_Des coustumes anciennes._
I'EXCVSEROIS volontiers en nostre peuple de n'auoir autre patron et
regle de perfection, que ses propres meurs et vsances: car c'est
vn commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous
hommes, d'auoir leur visée et leur arrest, sur le train auquel ils
sont nais. Ie suis content, quand il verra Fabritius ou Lælius, qu'il
leur trouue la contenance et le port barbare, puis qu'ils ne sont ni
vestus ny façonnez à nostre mode. Mais ie me plains de sa particuliere
indiscretion, de se laisser si fort piper et aueugler à l'authorité
de l'vsage present, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'aduis
tous les mois, s'il plaist à la coustume: et qu'il iuge si diuersement
de soy-mesme. Quand il portoit le busc de son pourpoint entre
les mammelles, il maintenoit par viues raisons qu'il estoit en son
vray lieu: quelques années apres le voyla aualé iusques entre les
cuisses, il se moque de son autre vsage, le trouue inepte et insupportable.
La façon de se vestir presente, luy fait incontinent condamner
l'ancienne, d'vne resolution si grande, et d'vn consentement
si vniuersel, que vous diriez que c'est quelque espece de manie, qui
luy tourneboule ainsi l'entendement. Par ce que nostre changement
est si subit et si prompt en cela, que l'inuention de tous les tailleurs
du monde ne sçauroit fournir assez de nouuelletez, il est force
que bien souuent les formes mesprisées reuiennent en credit, et
celles là mesmes tombent en mespris tantost apres; et qu'vn mesme
iugement prenne en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois,
non diuerses seulement, mais contraires opinions, d'vne inconstance
et legereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse
embabouiner de cette contradiction, et esbloüyr tant les yeux internes,
que les externes insensiblement. Ie veux icy entasser aucunes
façons anciennes, que i'ay en memoire: les vnes de mesme
les nostres, les autres differentes: à fin qu'ayant en l'imagination
cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le
iugement plus esclaircy et plus ferme. Ce que nous disons de
combatre à l'espée et la cape, il s'vsoit encores entre les Romains,
ce dit Cæsar, _sinistras sagis inuoluunt, gladiósque distringunt_. Et remarque
dés lors en nostre nation ce vice, qui y est encore d'arrester
les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de
nous dire qui ils sont, et de receuoir à iniure et occasion de querelle,
s'ils refusent de nous respondre. Aux bains que les anciens
prenoyent tous les iours auant le repas; et les prenoyent aussi ordinairement
que nous faisons de l'eau à lauer les mains, ils ne se
lauoyent du commencement que les bras et les iambes, mais depuis,
et d'vne coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des
nations du monde, ils se lauoyent tous nudz, d'eau mixtionnée et
perfumée: de maniere, qu'ils tenoient pour tesmoignage de grande
simplicité de se lauer d'eau simple. Les plus affetez et delicatz se
perfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par iour. Ils se
faisoyent souuent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises
ont pris en vsage depuis quelque temps, de faire leur front,
_Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis,_
quoy qu'ils eussent des oignemens propres à cela.
_Psilothro nitet, aut acida latet abdita creta._
Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent pour preuue de
patience, de coucher sur le matelats. Ils mangeoyent couchez sur
des lits, à peu pres en mesme assiette que les Turcs de nostre
temps.
_Inde toro pater Æneas sic orsus ab alto._
Et dit on du ieune Caton que depuis la bataille de Pharsale, estant
entré en dueil du mauuais estat des affaires publiques, il mangea
tousiours assis, prenant vn train de vie austere. Ils baisoyent les
mains aux grands pour les honnorer et caresser. Et entre les amis,
ils s'entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens.
