_Du ieune Caton._
IE n'ay point cette erreur commune, de iuger d'vn autre selon que
ie suis. I'en croy aysément des choses diuerses à moy. Pour
me sentir engagé à vne forme, ie n'y oblige pas le monde, comme
chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et
au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la
ressemblance en nous. Ie descharge tant qu'on veut, vn autre estre,
de mes conditions et principes: et le considere simplement en luy
mesme, sans relation, l'estoffant sur son propre modelle. Pour
n'estre continent, ie ne laisse d'aduoüer sincerement, la continence
des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouuer l'air de leur train.
Ie m'insinue par imagination fort bien en leur place: et les ayme
et les honore d'autant plus, qu'ils sont autres que moy. Ie desire
singulierement, qu'on nous iuge chascun à part soy: et qu'on ne
me tire en consequence des communs exemples. Ma foiblesse n'altere
aucunement les opinions que ie dois auoir de la force et vigueur
de ceux qui le méritent. _Sunt, qui nihil suadent, quàm quod
se imitari posse confidunt._ Rampant au limon de la terre, ie ne laisse
pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d'aucunes
ames heroïques. C'est beaucoup pour moy d'auoir le iugement
reglé, si les effects ne le peuuent estre, et maintenir au moins cette
maistresse partie, exempte de corruption. C'est quelque chose d'auoir
la volonté bonne, quand les iambes me faillent. Ce siecle,
auquel nous viuons, au moins pour nostre climat, est si plombé,
que ie ne dis pas l'execution, mais l'imagination mesme de la vertu
en est à dire: et semble que ce ne soit autre chose qu'vn iargon de
college.
_Virtutem verba putant, vt
Lucum ligna;_
_quam vereri deberent, etiam si percipere non possent_. C'est vn affiquet
à pendre en vn cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout
de l'oreille, pour parement. Il ne se recognoist plus d'action vertueuse:
celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant
l'essence: car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance, et
autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La
iustice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles
peuuent estre ainsi nommees, pour la consideration d'autruy, et du
visage qu'elles portent en public: mais chez l'ouurier, ce n'est aucunement
vertu. Il y a vne autre fin proposee, autre cause mouuante.
Or la vertu n'aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et
pour elle seule. En cette grande bataille de Potidee, que les Grecs
sous Pausanias gaignerent contre Mardonius, et les Perses: les
victorieux suiuant leur coustume, venants à partir entre eux la
gloire de l'exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence
de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents iuges de la vertu,
quand ils vindrent à decider, à quel particulier de leur nation debuoit
demeurer l'honneur d'auoir le mieux faict en cette iournee,
trouuerent qu'Aristodemus s'estoit le plus courageusement hasardé:
mais pourtant ils ne luy en donnerent point de prix, par ce que sa
vertu auoit esté incitee du desir de se purger du reproche, qu'il
auoit encouru au faict des Thermopyles: et d'vn appetit de mourir
courageusement, pour garantir sa honte passee. Nos iugemens
sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos mœurs. Ie
voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir
la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur
donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions
et des causes vaines. Grande subtilité. Qu'on me donne l'action
la plus excellente et pure, ie m'en vois y fournir vraysemblablement
cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut
estendre, quelle diuersité d'images ne souffre nostre interne volonté.
Ils ne font pas tant malitieusement, que lourdement et grossierement,
les ingenieux, à tout leur mesdisance. La mesme peine,
qu'on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence,
ie la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule
pour les hausser. Ces rares figures, et triees pour l'exemple du
monde, par le consentement des sages, ie ne me feindroy pas de
les recharger d'honneur, autant que mon inuention pourroit, en
interpretation et fauorable circonstance. Et il faut croire, que les
efforts de nostre inuention sont loing au dessous de leur merite.
C'est l'office des gents de bien, de peindre la vertu la plus belle
qui se puisse. Et ne messieroit pas, quand la passion nous transporteroit
à la faueur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au
contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener
leur creance à leur portee, dequoy ie viens de parler: ou comme
ie pense plustost, pour n'auoir pas la veuë assez forte et assez nette
ny dressee à conceuoir la splendeur de la vertu en sa pureté
naifue. Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuoient
la cause de la mort du ieune Caton, à la crainte qu'il auoit eu de
Cæsar: dequoy il se picque auecques raison: et peut on iuger par
là, combien il se fust encore plus offencé de ceux qui l'ont attribuee
à l'ambition. Sottes gents. Il eust bien faict vne belle action, genereuse
et iuste plustost auec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage
là fut veritablement vn patron, que nature choisit, pour
montrer iusques où l'humaine vertu et fermeté pouuoit atteindre.
Mais ie ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument.
Ie veux seulement faire luiter ensemble, les traicts de cinq
poëtes Latins, sur la louange de Caton, et pour l'interest de Caton:
et par incident, pour le leur aussi. Or deura l'enfant bien
nourry, trouuer au prix des autres, les deux premiers trainants. Le
troisiesme, plus verd: mais qui s'est abattu par l'extrauagance de
sa force. Il estimera que là il y auroit place à vn ou deux degrez
d'inuention encore, pour arriuer au quatriesme, sur le point duquel
il ioindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de
quelque espace: mais laquelle espace, il iurera ne pouuoir estre
remplie par nul esprit humain, il s'estonnera, il se transira. Voicy
merueilles. Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes
de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre.
A certaine mesure basse, on la peut iuger par les preceptes et par
art. Mais la bonne, la supreme, la diuine, est au dessus des regles
et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d'vne veuë ferme
et rassise, il ne la void pas: non plus que la splendeur d'vn esclair.
Elle ne pratique point nostre iugement: elle le rauit et rauage. La
fureur, qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores
vn tiers, à la luy ouyr traitter et reciter. Comme l'aymant attire
non seulement vne aiguille, mais infond encores en icelle, sa faculté
d'en attirer d'autres: et il se void plus clairement aux theatres,
que l'inspiration sacree des muses, ayant premierement agité
le poëte à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy, où elles
veulent, frappe encore par le poëte, l'acteur, et par l'acteur, consecutiuement
tout vn peuple. C'est l'enfileure de noz aiguilles, suspendues
l'vne de l'autre. Dés ma premiere enfance, la poësie a eu
cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien
vif, qui est naturellement en moy, a esté diuersement manié, par
diuersité de formes, non tant, plus hautes et plus basses, car c'estoient
tousiours des plus hautes en chasque espece, comme differentes
en couleur. Premierement, vne fluidité gaye et ingenieuse:
depuis vne subtilité aiguë et releuee. En fin, vne force meure et
constante. L'exemple le dira mieux. Ouide, Lucain, Vergile. Mais
voyla nos gens sur la carriere.
_Sit Cato, dum viuit, sanè vel Cæsare maior,_
dit l'vn:
_Et inuictum, deuicta morte, Catonem,_
dit l'autre. Et l'autre, parlant des guerres ciuiles d'entre Cæsar et
Pompeius,
_Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._
Et le quatriesme sur les louanges de Cæsar:
_Et cuncta terrarum subacta,
Præter atrocem animun Catonis._
Et le maistre du cœur, apres auoir étalé les noms des plus grands
Romains en sa peinture, finit en cette maniere:
_His dantem iura Catonem._