Elle délivre son amant et un janséniste.
Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Il
est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce
voyage. Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de son
opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi son
amant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes,
ses combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’était
plus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci
les idées. L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avait
fait autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans
l’esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus
aisément que les hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plus
instructive que quatre ans de couvent.
Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur les
ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste
bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne
sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et se
haïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de
… cet affreux château, palais de la vengeance,
Qui renferme souvent le crime et l’innocence[1].
[1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B.
Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on
l’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front
consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix
expire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles.
Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance.
Son coeur n’était pas endurci comme celui de quelques honorables
geôliers ses confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée à
la garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et
vivant du malheur d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des
larmes des infortunés.
Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se
voient, et tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves resta
long-temps sans mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt son
courage. C’est apparemment là madame votre femme, lui dit le
gouverneur; vous ne m’aviez point dit que vous fussiez marié. On me
mande que c’est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance.
Ah! je ne suis pas digne d’être sa femme, dit la belle Saint-Yves d’une
voix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse.
Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le
brevet de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie.
L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un songe pour
retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment
avez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? Vous
êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.
La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait,
et détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui
apprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait éprouvé,
excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu’un
autre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usages
de la cour, aurait deviné facilement.
Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me
ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme des
plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’un
moine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune
autant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce
détestable fripon m’a persécuté? M’a-t-il fait passer pour un
janséniste? Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le
méritais pas, je n’étais alors qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sans
conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous y
avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dans
la vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et qui
amollit les coeurs de bronze!
A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves.
Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’elle
se reprochait.
Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez
eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me faire
rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a le
premier appris à penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamité
nous a unis; je l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous ni
sans lui.
Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vous
devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet homme
puissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez
commencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire tout
ce que son amant exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvait
obéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois;
elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrassé
le vieux martyr de la grâce efficace.
L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son
frère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison.
A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre de
l’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour
le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’elle
fesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration
cet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna
l’ordre de l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’un
bienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de
honte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller délivrer un
ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges
événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une jeune
fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.