L’Ingénu baptisé.
Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce qu’il
fesait là. Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y a une
heure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est pas honnête de
me laisser morfondre.
Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi qu’on
baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous.
Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à
sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits?
Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroire
cette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là, et je
suis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. L’eunuque de la
reine Candace[1] fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de me
montrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on s’y soit jamais pris
d’une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le serai
dans la rivière. On eut beau lui remontrer que les usages avaient
changé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. Il revenait
toujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa
tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient observé entre les
saules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui appartenait pas de
citer un pareil homme, elles n’en firent pourtant rien, tant était
grande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui parler, ce qui est
beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre l’évêque.
[1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de Candace_. En
corrigeant cette faute, Voltaire mit dans l’_errata_ un _N. B._ en ces
termes: «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace était le
nom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le
ltitre des rois d’Égypte?» B.
Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seul
homme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ce
que vous voudrez.
La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveu
avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à
mademoiselle de Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie,
qu’il n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé de
cordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le
parti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria
d’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la
même manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais
être chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eau
courante.
Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentait
d’être chargée d’une si importante commission. Elle s’approcha
modestement de l’Ingénu, et lui serrant la main d’une manière
tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? lui
dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les
relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez,
mademoiselle, tout ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptême
de feu[2], baptême de sang, il n’y a rien que je vous refuse.
Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ce
que ni les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées du
bailli, ni les raisonnements même de monsieur l’évêque, n’avaient pu
faire. Elle sentit son triomphe; mais elle n’en sentait pas encore
toute l’étendue.
[2] Voyez tome XXVII, page 289. B.
Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la
magnificence, tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent à
monsieur l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir l’Ingénu
sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voir
marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l’asservissait; elle
accepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences.
Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un grand
dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards de
Basse-Bretagne dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur
le prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de
l’homme. Monsieur l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lier
son ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, et
qu’il était bien triste qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne,
à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon
mot sur le baptême de l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le
bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle à
ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes promesses,
répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains de
mademoiselle de Saint-Yves?
Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si
j’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froide
qu’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli trouva cela
trop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est familière au
Canada. Mais la marraine en fut extrêmement contente.
On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malo
demandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entendu
parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saint
qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait
les douze autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler;
c’était celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seule
nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie.
Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie de
l’Ingénu qu’il était digne du saint dont il portait le nom.