III

L'époque des Précieuses devait avoir plus que toute autre des

bibliophiles parmi ces femmes que passionnaient les choses de l'esprit. A

leur tête il faut placer la fille de Gaston d'Orléans, frère de Louis

XIII, et de Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, dernière

représentante de la seconde branche des Bourbons-Montpensier, princes de

La Roche-sur-Yon, détachée à la fin du XVe siècle de celle des comtes de

Bourbon-Vendôme. Elle a droit, comme son frère, au titre de bibliophile.

Née en 1627, morte en 1693, après cette fâcheuse aventure d'un mariage

avec Lauzun, qui fit scandale sans faire son bonheur, Mademoiselle de

Montpensier est l'auteur de ces _Mémoires_ qu'on lit toujours avec un si

vif plaisir, d'une _Histoire de la princesse de Paphlagonie_ (1659),

roman qui peut encore piquer aujourd'hui la curiosité, par les allusions

qui s'y trouvent aux personnages du temps, et de _Portraits_, nés de

cette mode qui occupa vers 1660 toute la société polie en France. Au

milieu des Précieuses, elle fut comme une vierge Pallas, à laquelle

poètes et courtisans s'empressaient d'apporter le tribut de leurs vers ou

de leurs hommages. Retirée, un peu forcément, après la Fronde, soit dans

ses châteaux, à Eu par exemple, soit au palais du Luxembourg, c'est

surtout alors qu'elle prit goût aux lettres et au bel esprit. Le poète

Segrais était l'un des gentilshommes de sa maison. C'est par lui qu'elle

connut Huet, qui, jeune alors, lui servait parfois de lecteur pendant sa

toilette. Ses livres timbrés au armes d'Orléans sont excessivement rares.

A côté de la grande Mademoiselle, comme on appelait de son temps cette

princesse, nous placerons Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de

Longueville, la sœur du grand Condé, la galante héroïne de la Fronde.

Ses livres portaient ordinairement sur les plats un semis de fleurs de

lis, et, entouré de deux palmes, l'écusson _de France, au bâton péri en

bande de gueules, au lambel d'argent à trois pendants_ (armes des

Longueville). Ce n'est pas que la duchesse de Longueville ait été une

savante. Loin de là; son éducation avait été assez négligée: mais elle

avait l'esprit de sa race, et un goût inné. Retz insiste

particulièrement sur ce que cet esprit devait tout à la nature, et

presque rien à l'étude. «Mme de Longueville, dit-il, a naturellement bien

du fonds d'esprit, mais elle en a encore plus le fin et le tour.» Plus

tard elle tiendra, dans ce bel hôtel de Longueville qu'elle fit bâtir rue

Saint-Thomas du Louvre, près de celui de Rambouillet, une cour d'esprit,

donnera le ton à ses contemporains, et rendra, avec son frère le grand

Condé, des jugements sur la littérature qui seront sans appel.

Les Bourbons bibliophiles, Rois & Princes, Reines & Princesses · 第 18 / 27 题