_Gratatúsque darem cum dulcibus oscula verbis._
Et touchoyent aux genoux, pour requerir et saluer vn grand. Pasiclez
le Philosophe, frere de Crates, au lieu de porter la main au
genouil, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s'addressoit, l'ayant
rudement repoussé, Comment, dit-il, cette partie n'est elle pas
vostre, aussi bien que l'autre? Ils mangeoyent comme nous, le fruict
à l'yssue de la table. Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux
femmes cette vaine superstition des parolles) auec vne esponge:
voyla pourquoy _spongia_ est vn mot obscœne en Latin: et estoit cette
esponge attachée au bout d'vn baston: comme tesmoigne l'histoire
de celuy qu'on menoit pour estre presenté aux bestes, deuant
le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires, et n'ayant autre
moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier,
et s'en estouffa. Ils s'essuyoient le catze de laine perfumée, quand
ils en auoyent faict,
_At tibi nil faciam, sed lota mentula lana._
Il y auoit aux carrefours à Rome, des vaisseaux et demy-cuues,
pour y apprester à pisser aux passans:
_Pusi sæpe lacum propter se ac dolia curta,
Somno deuincti, credunt extollere vestem._
Ils faisoyent collation entre les repas. Et y auoit en esté, des
vendeurs de nege pour refréchir le vin: et en y auoit qui se seruoyent
de nege en hyuer, ne trouuans pas le vin encore lors assez
froid. Les grands auoyent leurs eschançons et trenchans; et leurs
fols, pour leur donner du plaisir. On leur seruoit en hyuer la viande
sur les fouyers qui se portoyent sur la table: et auoyent des cuysines
portatiues, comme i'en ay veu, dans lesquelles tout leur seruice
se trainoit apres eux.
_Has vobis epulas habete lauti,
Nos offendimur ambulante cœna._
Et en esté ils faisoyent souuent en leurs sales basses, couler de
l'eau fresche et claire, dans des canaux au dessous d'eux, où il y
auoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent
en la main, pour le faire aprester, chacun à sa poste. Le
poisson a tousiours eu ce priuilege, comme il a encores, que les
grans se meslent de le sçauoir apprester: aussi en est le goust
beaucoup plus exquis, que de la chair, aumoins pour moy. Mais
en toute sorte de magnificence, desbauche, et d'inuentions voluptueuses,
de mollesse et de sumptuosité, nous faisons à la verité
ce que nous pouuons pour les égaler: car nostre volonté est bien
aussi gastée que la leur, mais nostre suffisance n'y peut arriuer:
nos forces ne sont non plus capables de les ioindre, en ces parties
là vitieuses, qu'aux vertueuses: car les vnes et les autres partent
d'vne vigueur d'esprit, qui estoit sans comparaison plus grande en
eux qu'en nous. Et les ames à mesure qu'elles sont moins fortes,
elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort
mal. Le haut bout d'entre eux, c'estoit le milieu. Le deuant et
derriere n'auoient en escriuant et parlant aucune signification de
grandeur, comme il se voit euidemment par leurs escris: ils diront
Oppius et Cæsar, aussi volontiers que Cæsar et Oppius: et diront
moy et toy indifferemment, comme toy et moy. Voyla pourquoy i'ay
autrefois remarqué en la vie de Flaminius de Plutarque François,
vn endroit, où il semble que l'autheur parlant de la ialousie de
gloire, qui estoit entre les Ætoliens et les Romains, pour le gain
d'vne bataille qu'ils auoyent obtenu en commun, face quelque poix
de ce qu'aux chansons Grecques, on nommoit les Ætoliens auant
les Romains, s'il n'y a de l'amphibologie aux mots François. Les
Dames estans aux estuues, y receuoyent quant et quant des hommes,
et se seruoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre.
_Inguina succinctus nigra tibi seruus aluta
Stat, quoties calidis nuda fouêris aquis._
Elles se saupoudroyent de quelque poudre, pour reprimer les sueurs.
Les anciens Gaulois, dit Sidonius Apollinaris, portoyent le poil
long par le deuant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette
façon qui vient à estre renouuellée par l'vsage effeminé et lasche
de ce siecle. Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers,
pour leur naulage dez l'entrée du bateau, ce que nous faisons
apres estre rendus à port.
_Dum as exigitur, dum mula ligatur,
Tota abit hora._
Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle: voyla pourquoy
on appelloit Cæsar, _spondam Regis Nicomedis_. Ils prenoyent
aleine en beuuant. Ils baptisoient le vin,
_Quis puer ocius
Restinguet ardentis falerni
Pocula prætereunte lympha?_
Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi.
_O Iane! à tergo quem nulla ciconia pinsit,
Nec manus auriculas imitata est mobilis albas,
Nec linguæ quantum sitiet canis Apula tantum._
Les Dames Argiennes et Romaines portoyent le deuil blanc,
comme les nostres auoient accoustumé, et deuroient continuer de
faire, si i'en estois creu. Mais il y a des liures entiers faits sur
cet argument.