LA BÛCHE DE NOËL

La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison,

tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer

familial.

La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle

se parait n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs

de la saison le rendent plus utile que jamais: cet usage existait

surtout dans les pays du Nord. C'était la fête du feu, le _Licht_ des

anciens Germains, le _Yule Log_, le feu d'Yule des forêts druidiques,

auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de _sainte

Luce_[34] dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier, rappelle

encore la lumière.

[Note 34: Évidemment, _Lucie_ vient du latin _lux, lucis_, lumière.]

Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq décembre,

au coeur de l'hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de

chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent,

cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal.

A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des oeufs ou des agneaux; à

l'Assomption, du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile.

Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se

procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les

faisaient donner. «Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold

Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une

grosse bûche nommée _tréfouet_». Le _tréfeu_, le _tréfouet_ que l'on

retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en

Berry, etc., c'est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean

de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer

pendant les _trois jours de fêtes_. De là, du reste, son nom: _tréfeu_,

en latin _très foci_, trois feux.

Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de

larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses

bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait

grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la

nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant

les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille.

On attendait ainsi la Messe de minuit.

Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: sous leur

manteau pouvait s'abriter une famille tout entière, parents, enfants,

serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une

bonne vieille grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait

seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir

le plus possible d'étincelles, en disant: «Bonne année, bonnes récoltes,

autant de gerbes et de gerbillons».

La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les

provinces de notre vieille France.

Voici, d'après M. J. Cornandet[35], le cérémonial que l'on suivait dans

la plupart des familles:

«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans l'ombre de la

nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d'éteindre leurs foyers,

puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans

l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que

l'on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu

qui régnait dans le village. C'était le feu bénit et régénéré qui devait

jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé.

[Note 35: Bibliothécaire de la ville de Chaumont]

«Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses

serviteurs, allait à l'endroit du logis où, l'année précédente,

ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient

solennellement ces tisons; l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le

monde se mettant à genoux, récitait le _Pater_, tandis que deux forts

valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle. Cette

bûche était toujours la plus grosse qu'on pût trouver; c'était la plus

grosse partie du tronc de l'arbre, ou même la souche, on appelait cela

la _Coque_[36] de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants

allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le

mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des présents; et

tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on

mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons.

[Note 36: Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne aux enfants

le jour de Noël porte encore dans certains pays le nom de _coquille_ ou

_petite bûche_, en patois, le _cogneu_.]

«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les

premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d'aller à la

messe, on s'y rendait en longues files avec des torches à la main.

«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et

on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans

un joyeux repas.».

Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques:

«La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s'est comparé

lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant

appelée, dans le quatrième Livre des _Proverbes_ le vin et la boisson

des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur

cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel

a répandues sur son Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être

consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de

sa vie mortelle.» J. J.[37]

[Note 37: _Semaine religieuse du diocèse de Langres_, 23 décembre 1905.]

Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en

Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne.

_La bûche de Noël en Berry_

En Berry, elle s'appelle _cosse de Nau_[38] et quelquefois _trèfoué,

trouffiau, trufau_ (trois feux).

[Note 38: _Cosse_ (codex), souche.

_Nau_ signifie Noël: ce mot était employé par nos pères dans ce sens:

Au sainet Nau chanteray...

Car le jour est fériau.

Nau! Nau! Nau!

Car le jour est fériau!

(_Anciens Noëls._ Bibl. imp.).

]

Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter

et mettre en place la _cosse de Nau_, car c'est ordinairement un énorme

tronc d'arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours

que dure la fête de Noël.

A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à la charge,

par l'investi, de porter, tous les ans, la _cosse de Nau_ au foyer du

suzerain[39].

[Note 39: BOUTARIC, _Traité des drois seigneuriaux_, p. 645.]

La _cosse de Nau_ doit, autant que possible, provenir d'un chêne vierge

de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans

l'âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille,

après l'avoir aspergé d'eau bénite, y met le feu.

C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères

et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et

les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil,

un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour

aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait à la _messe du cossin

blanc_--c'est-à-dire qu'on les mettrait au lit,--on ne manque jamais,

le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette

messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées

là, à leur intention, par le petit _Naulet_[40].

[Note 40: Le petit Jésus, _Naulet_, _Noëlet_, enfant de Noël.]

On conserve ces débris de la cosse de _Nau_ d'une année à l'autre: ils

sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison.

Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau

que l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la

famille contre le _feu du temps_, c'est-à-dire contre la foudre[41].

[Note 41: _Laisnel de La Salle_, tom. I, p. 1 et suiv.]

