_De la solitude._
LAISSONS à part cette longue comparaison de la vie solitaire à
l'actiue. Et quant à ce beau mot, dequoy se couure l'ambition et
l'auarice, Que nous ne sommes pas naiz pour nostre particulier,
ains pour le publicq; rapportons nous en hardiment à ceux qui sont
en la danse; et qu'ils se battent la conscience, si au contraire, les
estats, les charges, et cette tracasserie du monde, ne se recherche
plustost, pour tirer du publicq son profit particulier. Les mauuais
moyens par où on s'y pousse en nostre siecle, montrent bien que la
fin n'en vaut gueres. Respondons à l'ambition que c'est elle mesme
qui nous donne goust de la solitude. Car que fuit elle tant que la
societé? que cherche elle tant que ses coudées franches? Il y a dequoy
bien et mal faire par tout. Toutesfois si le mot de Bias est vray,
que la pire part c'est la plus grande, ou ce que dit l'Ecclesiastique,
que de mille il n'en est pas vn bon:
_Rari quippe boni: numero vix sunt totidem quot
Thebarum portæ, vel diuitis ostia Nili:_
la contagion est tres-dangereuse en la presse. Il faut ou imiter les
vitieux, ou les haïr. Tous les deux sont dangereux; et de leur ressembler,
par ce qu'ils sont beaucoup, et d'en haïr beaucoup par ce
qu'ils sont dissemblables. Et les marchands, qui vont en mer, ont
raison de regarder, que ceux qui se mettent en mesme vaisseau,
ne soyent dissolus, blasphemateurs, meschans: estimants telle societé
infortunée. Parquoy Bias plaisamment, à ceux qui passoient
auec luy le danger d'vne grande tourmente, et appelloient le secours
des Dieux: Taisez vous, feit-il, qu'ils ne sentent point que
vous soyez icy auec moy. Et d'vn plus pressant exemple: Albuquerque
Vice-Roy en l'Inde, pour Emanuel Roy de Portugal, en vn
extreme peril de fortune de mer, print sur ses espaules vn ieune
garçon pour cette seule fin, qu'en la societé de leur peril, son innocence
luy seruist de garant, et de recommandation enuers la
faueur diuine, pour le mettre à bord. Ce n'est pas que le sage
ne puisse par tout viure content, voire et seul, en la foule d'vn palais:
mais s'il est à choisir, il en fuira, dit-il, mesmes la veue. Il
portera s'il est besoing cela, mais s'il est en luy, il eslira cecy. Il
ne luy semble point suffisamment s'estre desfait des vices, s'il faut
encores qu'il conteste auec ceux d'autruy. Charondas chastioit pour
mauuais ceux qui estoient conuaincus de hanter mauuaise compagnie.
Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme: l'vn par
son vice, l'autre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble auoir
satisfait à celuy, qui luy reprochoit sa conuersation auec les meschants,
en disant, que les medecins viuent bien entre les malades.
Car s'ils seruent à la santé des malades, ils deteriorent la leur, par
la contagion, la veuë continuelle, et pratique des maladies. Or la
fin, ce crois-ie, en est tout'vne, d'en viure plus à loisir et à son
aise. Mais on n'en cherche pas tousiours bien le chemin. Souuent
on pense auoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n'y a
guere moins de tourment au gouuernement d'vne famille que d'vn
estat entier. Où que l'ame soit empeschée, elle y est toute. Et pour
estre les occupations domestiques moins importantes, elles n'en
sont pas moins importunes. D'auantage, pour nous estre deffaicts
de la Cour et du marché, nous ne sommes pas deffaits des principaux
tourmens de nostre vie.
_Ratio et prudentia curas,
Non locus effusi latè maris arbiter, aufert._
L'ambition, l'auarice, l'irresolution, la peur et les concupiscences,
ne nous abandonnent point pour changer de contrée:
_Et post equitem sedet atra cura._
Elles nous suiuent souuent iusques dans les cloistres, et dans les
escoles de Philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny
la here, ny les ieusnes, ne nous en démeslent:
_Hæret lateri lethalis arundo._
On disoit à Socrates, que quelqu'vn ne s'estoit aucunement
amendé en son voyage: Ie croy bien, dit-il, il s'estoit emporté auecques
soy.
_Quid terras alio calentes
Sole mutamus? patria quis exsul
Se quoque fugit?_
Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la
presse, le remuement la fera fouler dauantage; comme en vn nauire,
les charges empeschent moins, quand elles sont rassises. Vous
faictes plus de mal que de bien au malade de luy faire changer de
place. Vous ensachez le mal en le remuant: comme les pals s'enfoncent
plus auant, et s'affermissent en les branslant et secouant.
