu même, ou simplement à la Fortune, comme si elle pouvait nous
voir et nous entendre. C'est agir à la façon des Thraces qui, pendant
les orages, quand il tonne ou qu'il fait des éclairs, à l'instar des
Titans, pensent amener les dieux à composition en les intimidant,
et lancent des flèches contre le ciel.--Un ancien poète, rapporte
Plutarque, dit «qu'il ne faut point nous emporter contre la marche des
affaires qui, elles, n'ont pas souci de nos colères»; nous ne saurions
en effet assez condamner cette sorte de déréglement de notre esprit.