LA BANDE TRAGIQUE AUX ASSISES

On les tient et on les juge. Ils sont là vingt accusés, grands premiers

rôles, comparses, figurants, utilités, souffleurs et garçons

d'accessoires. Toute la troupe, toute la bande, qu'il ne faut point

appeler celle des assassins anarchistes, pour qu'il n'y ait point de

confusion, de malentendu, car ce ne sont point là des fanatiques,

coupables de crimes d'idées, de meurtres politiques. Non point. Ce sont

des tueurs de pauvres gens. Leurs victimes, dont ils ont fouillé les

poches ou pillé les caisses, ce sont d'humbles employés à 150 francs par

mois, un garçon de recettes, de jeunes comptables d'un bureau de banque,

fusillés sans défense, à bout portant; ce sont des vieillards infirmes;

c'est un chauffeur conduisant une voiture à livrer; c'est un gardien de

la paix que l'on «brûle» pendant qu'il réclame des papiers d'identité;

tout cela, c'est du crime de droit commun, le plus abject et le plus

infâme, que l'on s'est mis dix ensemble à préparer et à exécuter; et,

par égard pour tous ceux qui, dans la suite des temps agités de toutes

les histoires, ont été eux-mêmes les funestes et courageuses victimes de

leurs exaltations sociales, ceux qui se sont brûlés à leur propre

flambeau, il ne faut point ici, à propos de ces gens et à l'occasion de

ces actes, prononcer le mot, ni même évoquer l'idée de crime politique.

C'est, d'ailleurs, ce que M. le président Couinaud a tenu à déclarer,

une fois pour toutes, dès ses premières paroles.

[Illustration: Kilbaltchiche: «_Propagandiste, oui. Criminel, depuis

quand?_»]

Aujourd'hui, décidément, il y a quelque chose de changé dans cette salle

des grandes premières criminelles. Le public «chic» n'a pas été convié.

Mondaines et demi-mondaines sont, pour cette fois, restées chez elles et

nous ne verrons pas en ce lieu, comme lors de l'affaire Steinheil, le

scandale de leurs toilettes de répétitions générales. Plus de

frissonnements de soie, ni de rires hystériques sous les voilettes, ni

de gestes charmants et parfumés de jolis bras et de mains fines jouant

avec un face-à-main ou même une lorgnette de théâtre. L'endroit, privé

de ces lueurs de vie heureuse et de ce bourdonnement léger, demeure ce

qu'il doit être, ce que l'on a voulu qu'il fût, triste, grave, gris,

avec ses trop hautes fenêtres par où la lumière indécise, et toujours

blême, passe à regret comme l'espoir. Et c'est à peine si, dans ce jour

pauvre où tous les visages semblent décolorés et spectraux, on peut

distinguer avec quelque précision les traits impassibles du président et

des juges rouges d'assises, la silhouette, cravatée d'hermine, du vieux

procureur général qui a tenu, en ces circonstances, peut-être

périlleuses, à occuper lui-même le fauteuil de l'accusation, et les

honnêtes physionomies des jurés, un architecte, des ingénieurs, un

médecin, un employé et quelques rentiers, qui devront demeurer là,

immobiles et attentifs, face à face avec la sinistre bande, pendant

vingt jours.

[Illustration: Simentoff: «_Je reconnais que j'avais de bien mauvaises

relations._»]

Placés en face des fenêtres, les vingt et un accusés, dix-huit hommes et

trois femmes, reçoivent toute la lumière de la salle. Ils n'y paraissent

point en beauté. Ce sont les bandits modernes, très jeunes pour la

plupart, cruels, impitoyables, jouisseurs, prétentieux, fiers de leurs

quelques lectures mal comprises, qui leur ont donné non point des

opinions, mais des haines et des appétits. Il y a là trois ou quatre

pâles figures au mauvais regard, imberbes, parmi lesquelles cet éphèbe

sinistre, Callemin; dit «Raymond la Science», Soudy «l'homme à la

carabine» de Chantilly, et Belonie; il y a aussi, la première du premier

rang du côté des juges, une singulière petite fille à figure expressive

qui rit tout le temps et agite coquettement ses cheveux coupés courts et

bouclés: c'est Mme Anna Maîtrejean, directrice ou gérante de la maison

de _l'Anarchie_; il y a, séparé d'elle par un garde, son ami

Kilbaltchiche, un Slave rêveur, aux yeux très enfoncés dans une face

glabre, au surplus le seul théoricien authentique de la bande, le seul

véritable et sincère marchand d'illusions. Et tous les autres, y compris

Dieudonné, l'homme aux mémoires, le robuste Carouy, le fantomal Metge,

le rouge Dettwiller et aussi, de Boue, Rodriguez, Monier dit Simentoff,

le remisier Crozat de Fleury, la femme Schoofs et Barbe le Clerch, la

maîtresse de Carouy, sont des types impersonnels, insignifiants,

anonymes, que vous avez rencontrés cent fois sans éprouver une émotion

ni une curiosité.

--Faites entrer les témoins! ordonne le président.