Parquoy ce n'est pas assez de s'estre escarté du peuple; ce n'est pas
assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires,
qui sont en nous: il se faut sequestrer et r'auoir de soy.
_Rupi iam vincula, dicas:
Nam luctata canis nodum arripit; attamen illa
Cùm fugit, à collo trahitur pars longa catenæ._
Nous emportons nos fers quand et nous. Ce n'est pas vne entiere
liberté, nous tous tournons encore la veuë vers ce que nous auons
laissé; nous en auons la fantasie pleine.
_Nisi purgatum est pectus, quæ prælia nobis
Atque pericula tunc ingratis insinuandum?
Quantæ conscindunt hominem cuppedinis acres
Sollicitum curæ? quantique perinde timores?
Quidue superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas
Efficiunt clades? quid luxus desidiésque?_
Nostre mal nous tient en l'ame: or elle ne se peut eschapper à
elle mesme,
_In culpa est animus, qui se non effugit vnquam,_
Ainsin il la faut ramener et retirer en soy. C'est la vraye solitude,
et qui se peut ioüir au milieu des villes et des cours des Roys; mais
elle se iouyt plus commodément à part. Or puis que nous entreprenons
de viure seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que
nostre contentement despende de nous: desprenons nous de toutes
les liaisons qui nous attachent à autruy: gaignons sur nous, de
pouuoir à bon escient viure seuls, et y viure à nostr'aise. Stilpon
estant eschappé de l'embrasement de sa ville, où il auoit perdu
femme, enfans, et cheuance; Demetrius Poliorcetes, le voyant en
vne si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, luy demanda,
s'il n'auoit pas eu du dommage; il respondit que non, et
qu'il n'y auoit Dieu mercy rien perdu de sien. C'est ce que le Philosophe
Antisthenes disoit plaisamment, Que l'homme se deuoit
pourueoir de munitions, qui flottassent sur l'eau, et peussent à nage
auec luy eschapper du naufrage. Certes l'homme d'entendement n'a
rien perdu, s'il a soy mesme. Quand la ville de Nole fut ruinée par
les Barbares, Paulinus qui en estoit Euesque, y ayant tout perdu,
et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu; Seigneur garde moy de sentir
cette perte: car tu sçais qu'ils n'ont encore rien touché de ce qui
est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les biens qui le
faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voyla que c'est de
bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l'iniure: et
de les cacher en lieu, où personne n'aille, et lequel ne puisse estre
trahi que par nous mesmes. Il faut auoir femmes, enfans, biens, et
sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s'y attacher en maniere
que nostre heur en despende. Il se faut reseruer vne arriere-boutique,
toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions
nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy
faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes,
et si priué, que nulle accointance ou communication de chose
estrangere y trouue place: discourir et y rire, comme sans femme,
sans enfans, et sans biens, sans train, et sans valetz: afin que quand
l'occasion aduiendra de leur perte, il ne nous soit pas nouueau de
nous en passer. Nous auons vne ame contournable en soy mesme;
elle se peut faire compagnie, elle a dequoy assaillir et dequoy deffendre,
dequoy receuoir, et dequoy donner: ne craignons pas en cette
solitude, nous croupir d'oisiueté ennuyeuse,
_In solis sis tibi turba locis._
La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans
effects. En noz actions accoustumees, de mille il n'en est pas vne
qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines
de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades:
et cet autre tout cicatricé, transi et pasle de faim,
deliberé de creuer plustost que de luy ouurir la porte; penses-tu
qu'ils y soyent pour eux? pour tel à l'aduenture, qu'ils ne virent
onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé
cependant en l'oysiueté et aux delices. Cettuy-cy tout pituiteux,
chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuict d'vn estude,
penses-tu qu'il cherche parmy les liures, comme il se rendra plus
homme de bien, plus content et plus sage? nulles nouuelles. Il y
mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de
Plaute, et la vraye orthographe d'vn mot Latin. Qui ne contre-change
volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à
la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre
vsage. Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons
nous encores de celle de nos femmes, de noz enfans, et de nos
gens. Noz affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons
encores à nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz
voisins et amis.
_Vah! quemquámne hominem in animum instituere, aut
Parare, quod sit charius, quàm ipse est sibi?_
La solitude me semble auoir plus d'apparence, et de raison, à ceux
qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, à l'exemple
de Thales. C'est assez vescu pour autruy, viuons pour nous au
moins ce bout de vie: ramenons à nous, et à nostre aise nos pensées
et nos intentions. Ce n'est pas vne legere partie que de faire
seurement sa retraicte; elle nous empesche assez sans y mesler
d'autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer
de notre deslogement; preparons nous y; plions bagage; prenons
de bon'heure congé de la compagnie; despétrons nous de ces violentes
prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous.
