CHAPITRE XIX.

_Que philosopher, c'est apprendre à mourir._

CICERO dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à

la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent

aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du

corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort:

ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult

en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à

mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser

qu'à nostre contentement, et tout son trauail tendre en somme à

nous faire bien viure, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture.

Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir

est nostre but, quoy qu'elles en prennent diuers moyens; autrement

on les chasseroit d'arriuée. Car qui escouteroit celuy, qui

pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des

sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. _Transcurramus solertissimas

nugas._ Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie, qu'il

n'appartient à vne si saincte profession. Mais quelque personnage

que l'homme entrepreigne, il iouë tousiours le sien parmy.

Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre

visee, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce

mot, qui leur est si fort à contrecœur: et s'il signifie quelque

supreme plaisir, et excessif contentement, il est mieux deu à

l'assistance de la vertu, qu'à nulle autre assistance. Cette volupté

pour estre plus gaillarde, nerueuse, robuste, virile, n'en est que

plus serieusement voluptueuse. Et luy deuions donner le nom du

plaisir, plus fauorable, plus doux et naturel: non celuy de la

vigueur, duquel nous l'auons denommee. Cette autre volupté

plus basse, si elle meritoit ce beau nom: ce deuoit estre en concurrence,

non par priuilege. Ie la trouue moins pure d'incommoditez

et de trauerses, que n'est la vertu. Outre que son goust

est plus momentanee, fluide et caduque, elle a ses veilles, ses

ieusnes, et ses trauaux, et la sueur et le sang. Et en outre particulierement,

ses passions trenchantes de tant de sortes; et à son

costé vne satieté si lourde, qu'elle equipolle à penitence. Nous

auons grand tort d'estimer que ses incommoditez luy seruent d'aiguillon

et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire

se viuifie par son contraire: et de dire, quand nous venons

à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l'accablent, la rendent

austere et inacessible. Là où beaucoup plus proprement

qu'à la volupté, elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir

diuin et parfaict, qu'elle nous moienne. Celuy la est certes bien

indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict:

et n'en cognoist ny les graces ny l'vsage. Ceux qui nous vont

instruisant, que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa iouïssance

agréable: que nous disent-ils par là, sinon qu'elle est tousiours

desagreable? Car quel moien humain arriua iamais à sa iouïssance?

Les plus parfaits se sont bien contentez d'y aspirer, et de

l'approcher, sans la posseder. Mais ils se trompent; veu que de tous

les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante.

L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde:

car c'est vne bonne portion de l'effect, et consubstancielle.

L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses

appartenances et auenues, iusques à la premiere entree et extreme

barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu, c'est le

mepris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'vne molle tranquillité,

et nous en donne le goust pur et amiable: sans qui toute

autre volupté est esteinte. Voyla pourquoy toutes les regles se

rencontrent et conuiennent à cet article. Et combien qu'elles nous

conduisent aussi toutes d'vn commun accord à mespriser la douleur,

la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est

subiecte, ce n'est pas d'vn pareil soing: tant par ce que ces accidens

ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent

leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment

de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien,

qui vescut cent et six ans d'vne entiere santé: qu'aussi d'autant

qu'au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et

coupper broche à tous autres inconuenients. Mais quant à la mort,

elle est ineuitable.

_Omnes eodem cogimur, omnium

Versatur vrna, serius ocius

Sors exitura, et nos in æter-

Num exitium impositura cymbæ._

Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est vn subiect continuel

de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est

lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouuons tourner sans cesse la

teste çà et là, comme en pays suspect: _quæ quasi saxum Tantalo

semper impendet_. Nos parlemens renuoyent souuent executer les

criminels au lieu où le crime est commis: durant le chemin, promenez

les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere,

qu'il vous plaira,

_non Siculæ dapes

Dulcem elaborabunt saporem,

Non auium, cytharæque cantus

Somnum reducent._

Pensez vous qu'ils s'en puissent resiouir? et que la finale intention

de leur voyage leur estant ordinairement deuant les yeux, ne leur

ayt alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez?