Aussitôt, une foule, en cohue, envahit la salle. Il y a là, pêle-mêle,

les parents et les amis des victimes et les parents et les amis des

meurtriers. Un homme près de moi pâlit et jure en regardant Soudy. Je

lui demande: «--Vous le reconnaissez?--Si je le reconnais! Il a tiré sur

moi, à Chantilly!» Un autre déclare, à mi-voix: «J'ai été menacé, mais

je suis armé!» Et il indique la poche enflée de son veston. L'appel dure

interminablement. Enfin, le flot s'écoule peu à peu par la petite porte.

Les interrogatoires, maintenant, vont commencer.

[Illustration: Mme Maîtrejean: «_Je prends la responsabilité de ce que

j'écris, non de ce qu'on m'écrit._»]

_Croquis d'audience de P. RENOUARD._

[Illustration: Dieudonné: «_Ceux qui sont morts ont peut-être regretté

leurs crimes._»]

--Madame Maîtrejean!

[Illustration: Soudy: «_Si j'avais eu une situation adéquate à mon

intelligence, je n'aurais pas été un «illégaliste»._]

[Illustration: M. le Président Couinaud.]

[Illustration: Dieudonné: «_Un homme sain ne peut faire l'apologie de

Bonnot.»_]

[Illustration: Callemin, dit Raymond la Science: «_Je me suis accusé

aussi d'avoir étranglé Louis XVI._»]

Une très jeune femme se lève. Ses vingt-quatre ans en semblent seize.

Et, dans la salle, de tous côtés, on murmure: «Mais c'est Claudine!» Eh!

oui, Claudine, en cheveux courts qu'une raie sépare en deux lourds

bandeaux bruns, à la fois fille et garçon, avec le col marin plat sur le

sarrau noir d'écolière; Claudine à l'école, vive et mutine, qui tient en

main ses notes, son cahier de devoirs et, au bout des doigts, un petit

crayon dont elle ronge la mine... Que répondriez-vous, Claudine, si vous

aviez à vous défendre en cour d'assises des accusations portées contre

Mme Maîtrejean, gérante en fait de la maison de famille de _l'Anarchie_,

receleuse, et affiliée, affirme-t-on, à une association de

malfaiteurs?... Et Claudine de répondre d'une voix claire, sans trouble,

sans maladresse, un peu nerveuse seulement et fâchée parfois contre le

président qui insiste trop, mais pas antipathique et laissant dans la

salle une impression amusée, plutôt favorable. Son coaccusé, ami et

associé, Kilbaltchiche, le jeune Slave pensif, complète et précise les

explications demandées. Sa voix est très douce; sa parole facile,

élégante, ordonnée. Il se sépare d'un mot adroit des anarchistes

terroristes; il est, lui, d'une école qui admet les sentiments

affectifs, la sensibilité et, comme guide, la conscience au moins autant

que la raison. Il évoque la vie de labeur et de pauvreté du couple et

son existence, peu secrète, dans la chambre unique qui était en même

temps la salle commune de _l'Anarchie_ où l'on allait et venait, portes

ouvertes... Au surplus, il revendique avec insistance pour lui seul

toutes les responsabilités que l'on veut faire peser sur sa compagne. Il

se rassoit. Il a été habile. Et l'on attend avec d'autant plus de

curiosité l'interrogatoire des vedettes.

...C'est fait. Mardi, mercredi, jeudi, on a interrogé les vedettes. Ce

n'était donc que cela, les vedettes! La surprise, la déception,

atteignent à la stupeur. Voici, loquace, emphatique, reniant les

doctrines «illégalistes», traitant d' «imbéciles» les apologistes de

Bonnot et de Garnier, déclarant même que Bonnot était un anormal à

cerveau de «Fuegien», voici Dieudonné que l'encaisseur Caby a reconnu

comme son assassin et qui niera tout, même l'évidence, cela, d'ailleurs,

sans un élan de sincérité, sans un cri vrai qui émeut... Voici Callemin,

dit Raymond la Science, imberbe, petit, râblé, très myope, très jeune,

très infatué, un mauvais gamin rageur, qui n'a même point les mots de

Gavroche (à qui je demande pardon pour le rapprochement), et qui aura

noté sur ses petits papiers jusqu'aux pauvres insolences qu'il jugera

habile de mêler à ses faibles ripostes et à ses plus invraisemblables

dénégations. Il s'embrouille vite, d'ailleurs, ne trouve plus de réponse

dès qu'il a omis de prévoir les questions et s'effondre enfin, maté, en

plein désastre, dans ses petits papiers inutiles. Et maintenant c'est le

tour du jardinier-camelot Monier dit Simentoff, un Méridional tragique,

bavard et confus, du garçon épicier Soudy, qui déclame, et se plaint de

ne pas avoir trouvé «une situation adéquate à son intelligence», de

Carouy--figure brutale, facilement farouche--qui nie comme tous mais

avec moins de littérature et plus d'énergie. Que dire des autres

accusés, ceux dont la tête n'est pas en jeu?... L'intérêt décroît

encore, si possible... Mais les témoins, maintenant, vont se succéder à

la barre et ramener, avec eux, l'émotion.

[Illustration: Carouy: «_On m'a vendu comme un bétail!_»]

L'Illustration, No. 3650, 8 Février 1913 · 第 13 / 45 题