Il faut desnoüer ces obligations si fortes: et meshuy aymer
cecy et cela, mais n'espouser rien que soy. C'est à dire, le reste
soit à nous: mais non pas ioint et colé en façon, qu'on ne le puisse
desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque
piece du nostre. La plus grande chose du monde c'est de sçauoir
estre à soy. Il est temps de nous desnoüer de la societé, puis que
nous n'y pouuons rien apporter. Et qui ne peut prester, qu'il se
deffende d'emprunter. Nos forces nous faillent: retirons les, et
resserrons en nous. Qui peut renuerser et confondre en soy les
offices de tant d'amitiez, et de la compagnie, qu'il le face. En cette
cheute, qui le rend inutile, poisant, et importun aux autres, qu'il se
garde d'estre importun à soy mesme, et poisant et inutile. Qu'il se
flatte et caresse, et sur tout se regente, respectant et craignant sa
raison et sa conscience: si qu'il ne puisse sans honte, broncher en
leur presence. _Rarum est enim, vt satis se quisque vereatur._ Socrates
dit, que les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes
s'exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation
ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain
office. Il y a des complexions plus propres à ces preceptes de
la retraite les vnes que les autres. Celles qui ont l'apprehension
molle et lasche, et vn' affection et volonté delicate, et qui ne s'asseruit
et ne s'employe pas aysément, desquels ie suis, et par naturelle
condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil,
que les ames actiues et occupées, qui embrassent tout, et s'engagent
par tout, qui se passionnent de toutes choses: qui s'offrent,
qui se presentent, et qui se donnent à toutes occasions. Il se
faut seruir de ces commoditez accidentales et hors de nous, en tant
qu'elles nous sont plaisantes; mais sans en faire nostre principal
fondement. Ce ne l'est pas; ny la raison, ny la nature ne le veulent.
Pourquoy contre ses loix asseruirons nous nostre contentement à la
puissance d'autruy? D'anticiper aussi les accidens de fortune, se
priuer des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs
ont faict par deuotion, et quelques Philosophes par discours, se
seruir soy-mesmes, coucher sur la dure, se creuer les yeux, ietter
ses richesses emmy la riuiere, rechercher la douleur (ceux-là pour
par le tourment de cette vie, en acquerir la beatitude d'vne autre:
ceux-cy pour s'estans logez en la plus basse marche, se mettre en
seureté de nouuelle cheute) c'est l'action d'vne vertu excessiue. Les
natures plus roides et plus fortes facent leur cachette mesmes,
glorieuse et exemplaire.
_Tuta et paruula laudo,
Cúm res deficiunt, satis inter vilia fortis:
Verùm, vbi quid melius contingit et vnctius, idem
Hos sapere, et solos aio benè viuere, quorum
Conspicitur nitidis fundata pecunia villis._
Il y a pour moy assez affaire sans aller si auant. Il me suffit souz
la faueur de la fortune, me preparer à sa défaueur; et me representer
estant à mon aise, le mal aduenir, autant que l'imagination
y peut attaindre: tout ainsi que nous nous accoustumons aux
iouxtes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Ie
n'estime point Arcesilaus le Philosophe moins reformé, pour le
sçauoir auoir vsé d'vtensiles d'or et d'argent, selon que la condition
de sa fortune le luy permettoit: et l'estime mieux, que s'il s'en
fust demis, de ce qu'il en vsoit moderément et liberalement. Ie
voy iusques à quels limites va la necessité naturelle: et considerant
le pauure mendiant à ma porte, souuent plus enioué et plus
sain que moy, ie me plante en sa place: i'essaye de chausser mon
ame à son biaiz. Et courant ainsi par les autres exemples, quoy que
ie pense la mort, la pauureté, le mespris, et la maladie à mes talons,
ie me resous aisément de n'entrer en effroy, de ce qu'vn
moindre que moy prend auec telle patience. Et ne veux croire que
la bassesse de l'entendement, puisse plus que la vigueur, ou que les
effects du discours, ne puissent arriuer aux effects de l'accoustumance.