_Audit iter, numerátque dies, spatiòque viarum

Metitur vitam, torquetur peste futura._

Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'obiect necessaire

de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller

vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c'est de n'y

penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si

grossier aueuglement? Il luy faut faire brider l'asne par la

queuë,

_Qui capite ipse suo instituit vestigia retro._

Ce n'est pas de merueille s'il est si souuent pris au piege. On fait

peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en

seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention

aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main,

que le Medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait

lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon iugement ils vous

le patissent. Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement

leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les

Romains auoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au

lieu de dire, il est mort; il a cessé de viure, disent-ils, il a vescu.

Pourueu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en

auons emprunté, nostre feu Maistre-Iehan. A l'aduenture est-ce,

que comme on dict, le terme vaut l'argent. Ie nasquis entre vnze

heures et midi le dernier iour de Feburier, mil cinq cens trente

trois: comme nous contons à cette heure, commençant l'an en

Ianuier. Il n'y a iustement que quinze iours que i'ay franchy trente

neuf ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant

s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie.

Mais quoy? les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition.

Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit,

ioinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem

deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps. D'auantage,

pauure fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie?

Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et

l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faueur

extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de viure: et

qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort

auant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint: et de ceux

mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et

l'entreray en gageure d'en trouuer plus qui sont morts, auant,

qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de

prendre exemple de l'humanité mesme de Iesus-Christ. Or il finit

sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement

homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort

de façons de surprise?

_Quid quisque vitet, nunquam homini satis

Cautum est in horas._

Ie laisse à part les fiebures et les pleuresies. Qui eust iamais pensé

qu'vn Duc de Bretaigne deust estre estouffé de la presse, comme

fut celuy là à l'entree du Pape Clement mon voisin, à Lyon? N'as tu

pas veu tuer vn de nos Roys en se iouant? et vn de ses ancestres

mourut il pas choqué par vn pourceau? Æschylus menassé de la

cheute d'vne maison, a beau se tenir à l'airte, le voyla assommé

d'vn toict de tortue, qui eschappa des pattes d'vn aigle en l'air:

l'autre mourut d'vn grain de raisin: vn Empereur de l'egratigneure

d'vn peigne en se testonnant: Æmylius Lepidus pour auoir heurté

du pied contre le seuil de son huis: et Aufidius pour auoir choqué

en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les

cuisses des femmes Cornelius Gallus Preteur, Tigillinus Capitaine du

guet à Rome, Ludouic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoüe.

Et d'vn encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et

l'vn de nos Papes. Le pauure Bebius, Iuge, cependant qu'il donne

delay de huictaine à vne partie, le voyla saisi, le sien de viure

estant expiré: et Caius Iulius Medecin gressant les yeux d'vn patient,

voyla la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler, vn mien

frere le Capitaine S. Martin, aagé de vingt trois ans, qui auoit desia

faict assez bonne preuue de sa valeur, iouant à la paume, reçeut

vn coup d'esteuf, qui l'assena vn peu au dessus de l'oreille droitte,

sans aucune apparence de contusion, ny de blessure: il ne s'en

assit, n'y reposa: mais cinq ou six heures apres il mourut d'vne

Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequents et

si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible

qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chasque

instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet? Qu'importe-il,

me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu'on ne s'en

donne point de peine? Ie suis de cet aduis: et en quelque maniere

qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fust ce soubs la peau

d'vn veau, ie ne suis pas homme qui y reculast: car il me suffit de

passer à mon aise, et le meilleur ieu que ie me puisse donner, ie

le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.

_prætulerim delirus inérsque videri,

Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,

Quàm sapere et ringi._

Mais c'est folie d'y penser arriuer par là. Ils vont, ils viennent,

ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouuelles. Tout cela est

beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans

et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourmens,

quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes

vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir

de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle

pourroit loger en la teste d'vn homme d'entendement, ce que ie

trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees.

Si c'estoit ennemy qui se peust euiter, ie conseillerois d'emprunter

les armes de la coüardise: mais puis qu'il ne se peut; puis qu'il

vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honeste homme,

_Nempe et fugacem persequitur virum,

Nec parcit imbellis iuuentæ

Poplitibus, timidoque tergo._

et que nulle trampe de cuirasse vous couure,

_Ille licet ferro cautus se condat in ære,

Mors tamen inclusum protrahet inde caput._

aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre: Et

pour commencer à luy oster son plus grand aduantage contre

nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté,

pratiquons le, accoustumons le, n'ayons rien si souuent

en la teste que la mort: à tous instans representons la à nostre

imagination et en tous visages. Au broncher d'vn cheual, à la cheute

d'vne tuille, à la moindre piqueure d'espeingle, remachons soudain,

Et bien quand ce seroit la mort mesme? et là dessus, roidissons

nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la ioye, ayons

tousiours ce refrein de la souuenance de nostre condition, et ne

nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne

nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse

est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la

menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs

festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l'Anatomie

seche d'vn homme, pour seruir d'auertissement aux conuiez.

_Omnem crede diem tibi diluxisse supremum,

Grata superueniet, quæ non sperabitur hora._

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout.

La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui

a apris à mourir, il a desapris à seruir. Il n'y a rien de mal en

la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie

n'est pas mal. Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection

et contraincte. Paulus Æmylius respondit à celuy, que ce miserable

Roy de Macedoine son prisonnier luy enuoyoit, pour le

prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu'il en face la requeste

à soy mesme. A la verité en toutes choses si nature ne

preste vn peu, il est mal-aysé que l'art et l'industrie aillent guiere

auant. Ie suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux:

il n'est rien dequoy ie me soye des tousiours plus entretenu que

des imaginations de la mort; voire en la saison la plus licentieuse

de mon aage,

_Iucundum cùm ætas florida ver ageret._

Parmy les dames et les ieux, tel me pensoit empesché à digerer à

part moy quelque ialousie, ou l'incertitude de quelque esperance,

cependant que ie m'entretenois de ie ne sçay qui surpris les iours

precedens d'vne fieure chaude, et de sa fin au partir d'vne feste

pareille, et la teste pleine d'oisiueté, d'amour et de bon temps, comme

moy: et qu'autant m'en pendoit à l'oreille.

_Iam fuerit, nec post vnquam reuocare licebit._

Ie ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d'vn autre.

Il est impossible que d'arriuee nous ne sentions des piqueures

de telles imaginations: mais en les maniant et repassant, au long

aller, on les appriuoise sans doubte: autrement de ma part ie fusse

en continuelle frayeur et frenesie: car iamais homme ne se défia

tant de sa vie, iamais homme ne feit moins d'estat de sa duree.

Ny la santé, que i'ay iouy iusques à present tresuigoureuse et peu

souuent interrompue, ne m'en alonge l'esperance, ny les maladies

ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que ie m'eschappe.

Et me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn

autre iour, le peut estre auiourd'huy. De vray les hazards et dangiers

nous approchent peu ou rien de nostre fin: et si nous pensons,

combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser

le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouuerons que

gaillars et fieureux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et

en repos elle nous est égallement pres. _Nemo altero fragilior est:

nemo in crastinum sui certior._ Ce que i'ay affaire auant mourir,

pour l'acheuer tout loisir me semble court, fust ce d'vne

heure. Quelcun feuilletant l'autre iour mes tablettes, trouua vn

memoire de quelque chose, que ie vouloys estre faite apres ma

mort: ie luy dy, comme il estoit vray, que n'estant qu'à vne lieuë

de ma maison, et sain et gaillard, ie m'estoy hasté de l'escrire là,

pour ne m'asseurer point d'arriuer iusques chez moy. Comme

celuy, qui continuellement me couue de mes pensees, et les couche

en moy: ie suis à toute heure preparé enuiron ce que ie le puis

estre: et ne m'aduertira de rien de nouueau la suruenance de la

mort. Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que

en nous est, et sur tout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à

soy.

_Quid breui fortes iaculamur æuo

Multa?_

Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois. L'vn

se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'vne

belle victoire: l'autre qu'il luy faut desloger auant qu'auoir marié

sa fille, ou contrerolé l'institution de ses enfans: l'vn pleint la

compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commoditez

principales de son estre. Ie suis pour cette heure en tel estat, Dieu

mercy, que ie puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose

quelconque: ie me desnoue par tout: mes adieux sont tantost

prins de chascun, sauf de moy. Iamais homme ne se prepara à

quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint

plus vniuersellement que ie m'attens de faire. Les plus mortes

morts sont les plus saines.

_miser ô miser (aiunt) omnia ademit

Vna dies infesta mihi tot præmia vitæ:_

et le bastisseur,

_manent_ (dict-il) _opera interrupta, minæque

Murorum ingentes_.

Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec

telle intention de se passionner pour en voir la fin. Nous sommes

nés pour agir:

_Cùm moriar, medium soluar et inter opus._

Ie veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie, tant

qu'on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais

nonchallant d'elle, et encore plus de mon iardin imparfait. I'en

vis mourir vn, qui estant à l'extremité se pleignoit incessamment,

dequoy sa destinee coupoit le fil de l'histoire qu'il auoit en main,

sur le quinziesme ou seixiesme de nos Roys.

_Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum

Iam desiderium rerum super insidet vna._

Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout

ainsi qu'on a planté nos cimetieres ioignant les Eglises, et aux

lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit

Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans à ne s'effaroucher

point de voir vn homme mort: et affin que ce continuel

spectacle d'ossemens, de tombeaux, et de conuois nous aduertisse

de nostre condition.

_Quin etiam exhilarare viris conuiuia cæde

Mos olim, et miscere epulis spectacula dira

Certantum ferro, sæpe et super ipsa cadentum

Pocula, respersis non parco sanguine mensis._

Et comme les Egyptiens apres leurs festins, faisoient presenter

aux assistans vne grande image de la mort, par vn qui leur crioit:

Boy, et t'esiouy, car mort tu seras tel: aussi ay-ie pris en coustume,

d'auoir non seulement en l'imagination, mais continuellement la

mort en la bouche. Et n'est rien dequoy ie m'informe si volontiers,

que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle

contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque

si attentifuement. Il y paroist, à la farcissure de mes exemples: et

que i'ay en particuliere affection cette matiere. Si i'estoy faiseur

de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui

apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure. Dicearchus

en feit vn de pareil titre, mais d'autre et moins vtile

fin. On me dira, que l'effect surmonte de si loing la pensee, qu'il

n'y a si belle escrime, qui ne se perde, quand on en vient là:

laissez les dire; le premediter donne sans doubte grand auantage:

et puis n'est-ce rien, d'aller au moins iusques là sans alteration

et sans fiéure? Il y a plus: nature mesme nous preste la main,

et nous donne courage. Si c'est vne mort courte et violente, nous

n'avons pas loisir de la craindre: si elle est autre, ie m'apperçois

qu'à mesure que ie m'engage dans la maladie, i'entre naturellement

en quelque desdain de la vie. Ie trouue que i'ay bien plus affaire

à digerer cette resolution de mourir, quand ie suis en santé,

que ie n'ay quand ie suis en fiéure: d'autant que ie ne tiens plus

si fort aux commoditez de la vie, à raison que ie commance à en

perdre l'vsage et le plaisir, i'en voy la mort d'vne veuë beaucoup

moins effrayee. Cela me faict esperer, que plus ie m'eslongneray de

celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aysément i'entreray en

composition de leur eschange. Tout ainsi que i'ay essayé en plusieurs

autres occurrences, ce que dit Cesar, que les choses nous

paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i'ay trouué

que sain i'auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors

que ie les ay senties. L'alegresse où ie suis, le plaisir et la force, me

font paroistre l'autre estat si disproportionné à celuy-là, que par

imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy

plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules.

I'espere qu'il m'en aduiendra ainsi de la mort. Voyons à ces mutations

et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature

nous desrobe la veuë de nostre perte et empirement. Que reste-il à

vn vieillard de la vigueur de sa ieunesse, et de sa vie passee?

_Heu senibus vitæ portio quanta manet!_

Cesar à vn soldat de sa garde recreu et cassé, qui vint en la ruë,

luy demander congé de se faire mourir: regardant son maintien

decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie.

Qui y tomberoit tout à vn coup, ie ne crois pas que nous fussions

capables de porter vn tel changement: mais conduicts par

sa main, d'vne douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré

en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y appriuoise.

Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la ieunesse

meurt en nous: qui est en essence et en verité, vne mort plus dure,

que n'est la mort entiere d'vne vie languissante; et que n'est la

mort de la vieillesse: d'autant que le sault n'est pas si lourd du

mal estre au non estre, comme il est d'vn estre doux et fleurissant,

à vn estre penible et douloureux. Le corps courbe et plié a

moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut

dresser et esleuer contre l'effort de cet aduersaire. Car comme il

est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint:

si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter, qui est chose comme

surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquietude,

le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.

_Non vultus instantis tyranni

Mente quatit solida, neque Auster

Dux inquieti turbidus Adriæ,

Nec fulminantis magna Iouis manus._

Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences; maistresse

de l'indigence, de la honte, de la pauureté, et de toutes autres

iniures de fortune. Gagnons cet aduantage qui pourra: c'est icy la

vraye et souueraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue

à la force, et à l'iniustice, et nous moquer des prisons et des fers.

_in manicis, et

Compedibus, sæuo te sub custode tenebo.

Ipse Deus simul atque volam, me soluet: opinor,

Hoc sentit, moriar: mors vltima linea rerum est._

Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain,

que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison

nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre vne

chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que

nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus

de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir vne? Que chaut-il,

quand ce soit, puis qu'elle est ineuitable? A celuy qui disoit à

Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature,

eux, respondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du

passage à l'exemption de toute peine? Comme nostre naissance

nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de

toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer

de ce que d'icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de

ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine

d'vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il

d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre

ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'vne

fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief

temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu

tout vn par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses

qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la

riuiere Hypanis, qui ne viuent qu'vn iour. Celle qui meurt à huict

heures du matin, elle meurt en ieunesse: celle qui meurt à cinq

heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque

de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment

de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à

l'eternité, ou encores à la duree des montaignes, des riuieres, des

estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins

ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde,

comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la

mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la

mort. Vostre mort est vne des pieces de l'ordre de l'vniuers, c'est

vne piece de la vie du monde.

_inter se mortales mutua viuunt,

Et quasi cursores vitaï lampada tradunt._

Changeray-ie pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est

la condition de vostre creation; c'est vne partie de vous que la

mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous

iouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier iour

de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure.

_Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit.

Nascentes morimur, finisque ab origine pendet._

Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens.

Le continuel ouurage de vostre vie, c'est bastir la mort.

Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous

estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie. Ou, si vous

l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la

vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le

mourant que le mort, et plus viuement et essentiellement. Si vous

auez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous

en satisfaict.

_Cur non vt plenus vitæ conuiua recedis?_

Si vous n'en auez sçeu vser, si elle vous estoit inutile, que vous

chaut-il de l'auoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?

_cur amplius addere quæris

Rursum quod pereat malè, et ingratum occidat omne?_

La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du

mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous auez vescu vn iour,

vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n'y a point

d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles,

cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont

iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux.

_Non alium videre patres: aliumve nepotes

Aspicient._

Et au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma

comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle

de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la

virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n'y sçait

autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme.

_versamur ibidem, atque insumus vsque,

Atque in se sua per vestigia voluitur annus._

Ie ne suis pas deliberée de vous forger autres nouueaux passetemps.

_Nam tibi præterea quod machiner, inueniámque

Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper._

Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité

est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre

comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous

n'en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c'est pour

neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez,

comme si vous estiez mort en nourrisse:

_licet, quod vis, viuendo vincere secla,

Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit._

Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.

_In vera nescis nullum fore morte alium te,

Qui possit viuus tibi te lugere peremptum,

Stánsque iacentem._

Ny ne desirerez la vie que vous plaignez tant.

_Nec sibi enim quisquam tum se vitámque requirit,

Nec desiderium nostri nos afficit vllum._

La mort est moins à craindre que rien, s'il y auoit quelque chose

de moins, que rien.

_multo mortem minus ad nos esse putandum,

Si minus esse potest quàm quod nihil esse videmus._

Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes:

mort, par ce que vous n'estes plus. D'auantage nul ne meurt auant

son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre,

que celuy qui s'est passé auant vostre naissance: et ne vous touche

non plus.

_Respice enim quàm nil ad nos antè acta vetustas

Temporis æterni fuerit._

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'vtilité du viure n'est

pas en l'espace: elle est en l'vsage. Tel a vescu long temps, qui a

peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en

vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu.

Pensiez vous iamais n'arriuer là, où vous alliez sans cesse? encore

n'y a-il chemin qui n'aye son issuë. Et si la compagnie vous peut

soulager, le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?

_omnia te vita perfuncta sequentur._

Tout ne branle-il pas vostre branle? y a-il chose qui ne vieillisse

quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures

meurent en ce mesme instant que vous mourez.

_Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est,

Quæ non audierit mistos vagitibus ægris

Ploratus mortis comites et funeris atri._

A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouuez tirer arriere?

Vous en auez assez veu qui se sont bien trouués de mourir, escheuant

par là des grandes miseres. Mais quelqu'vn qui s'en soit

mal trouué, en auez vous veu? Si est-ce grande simplesse, de condamner

chose que vous n'auez esprouuée ny par vous ny par autre.

Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? Te faisons nous tort?

Est-ce à toy de nous gouuerner, ou à nous toy? Encore que ton aage

ne soit pas acheué, ta vie l'est. Vn petit homme est homme entier

comme vn grand. Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à

l'aune. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle,

par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son

pere. Imaginez de vray, combien seroit vne vie perdurable, moins

supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que ie luy

ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me maudiriez sans cesse

de vous en auoir priué. I'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume,

pour vous empescher, voyant la commodité de son vsage, de

l'embrasser trop auidement et indiscretement. Pour vous loger en

cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que ie

demande de vous; i'ay temperé l'vne et l'autre entre la douceur et

l'aigreur. I'apprins à Thales le premier de voz sages, que le viure

et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda,

pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tressagement, Pour ce

qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres

de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie,

qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il

ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier

pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la

mort: le dernier y arriue. Voila les bons aduertissemens de nostre

mere Nature. Or i'ay pensé souuent d'où venoit cela, qu'aux

guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en

autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos

maisons: autrement ce seroit vne armée de medecins et de pleurars:

et elle estant tousiours vne, qu'il y ait toutes-fois beaucoup

plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition

qu'és autres. Ie croy à la verité que ce sont ces mines et appareils

effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur

qu'elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des

femmes, et des enfans: la visitation de personnes estonnees, et

transies: l'assistance d'vn nombre de valets pasles et éplorés: vne

chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de

medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour

de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans

ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi

auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des

personnes. Osté qu'il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que

cette mesme mort, qu'vn valet ou simple chambriere passerent dernierement

sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests

de tel equipage!

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I · 第 79 / 295 题