MON CHER DUJARDIN,

Il se trouve que je suis à Paris en train de corriger mes épreuves au

moment où vous donnez les dernières retouches au manuscrit de 'La Source

du Fleuve Chrétien,' un beau titre--si beau que je n'ai pu m'empêcher de

le 'chipper' pour le livre de Ralph Elles, un personnage de mon roman

qui ne parait pas, mais dont on entend beaucoup parler. Pour vous

dédommager de mon larcin, je me propose de vous dédier 'Le Lac.' Il y a

bien des raisons pour que je désire voir votre nom sur la première page

d'un livre de moi; la meilleure est, peut-être, parceque vous êtes mon

ami depuis 'Les Confessions d'un Jeune Anglais' qui ont paru dans votre

jolie _Revue Indépendante;_ et, depuis cette bienheureuse année, nous

avons causé littérature et musique, combien de fois! Combien d'heures

nous avons passés ensemble, causant, toujours causant, dans votre belle

maison de Fontainebleau, si française avec sa terrasse en pierre et son

jardin avec ses gazons maigres et ses allées sablonneuses qui serpentent

parmi les grands arbres forestiers. C'est dans ce jardin à l'orée de la

forêt et dans la forêt même, parmi la mélancolie de lat nature

primitive, et à Valvins ou demeurait notre vieil ami Mallarmé, triste et

charmant bonhomme, comme le pays du reste (n'est-ce-pas que cette

tristesse croit depuis qu'il s'en est allé?) que vous m'avez entendu

raconter 'Le Lac.'

A Valvins, la Seine coule silencieusement tout le long des berges plates

et graciles, avec des peupliers alignés; comme ils sont tristes au

printemps, ces peupliers, surtout avant qu'ils ne deviennent verts,

quand ils sont rougeâtres, posés contre un ciel gris, des ombres

immobiles et ternes dans les eaux, dix fois tristes quand les

hirondelles volent bas! Pour expliquer la tristesse de ce beau pays

parsemé de châteaux vides, hanté par le souvenir des fêtes d'autrefois,

il faudrait tout un orchestre. Je l'entends d'abord sur les violons;

plus tard on ajouterait d'autres instruments, des cors sans doute; mais

pour rendre la tristesse de mon pauvre pays là bas il ne faut drait pas

tout cela. Je l'entends très bien sur une seule flute placée dans une

île entourée des eaux d'un lac, le joueur assis sur les vagues ruines

d'un réduit gallois ou bien Normand. Mais, cher ami, vous êtes Normand

et peut-être bien que ce sent vos ancêtres qui out pillé mon pays; c'est

une raison de plus pour que je vous offre ce roman. Acceptez-le sans le

connaître davantage et n'essayez pas de le lire; ne vous donnez pas la

peine d'apprendre l'anglais pour lire 'Le Lac'; que le lac ne soit

jamais traversé par vous! Et parce que vous allez rester fatalement sur

le bord de 'mon lac' j'ai un double plaisir à vous le dédier. Lorsqu'on

dédie un livre, on prévoit l'heure où l'ami le prend, jette un coup

d'oeil et dit: 'Pourquoi m'a-t-il dédié une niaiserie pareille?' Toutes

les choses de l'esprit, sauf les plus grandes, deviennent niaiseries tôt

ou tard. Votre ignorance de ma langue m'épargne cette heure fatale. Pour

vous, mon livre sera toujours une belle et noble chose. Il ne peut

jamais devenir pour vous banal comme une épouse. II sera pour vous une

vierge, mieux qu'une vierge, il sera pour vous une demi-vierge. Chaque

fois que vous l'ouvrirez, vous penserez à des années écoulées, au

jardin où les rossignols chantent, a la forêt où rien ne se passe sauf

la chute des feuilles, à nos promenades à Valvins pour voir le cher

bonhomme; vous penserez à votre jeunesse et peut-être un peu à la

mienne. Mais je veux que vous lisiez cette dédicace, et c'est pour cela

que je l'ai écrite en français, dans un français qui vous est très

familier, le mien. Si je l'écrivais en anglais et le faisais traduire

dans le langage à la dernière mode de Paris, vous ne retrouveriez pas

les accents barbares de votre vieil ami. Ils sont barbares, je le

conçois, mais il y a des chiens qui sont laids et que l'on finit par

aimer.

Une poignée de mains,

The Lake · 第 5 / 20 题