«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je cherchais à

m'expliquer pourquoi l'un des deux grands chenets en fer forgé était

d'une seule pièce, tandis que l'autre se démontait en deux pièces par le

simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale

et formait, de cette manière, un simple tréteau: une octogénaire m'en a

donné l'explication suivante: Dans mon jeune temps, la veille de Noël,

on choisissait pour le _truffiau_ (tréfeu) le tronc d'un arbre assez

gros pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les

chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement. On

posait l'une des extrémités sur le grand chenet et l'on faisait glisser

latéralement l'autre extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de

leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres

de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de

_trognards_ que l'on rencontre encore beaucoup dans nos haies: le bois

fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la

forme de ces cheminées géantes d'autrefois»[42].

[Note 42: H.-G., d'Henrichemont (Cher).]

Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient à peu près les

mêmes usages.

La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un épais lit de cendres,

et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte

souche du bûcher. C'était ordinairement une énorme _culée_ de chêne.

Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la Loire), cette

bûche se nomme, selon les localités, _tréfoy_, _trifoué_ ou _trifouyau_.

Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, la bûche

traditionnelle variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers

coups de la cloche annonçant l'office de la nuit, là on attendait

l'instant où la cloche sonnait la _voix Dieu_, c'est-à-dire l'élévation

de la messe de minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune

enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait le feu en se

signant et en prononçant à haute voix: _In nomine Patris, et Filii, et

Spiritus Sancti. Amen!_

Le _tréfoué_ devait brûler, sans flamme, l'espace de _trois jours_,

afin d'entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se

réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et

après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant

la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on

recueillait les restes du _tréfoué_ et on les conservait d'une année à

l'autre.

_La bûche de Noël en Normandie_

Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en

Normandie:

«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à

l'endroit du logis où, l'année précédente, à la même époque, ils

avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent

solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si

belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives. L'aïeul les

pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le monde se met à genou en

récitant le _Pater_. Deux forts valets de ferme apportent lentement la

bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche

1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille

a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable

cérémonie.

«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse

trouver dans la forêt, c'est la plus forte partie du tronc de l'arbre

ou, le plus souvent, c'est la masse de ses énormes racines, qu'on

appelle la souche ou la coque de Noël.

«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un

coin de l'appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des

présents, et, tandis qu'ils prient, on met à chaque bout de cette souche

des paquets d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on juge de

l'empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils

présents!

De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays

normands.

Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l'heure de la

messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l'énorme bûche éclairant

de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la _hotte_ de la

cheminée. C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au moment

où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se

célébrer la _Messe des bergers_. C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on

se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces

traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont

transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, comme celles de

Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois

pendant la nuit de Noël; et les trésors qui ne se découvrent que

lorsqu'on sonne le premier coup de la messe nocturne; et les feux

follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien

d'autres contes fantastiques[43].

[Note 43: G. Dubosc. _Journal de Rouen_, 25 décembre 1898.]

_La bûche de Noël en Provence_

Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux _cariguié_, ou vieux

tronc d'olivier choisi pour brûler toute la nuit; ils s'avançaient

solennellement en chantant les paroles suivantes:

Cacho fio. Cache le feu (ancien).

Bouto fio. Allume le feu (nouveau).

Dieou nous allègre. Dieu nous comble d'allégresse!

Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit

de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement de Jésus est venu

réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé,

lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de

la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait

apprises:

«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins

et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les

pauvres et ne dévore jamais l'étable du laboureur ni le bateau du

marin.»

Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du

musée d'Arles; en voici la description:

Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée

dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche

est l'aïeul, en costume du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la

bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette

formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux souhaits

pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats

réglementaires.

Alègre! Alègre! Dieu nous alègre.

Calendo vèn, tout ben vèn

E se noun sian pas mai, que noun fuguen men!

Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén.

«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! Que Dieu nous

fasse la grâce de voir l'année prochaine, et si nous ne sommes pas plus

nombreux, que nous ne soyons pas moins!»

En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier,

aîné des garçons, dit _lou Pelot_, s'appuie sur la cheminée, ayant

sa femme vis-à-vis. A côté du _Pelot_, sa jeune soeur, souriante et

rêveuse; elle s'entretient avec _lou rafi_ (valet de ferme). Près de la

table, à gauche, l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond

le _guardian_, armé de son trident, et le berger avec son chien, se

préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute

religieusement la bénédiction du grand-père (_benedicioun d'où

cacho-fio_)[44].

[Note 44: _Le Museon Arlaten_, par Jeanne de Flandreysy.]

Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie marseillaise, en cette

langue provençale si colorée, qu'il parle si bien, nous a donné, dans

son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la

bûche de Noël:

«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la

famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la

bûche d'olivier, blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à

l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà

dans l'ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant

par là-bas, au loin dans la nuit.»

Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne

Dame de Noël qui s'en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à

la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux

des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité

en fête.

«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à peu, lançant ses

dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner

ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait: «Braves

gens, le bon Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient

alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats--car on aime fort le

nougat dans le Midi--et ils donnaient aux pauvres le reste du festin».

Comment résister au désir que nous avons depuis longtemps de publier la

bûche de Noël de Frédéric Mistral qui a bien voulu correspondre avec

nous et nous donner des renseignements si intéressants sur les coutumes

de Noël.

Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement

partie du poème de _Mireille_: l'auteur a cru devoir la supprimer pour

éviter les longueurs[45].

[Note 45: Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger

un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son oeuvre. Lisons,

relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle naïveté! Quelle beauté

simple et pieuse! Quelle rusticité pleine de saveur! De plus, quelle

noblesse fière! Oui, c'est ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple

et maintenue la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue

par un souffle divin (X***).]

«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les visages riants des

petits enfants et des jeunes filles? Où est la main calleuse et agitée

du vieillard qui fait la croix sur le saint repas?

«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et

servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur

travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger

un coeur de céleri et poser gaiement la _bûche_ au feu avec leurs

parents.

«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de

petits houx, festonné d'enjolivures. Déjà s'allument trois chandelles

neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé

nouveau, prémice des moissons.

«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L'aîné de la

maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l'ébranlé

et, le chargeant sur l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux

pieds de son aïeul le déposer respectueusement.

«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles

modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se

hâtant, chercher la bouteille. Il a mis sa longue camisole de cadis

blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau.

«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s'agite...--«Eh

bien? posons-nous la bûche, enfants?--_Allégresse!_ Oui». Promptement,

tous lui répondent: «_Allégresse_.»--Le vieillard s'écrie: «_Allégresse!

que notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une autre année

nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins!_»

«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante, il en

verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le plus jeune prend l'arbre d'un

côté, le vieillard de l'autre, et soeurs et frères, entre les deux, ils

lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la

maison.

«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet de verre: «_O

feu_, dit-il, _feu sacré_, fais que nous ayons du beau temps!»

«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains

brunes, ils le jettent entier dans l'âtre vaste. Vous verriez alors

gâteaux à l'huile et escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin

vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.

«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous

verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez

pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la

nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester Muets!»

_La bûche de Noël en Bretagne_[46]

[Note 46: Cette description de la _bûche de Noël en Bretagne_ a été

reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: _les Annales

politiques, la Revue française_, etc.]

En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la fête de Noël, et ce

que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c'était

la Messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez

vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, qu'une nuit blanche?

Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un

vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les

parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que

le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes

retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à

carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs

sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir!

Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après

l'_Angelus_ du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure

jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude,

les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe

d'allégresse; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation

universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, au risque de s'estropier,

quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet.

Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait

la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la

bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de

fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux

chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec

cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il

portait la soutane, et que le roi était revenu.

On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles

et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air

important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis

bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la

choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela;

on attelait quatre boeufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom

de notre maison), on se mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la

porter, pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir au

fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on l'assurait avec

des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs

sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître

la table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les

murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la

Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma soeur Louise et de ma soeur

Hermine, la bonne Vierge, l'Enfant Jésus.

Il y avait aussi des inscriptions: _Et homo factus est!_ On ôtait toutes

les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume

de s'asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise

pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence et

qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là, mes enfants, qui savait

des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et

mon père, plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu,

et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans

un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans

la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt,

des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si

assourdissant, à cause des clous qu'on plantait et des casseroles qu'on

bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de

coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se

serait cru au moment le plus agité d'une foire.

A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: Naoutrou

Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait

ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient;

il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence

profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par

la bride (c'est-à-dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait

pour moi; il n'avait pas besoin d'être tenu, le pauvre animal). A peine

descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait

vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après

avoir fait le signe de la croix: «_Angelus Domini nuntiavit Mariæ_». Un

millier de voix lui répondaient. La prière finie, il entrait dans la

maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui

venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui

était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands

seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout

le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait

toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon

et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël.

C'était l'affaire de dix minutes.

Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée.

Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille

autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la

cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle.

Les hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la porte restait

ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au cimetière. De temps en

temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner

aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait

s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce

qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face

de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et

elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en choeur.

Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les

consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous,

qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi.

Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle,

puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était monotone et

plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il

y avait pourtant un _crescendo_, au moment où la bénédiction allait

commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule....

Jules Simon.

La nuit de Noël dans tous les pays · 第 16 / 39 题