Et cognoissant combien ces commoditez accessoires tiennent
à peu, ie ne laisse pas en pleine iouyssance, de supplier Dieu pour
ma souueraine requeste, qu'il me rende content de moy-mesme, et
des biens qui naissent de moy. Ie voy des ieunes hommes gaillards,
qui portent nonobstant dans leurs coffres vne masse de pillules,
pour s'en seruir quand le rhume les pressera; lequel ils craignent
d'autant moins, qu'ils en pensent auoir le remede en main. Ainsi
faut il faire: et encore si on se sent subiect à quelque maladie plus
forte, se garnir de ces medicamens qui assoupissent et endorment
la partie. L'occupation qu'il faut choisir à vne telle vie, ce doit
estre vne occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour
neant ferions nous estat d'y estre venuz chercher le seiour. Cela
depend du goust particulier d'vn chacun. Le mien ne s'accommode
aucunement au ménage. Ceux qui l'aiment, ils s'y doiuent addonner
auec moderation,
_Conentur sibi res, non se submittere rebus._
C'est autrement vn office seruile que la mesnagerie, comme le
nomme Saluste. Elle a des parties plus excusables, comme le soing
des iardinages que Xenophon attribue à Cyrus. Et se peut trouuer
vn moyen, entre ce bas et vil soing, tendu et plein de solicitude,
qu'on voit aux hommes qui s'y plongent du tout; et cette profonde
et extreme nonchalance laissant tout aller à l'abandon, qu'on voit
en d'autres:
_Democriti pecus edit agellos
Cultáque, dum peregrè est animus sine corpore velox._
Mais oyons le conseil que donne le ieune Pline à Cornelius Rufus
son amy, sur ce propos de la solitude: Ie te conseille en cette
pleine et grasse retraicte, où tu es, de quitter à tes gens ce bas et
abiect soing du mesnage, et t'addonner à l'estude des lettres, pour
en tirer quelque chose qui soit toute tienne. Il entend la reputation:
d'vne pareille humeur à celle de Cicero, qui dit vouloir employer sa
solitude et seiour des affaires publiques, à s'en acquerir par ses
escrits vne vie immortelle.
_Vsque adeóne
Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc, sciat alter?_
Il semble, que ce soit raison, puis qu'on parle de se retirer du
monde, qu'on regarde hors de luy. Ceux-cy ne le font qu'à demy.
Ils dressent bien leur partie, pour quand ils n'y seront plus: mais
le fruit de leur dessein, ils pretendent le tirer encore lors, du
monde, absens, par vne ridicule contradiction. L'imagination de
ceux qui par deuotion, cerchent la solitude, remplissants leur
courage, de la certitude des promesses diuines, en l'autre vie, est
bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, obiect infini en
bonté et en puissance. L'ame a dequoy y rassasier ses desirs, en
toute liberté. Les afflictions, les douleurs, leur viennent à profit,
employées à l'acquest d'vne santé et resiouyssance eternelle. La
mort, à souhait: passage à vn si parfaict estat. L'aspreté de leurs
regles est incontinent applanie par l'accoustumance: et les appetits
charnels, rebutez et endormis par leur refus: car rien ne les
entretient que l'vsage et l'exercice. Cette seule fin, d'vne autre vie
heureusement immortelle, merite loyalement que nous abandonnions
les commoditez et douceurs de cette vie nostre. Et qui peut
embraser son ame de l'ardeur de cette viue foy et esperance, reellement
et constamment, il se bastit en la solitude, vne vie voluptueuse
et delicieuse, au delà de toute autre sorte de vie. Ny la
fin donc ny le moyen de ce conseil ne me contente: nous retombons
tousiours de fieure en chaud mal. Cette occupation des liures,
est aussi penible que toute autre; et autant ennemie de la santé,
qui doit estre principalement considerée. Et ne se faut point laisser
endormir au plaisir qu'on y prend: c'est ce mesme plaisir qui perd
le mesnager, l'auaricieux, le voluptueux, et l'ambitieux. Les sages
nous apprennent assez, à nous garder de la trahison de noz appetits;
et à discerner les vrays plaisirs et entiers, des plaisirs meslez
et bigarrez de plus de peine. Car la pluspart des plaisirs, disent
ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, comme
faisoyent les larrons que les Ægyptiens appelloyent Philistas: et
si la douleur de teste nous venoit auant l'yuresse, nous nous garderions
de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche
deuant, et nous cache sa suitte. Les liures sont plaisans: mais si
de leur frequentation nous en perdons en fin la gayeté et la santé,
nos meilleures pieces, quittons les. Ie suis de ceux qui pensent
leur fruit ne pouuoir contrepeser cette perte. Comme les hommes
qui se sentent de long temps affoiblis par quelque indisposition, se
rengent à la fin à la mercy de la medecine; et se font desseigner
par art certaines regles de viure, pour ne les plus outrepasser:
aussi celuy qui se retire ennuié et desgousté de la vie commune,
doit former cette-cy, aux regles de la raison; l'ordonner et renger
par premeditation et discours. Il doit auoir prins congé de toute
espece de trauail, quelque visage qu'il porte; et fuïr en general
les passions, qui empeschent la tranquillité du corps et de l'ame;
et choisir la route qui est plus selon son humeur:
_Vnusquisque sua nouerit ire via._
Au mesnage, à l'estude, à la chasse, et tout autre exercice, il
faut donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de
s'engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy.
