LES RÉBECCAÏTES.

«En souhaitant toutes sortes tic prospérités à Rébecca, ils lui dirent:

Vous êtes notre soeur; croissez en mille et mille générations, et que

votre race, s'empare des portes de ses ennemis.»

Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Genèse est l'étymologie du nom des

rébeccaïtes, qu'ont adopté les émeutiers, les _rioters_ de la

principauté de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les

_turn-pikes_ et les _toll-bars_ barrières construites pour la perception

des octrois et des taxes nécessaires à l'entretien des routes. Leurs

ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revêtus d'habits

de femme, le visage noirci, les rébeccaïtes se montrent en armes dans

les comtés (_shires_) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de

Pembroke. Les barrières de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de

Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont déjà

tombées sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont osé, au nombre de

plusieurs mille, entrer à Carmarthen pour en démolir le _work-house_, et

déjà ils jetaient le mobilier par les fenêtres, quand les dragons les

ont dispersés.

Les rébeccaïtes ne se contentent pas de détruire des barrières; ils

dévastent les propriétés de ceux qui sont connus par leur rigueur envers

la classe inférieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravagé les

plantations du capitaine Banks Davis, près Llanon. Le 25, ils ont mis le

feu à l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgés se

cache sous le pseudonyme de _miss Rébecca_ ou de _la mère Rébecca_. Il a

pour lieutenants _miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret_ et _Catie_,

C'est suivant les uns, un avocat sans clientèle; suivant les autres, le

frère d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystérieux personnage

paraît rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire

éteindre l'incendie à la voix d'une mère qui lui demandait grâce pour un

enfant alité. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est

présenté à cheval à la porte de Pumfag, dans le district de Gower

(Glamorganshire), et a sonné du cor pour évoquer les démolisseurs. C'est

toujours en son nom que les affiches sont posées dans les paroisses pour

annoncer les expéditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix

heures du soir. Ou ne garde des rébeccaïtes qui s'y présentent que le

nombre indispensable à l'accomplissement de l'oeuvre projetée. Vers onze

heures la bande se met en marche; trois ou quatre éclaireurs, puis une

vingtaine d'hommes d'avant-garde précédent le gros de la troupe, qui

s'avance divisée par escouades, armée de fusils, de scies, de haches, de

leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt à trente

individus composent l'arrière-garde, et trois ou quatre hommes veillent

à cent pas plus loin. Quand l'expédition est importante, des _flanking

parties_ sont placés sur les côtés. Arrivés à une barrière, les

_rioters_ en chassent le percepteur, brisent les chaînes, abattent les

murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des

trompettes et des cornets à bouquin, et se séparent après avoir tiré des

coups de fusil à poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrière-garde

ont seules des fusils chargés à balles. Ces troubles durent depuis

plusieurs années, et l'autorité a tenté d'inutiles efforts pour les

réprimer, quoique, dès 1839, elle ait envoyé des renforts aux troupes

qui poursuivaient les bandes insurgées. La Chambre des Communes vient

d'être saisie de la question galloise, dans les séances des 28 et 29

juillet dernier. «Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de

Galles est en proie à une effervescence excessive, et le ministère

actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui

consiste à y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer

sans pouvoir apaiser des désordres aussi graves.» Sir Hubert Peel, dans

sa réponse, a insisté sur ce que le mouvement n'avait pas un caractère

politique. «Il n'y a rien, a-t-il répété, qui annonce le mécontentement

contre le gouvernement, le mécontentement politique.» Les paysans

gallois ne songent pas en effet à détrôner les ministres; mais ils font

plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent

par la force contre l'inégale répartition des bénéfices sociaux.

[Illustration: Ferme galloise pillée et incendiée pendant la nuit par

les Rébeccaïtes.]

Quelles sont les causes du rébeccaïsme? On pourrait les résumer en un

seul mot, la misère. La population galloise vit chétivement de

l'exploitation des mines, des travaux métallurgiques et de l'élève des

bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25

c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais

de chômage; mais la stagnation générale des affaires interrompt trop

souvent le travail des forges et des mines; le dénuement de la classe

laborieuse est aggravé par les impôts qui pèsent sur la houille, les

grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier

produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long,

ils rencontrent en chemin tant de _toll-houses_, qu'il leur arrive de

débourser six livres sterling de péages pour une valeur de cinq livres

sterling de chaux. Une autre taxe non moins onéreuse est la dîme,

d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtièmes des Gallois

appartiennent aux Églises dissidentes.

L'élévation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de

Galles, n'ont pas une aussi grande étendue qu'en Angleterre, et le sol

est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont

rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent

cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de

ressources, elles sont louées à raison de deux cents, cinquante ou

trente livres sterling; les prés sont affermés cinq livres l'acre dans

les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les

vallées, et quinze schellings dans les marécages, ou l'on ne peut faire

paître que des moutons et des chèvres. Les fermiers récoltent à peine de

quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge

grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture

animale; et la détresse oblige parfois les plus pauvres à travailler

chez les plus aisés en qualité de simples journaliers (_jobbing

labourers_).

[Note 1: L'acre équivaut à 40 ares 467 milliares.]

Loin de remédier à ces maux, la taxe des pauvres sert de prétexte à de

nouvelles récriminations. Les dépôts de mendicité (_work-houses_) ne

peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres

végètent sans secours et sans pain.

Les rébeccaïtes se sont proposé de demander compte de ces souffrances,

et, sans moyens légaux de se plaindre, ils ont procédé par la violence

et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les

agriculteurs, ont formé l'association rébeccaïte, dont le but a été

formulé dans une assemblée tenue, le 20 juillet, à Cumlwor, dans le

comté de Carmarthen: «Voulant prendre des informations sur les justes

griefs du peuple, et adopter la meilleure méthode pour le soustraire aux

étonnantes privations qu'il endure, la _Convention Nationale_ décrète la

démolition des barrières, l'abolition de la dîme et des taxes, et une

réduction de 25 pour 100 sur les fermages.»

Un conçoit qu'avec de semblables intentions les rébeccaïtes se soient

concilié les sympathies de la majorité. La population les protège et

leur garde le secret. De faux avis égarent les dragons et la troupe de

ligne, qui se lassent inutilement à poursuivre les insurgés au nord,

pendant qu'on démolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs

ont été arrêtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les

assises de Swansea, présidées par M. John Morris; mais l'agitation se

prolonge, entretenue par la rancune séculaire que gardent aux Anglais

les Gallois, descendants des Aborigènes qui furent refoulés dans les

montagnes par l'invasion anglo-saxonne.

Le comte Kollowrath-Liebsteinski.

L'Illustration, No. 0023, 5 Août 1843 · 第 4 / 24 题