Il faut reseruer d'embesoignement et d'occupation, autant seulement,
qu'il en est besoing, pour nous tenir en haleine, et pour nous
garantir des incommoditez que tire apres soy l'autre extremité
d'vne lasche oysiueté et assoupie. Il y a des sciences steriles et
épineuses, et la plus part forgées pour la presse: il les faut laisser
à ceux qui sont au seruice du monde. Ie n'ayme pour moy, que
des liures ou plaisans et faciles; qui me chatouillent; ou ceux qui
me consolent, et conseillent à regler ma vie et ma mort.
_Tacitum syluas inter reptare salubres,
Curantem quidquid dignum sapiente bonòque est._
Les gens plus sages peuuent se forger vn repos tout spirituel,
ayant l'ame forte et vigoureuse. Moy qui l'ay commune, il faut que
i'ayde à me soustenir par les commoditez corporelles. Et l'aage
m'ayant tantost desrobé celles qui estoient plus à ma fantasie,
i'instruis et aiguise mon appetit à celles qui restent plus sortables
à cette autre saison. Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes,
l'vsage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des
poings, les vns apres les autres:
_Carpamus dulcia, nostrum est
Quod viuis, cinis et manes et fabula fies._
Or quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent, de la gloire,
c'est bien loing de mon conte. La plus contraire humeur à la retraicte,
c'est l'ambition. La gloire et le repos sont choses qui ne
peuuent loger en mesme giste: à ce que ie voy, ceux-cy n'ont que
les bras et les iambes hors de la presse; leur ame, leur intention
y demeure engagée plus que iamais.
_Tun', vetule, auriculis alienis colligis escas?_
Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour d'vn plus
fort mouuement faire vne plus viue faucée dans la trouppe. Vous
plaist-il voir comme ils tirent court d'vn grain? Mettons au contrepoix,
l'aduis de deux philosophes, et de deux sectes tres-differentes,
escriuans l'vn à Idomeneus, l'autre à Lucilius leurs amis, pour du
maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude.
Vous auez, disent-ils, vescu nageant et flottant iusques à present,
venez vous en mourir au port. Vous auez donné le reste de vostre
vie à la lumiere, donnez cecy à l'ombre. Il est impossible de quitter
les occupations, si vous n'en quittez le fruit; à cette cause
desfaictes vous de tout soing de nom et de gloire. Il est danger que
la lueur de voz actions passées, ne vous esclaire que trop, et vous
suiue iusques dans vostre taniere. Quittez auecq les autres voluptez,
celle qui vient de l'approbation d'autruy. Et quant à vostre science
et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous
en valez mieux vous mesme. Souuienne vous de celuy, à qui comme
on demandast, à quoy faire il se pénoit si fort en vn art, qui ne
pouuoit venir à la cognoissance de guere de gens: I'en ay assez de
peu, respondit-il, i'en ay assez d'vn, i'en ay assez de pas vn. Il disoit
vray: vous et vn compagnon estes assez suffisant theatre l'vn
à l'autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit vn, et
vn vous soit tout le peuple. C'est vne lâche ambition de vouloir
tirer gloire de son oysiueté, et de sa cachette. Il faut faire comme
les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce
n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous,
mais comme il faut que vous parliez à vous-mesmes. Retirez vous
en vous, mais preparez vous premierement de vous y receuoir: ce
seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçauez
gouuerner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la
compagnie: iusques à ce que vous vous soyez rendu tel, deuant
qui vous n'osiez clocher, et iusques à ce que vous ayez honte et
respect de vous mesmes, _obuersentur species honestæ animo_: presentez
vous tousiours en l'imagination Caton, Phocion, et Aristides,
en la presence desquels les fols mesme cacheroient leurs fautes, et
establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions. Si elles se
detraquent, leur reuerence vous remettra en train: ils vous contiendront
en cette voye, de vous contenter de vous mesmes, de
n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en
certaines et limitées cogitations, où elle se puisse plaire: et ayant
entendu les vrays biens, desquels on iouyt à mesure qu'on les entend,
s'en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom.
Voyla le conseil de la vraye et naifue philosophie, non d'vne philosophie
ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers.