(1872)
I
Au retour, dans l'encombrement des voitures qui rentraient par le bord
du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l'embarras devint tel,
qu'il lui fallut même s'arrêter.
Le soleil se couchait dans un ciel d'octobre, d'un gris clair, strié à
l'horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs
lointains de la cascade, enfilait la chaussée, baignant d'une lumière
rousse et pâlie la longue suite des voitures devenues immobiles.
Les lueurs d'or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient
s'être fixés le long des réchampis jaune paille de la calèche, dont les
panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant. Et,
plus haut, en plein dans la clarté rousse qui les éclairait
par-derrière, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs
capotes à demi pliées, retombant du siège, le cocher et le valet de
pied, avec leur livrée bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs
gilets rayés noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients,
comme des laquais de bonne maison qu'un embarras de voitures ne parvient
pas à fâcher.
Leurs chapeaux, ornés d'une cocarde noire, avaient une grande dignité.
Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d'impatience.
--Tiens, dit Maxime, Laure d'Aurigny, là-bas, dans ce coupé.... Vois
donc, Renée.
Renée se souleva légèrement, cligna les yeux, avec cette moue exquise
que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.
--Je la croyais en fuite, dit-elle.... Elle a changé la couleur de ses
cheveux, n'est-ce pas?
--Oui, reprit Maxime en riant, son nouvel amant déteste le rouge.
Renée, penchée en avant, la main appuyée sur la portière basse de la
calèche, regardait, éveillée du rêve triste qui, depuis une heure, la
tenait silencieuse, allongée au fond de la voiture, comme dans une
chaise longue de convalescente. Elle portait, sur une robe de soie
mauve, à tabliers et à tunique, garnie de larges volants plissés, un
petit paletots de drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui
donnait un grand air de crânerie? Ses étranges cheveux fauve pâle, dont
la couleur rappelait celle du beurre fin, étaient à peine cachés par un
mince chapeau orné d'une touffe de roses du Bengale. Elle continuait à
cligner des yeux, avec sa mine de garçon impertinent, son front pur
traversé d'une grande ride, sa bouche, dont la lèvre supérieure
avançait, ainsi que celle des enfants boudeurs. Puis, comme elle voyait
mal, elle prit son binocle, un binocle d'homme, à garniture d'écaille,
et, le tenant à la main sans se le poser sur le nez, elle examina la
grosse Laure d'Aurigny tout à son aise, d'un air parfaitement calme.
Les voitures n'avançaient toujours pas. Au milieu des taches unies, de
teinte sombre, que faisait la longue file des coupés, fort nombreux au
Bois par cet après-midi d'automne, brillaient le coin d'une glace, le
mors d'un cheval, la poignée argentée d'une lanterne, les galons d'un
laquais haut placé sur son siège. Çà et là, dans un landau découvert,
éclatait un bout d'étoffe, un bout de toilette de femme, soie ou
velours. Il était peu à peu tombé un grand silence sur tout ce tapage
éteint, devenu immobile. On entendait, du fond des voitures, les
conversations des piétons. Il y avait des échanges de regards muets, de
portières à portières; et personne ne causait plus, dans cette attente
que coupaient seuls les craquements des harnais et le coup de sabot
impatient d'un cheval. Au loin, les voix confuses du Bois se mouraient.
Malgré la saison avancée, tout Paris était là: la duchesse de Sternich,
en huit-ressorts; Mme de Lauwerens, en victoria très correctement
attelée; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun; la
comtesse Vanska, avec ses poneys pie; Mme Daste, et ses fameux stappers
noirs; Mme de Guende et Mme Teissière, en coupé; la petite Sylvia, dans
un landau gros bleu. Et encore don Carlos, en deuil, avec sa livrée
antique et solennelle; Selim pacha, avec son fez et sans son gouverneur;
la duchesse de Rozan, en coupé égoïste, avec sa livrée poudrée à blanc;
M. le comte de Chibray, en dog-cart; M. Simpson, en mail de la plus
belle tenue; toute la colonie américaine. Enfin deux académiciens, en
fiacre.
Les premières voitures se dégagèrent et, de proche en proche, toute la
file se mit bientôt à rouler doucement.
Ce fut comme un réveil. Mille clartés dansantes s'allumèrent, des
éclairs rapides se croisèrent dans les roues, des étincelles jaillirent
des harnais secoués par les chevaux. Il y eut sur le sol, sur les
arbres, de larges reflets de glace qui couraient. Ce pétillement des
harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels
brûlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient
les livrées éclatantes perchées en plein ciel et les toilettes riches
débordant des portières, se trouvèrent ainsi emportés dans un grondement
sourd, continu, rythmé par le trot des attelages. Et le défilé alla,
dans les mêmes bruits, dans les mêmes lueurs, sans cesse et d'un seul
jet, comme si les premières voitures eussent tiré toutes les autres
après elles.
Renée avait cédé à la secousse légère de la calèche se remettant en
marche, et, laissant tomber son binocle, s'était de nouveau renversée à
demi sur les coussins.
Elle attira frileusement à elle un coin de la peau d'ours qui emplissait
l'intérieur de la voiture d'une nappe de neige soyeuse. Ses mains
gantées se perdirent dans la douceur des longs poils frisés. Une brise
se levait. Le tiède après-midi d'octobre, qui, en donnant au Bois un
regain de printemps, avait fait sortir les grandes mondaines en voiture
découverte, menaçait de se terminer par une soirée d'une fraîcheur
aiguë.
Un moment, la jeune femme resta pelotonnée, retrouvant la chaleur de
son coin, s'abandonnant au bercement voluptueux de toutes ces roues qui
tournaient devant elle. Puis, levant la tête vers Maxime, dont les
regards déshabillaient tranquillement les femmes étalées dans les coupés
et dans les landaus voisins:
--Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie, cette Laure
d'Aurigny? Vous en faisiez un éloge, l'autre jour, lorsqu'on a annoncé
la vente de ses diamants!...
A propos, tu n'as pas vu la rivière et l'aigrette que ton père m'a
achetées à cette vente?
--Certes, il fait bien les choses, dit Maxime sans répondre, avec un
rire méchant. Il trouve moyen de payer les dettes de Laure et de donner
des diamants à sa femme.
La jeune femme eut un léger mouvement d'épaules.
--Vaurien! murmura-t-elle en souriant.
Mais le jeune homme s'était penché, suivant des yeux une dame dont la
robe verte l'intéressait. Renée avait reposé sa tête, les yeux
demi-clos, regardant paresseusement des deux côtés de l'allée, sans
voir. A droite, filaient doucement des taillis, des futaies basses, aux
feuilles roussies, aux branches grêles; par instants, sur la voie
réservée aux cavaliers, passaient des messieurs à la taille mince, dont
les montures, dans leur galop, soulevaient de petites fumées de sable
fin. A gauche, au bas des étroites pelouses qui descendent, coupées de
corbeilles et de massifs, le lac dormait, d'une propreté de cristal,
sans une écume, comme taillé nettement sur ses bords par la bêche des
jardiniers; et, de l'autre côté de ce miroir clair, les deux îles, entre
lesquelles le pont qui les joint faisait une barre grise, dressaient
leurs falaises aimables, alignaient sur le ciel pâle les lignes
théâtrales de leurs sapins, de leurs arbres aux feuillages persistants,
dont l'eau reflétait les verdures noires, pareilles à des franges de
rideaux savamment drapées au bord de l'horizon. Ce coin de nature, ce
décor qui semblait fraîchement peint, baignait dans une ombre légère,
dans une vapeur bleuâtre qui achevait de donner aux lointains un charme
exquis, un air d'adorable fausseté.
Sur l'autre rive, le Chalet des Iles, comme verni de la veille, avait
des luisants de joujou neuf; et ces rubans de sable jaune, ces étroites
allées de jardin, qui serpentent dans les pelouses et tournent autour du
lac, bordées de branches de fonte imitant des bois rustiques,
tranchaient plus étrangement, à cette heure dernière, sur le vert
attendri de l'eau et du gazon.
Accoutumée aux grâces savantes de ces points de vue, Renée, reprise par
ses lassitudes, avait baissé complètement les paupières, ne regardant
plus que ses doigts minces qui enroulaient sur leurs fuseaux les longs
poils de la peau d'ours. Mais il y eut une secousse dans le trot
régulier de la file des voitures. Et, levant la tête, elle salua deux
jeunes femmes couchées côte à côte, avec une langueur amoureuse, dans un
huit-ressorts qui quittait à grand fracas le bord du lac pour s'éloigner
par une allée latérale. Mme la marquise d'Espanet, dont le mari, alors
aide de camp de l'empereur, venait de se rallier bruyamment, au scandale
de la vieille noblesse boudeuse, était une des plus illustres mondaines
du Second Empire; l'autre, Mme Haffner, avait épousé un fameux
industriel de Colmar, vingt fois millionnaire, et dont l'Empire faisait
un homme politique. Renée, qui avait connu en pension les deux
inséparables, comme on les nommait d'un air fin, les appelait Adeline et
Suzanne, de leurs petits noms. Et, comme, après leur avoir souri, elle
allait se pelotonner de nouveau, un rire de Maxime la fit se tourner.
--Non, vraiment, je suis triste, ne ris pas, c'est sérieux, dit-elle en
voyant le jeune homme qui la contemplait railleusement, en se moquant de
son attitude penchée.
Maxime prit une voix drôle.
--Nous aurions de gros chagrins, nous serions jalouse!
Elle parut toute surprise.
--Moi! dit-elle. Pourquoi jalouse?
Puis elle ajouta, avec sa moue de dédain, comme se souvenant:
--Ah! oui, la grosse Laure! Je n'y pense guère, va.
Si Aristide, comme vous voulez tous me le faire entendre, a payé les
dettes de cette fille et lui a évité ainsi un voyage à l'étranger, c'est
qu'il aime l'argent moins que je ne le croyais. Cela va le remettre en
faveur auprès des dames.... Le cher homme, je le laisse bien libre.
Elle souriait, elle disait «le cher homme», d'un ton plein d'une
indifférence amicale. Et subitement, redevenue très triste, promenant
autour d'elle ce regard désespéré des femmes qui ne savent à quel
amusement se donner, elle murmura:
--Oh! je voudrais bien.... Mais non, je ne suis pas jalouse, pas jalouse
du tout.
Elle s'arrêta, hésitante.
--Vois-tu! je m'ennuie, dit-elle enfin d'une voix brusque.
Alors elle se tut, les lèvres pincées. La file des voitures passait
toujours le long du lac, d'un trot égal, avec un bruit particulier de
cataracte lointaine. Maintenant, à gauche, entre l'eau et la chaussée,
se dressaient des petits bois d'arbres verts, aux troncs minces et
droit, qui formaient de curieux faisceaux de colonnettes. A droite, les
taillis, les futaies basses avaient cessé; le Bois s'était ouvert en
larges pelouses, en immenses tapis d'herbe, plantés çà et là d'un
bouquet de grands arbres; les nappes vertes se suivaient, avec des
ondulations légères, jusqu'à la Porte de la Muette, dont on apercevait
très loin la grille basse, pareille à un bout de dentelle noire tendu au
ras du sol; et, sur les pentes, aux endroits où les ondulations se
creusaient, l'herbe était toute bleue. Renée regardait, les yeux fixes,
comme si cet agrandissement de l'horizon, ces prairies molles, trempées
par l'air du soir, lui eussent fait sentir plus vivement le vide de son
être.
Au bout d'un silence, elle répéta, avec l'accent d'une colère sourde:
--Oh! je m'ennuie, je m'ennuie à mourir.
--Sais-tu que tu n'es pas gaie, dit tranquillement Maxime. Tu as tes
nerfs, c'est sûr.
La jeune femme se rejeta au fond de la voiture.
--Oui, j'ai mes nerfs, répondit-elle sèchement.
Puis elle se fit maternelle.
--Je deviens vieille, mon cher enfant; j'aurai trente ans bientôt. C'est
terrible. Je ne prends de plaisir à rien.... A vingt ans, tu ne peux
savoir....
--Est-ce que c'est pour te confesser que tu m'as emmené? interrompit le
jeune homme. Ce serait diablement long.
Elle accueillit cette impertinence avec un faible sourire, comme une
boutade d'enfant gâté à qui tout est permis.
--Je te conseille de te plaindre, continua Maxime; tu dépenses plus de
cent mille francs par an pour ta toilette, tu habites un hôtel
splendide, tu as des chevaux superbes, tes caprices font loi, et les
journaux parlent de chacune de tes robes nouvelles comme d'un événement
de la dernière gravité; les femmes te jalousent, les hommes donneraient
dix ans de leur vie pour te baiser le bout des doigts.... Est-ce vrai?
Elle fit, de la tête, un signe affirmatif, sans répondre.
Les yeux baissés, elle s'était remise à friser les poils de la peau
d'ours.
--Va, ne sois pas modeste, poursuivit Maxime; avoue carrément que tu es
une des colonnes du Second Empire. Entre nous, on peut se dire de ces
choses-là.
Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples
millionnaires, en bas et en haut, tu règnes en souveraine. Il n'y a pas
de plaisir où tu n'aies mis les deux pieds, et si j'osais, si le respect
que je te dois ne me retenait pas, je dirais....
Il s'arrêta quelques secondes, riant; puis il acheva cavalièrement sa
phrase.
--Je dirais que tu as mordu à toutes les pommes.
Elle ne sourcilla pas.
--Et tu t'ennuies! reprit le jeune homme avec une vivacité comique. Mais
c'est un meurtre!... Que veux-tu! Que rêves-tu donc!?
Elle haussa les épaules, pour dire qu'elle ne savait pas. Bien qu'elle
penchât la tête, Maxime la vit alors si sérieuse, si sombre, qu'il se
tut. Il regarda la file des voitures qui, en arrivant au bout du lac,
s'élargissait, emplissait le large carrefour. Les voitures, moins
serrées, tournaient avec une grâce superbe; le trot plus rapide des
attelages sonnait hautement sur la terre dure.
La calèche, en faisant le grand tour pour prendre la file, eut une
oscillation qui pénétra Maxime d'une volupté vague. Alors, cédant à
l'envie d'accabler Renée:
--Tiens, dit-il, tu mériterais d'aller en fiacre! Ce serait bien
fait!... Eh! regarde ce monde qui rentre à Paris, ce monde qui est à tes
genoux. On te salue comme une reine, et peu s'en faut que ton bon ami,
M. de Mussy, ne t'envoie des baisers.
En effet, un cavalier saluait Renée. Maxime avait parlé d'un ton
hypocritement moqueur. Mais Renée se tourna à peine, haussa les épaules.
Cette fois, le jeune homme eut un geste désespéré.
--Vrai, dit-il, nous en sommes là!?... Mais, bon Dieu! tu as tout, que
veux-tu encore?
Renée leva la tête. Elle avait dans les yeux une clarté chaude, un
ardent besoin de curiosité inassouvie.
--Je veux autre chose, répondit-elle à demi-voix.
--Mais puisque tu as tout, reprit Maxime en riant, autre chose, ce n'est
rien.... Quoi, autre chose?
--Quoi? répéta-t-elle....
Et elle ne continua pas. Elle s'était tout à fait tournée, elle
contemplait l'étrange tableau qui s'effaçait derrière elle. La nuit
était presque venue; un lent crépuscule tombait comme une cendre fine.
Le lac, vu de face, dans le jour pâle qui traînait encore sur l'eau,
s'arrondissait, pareil à une immense plaque d'étain; aux deux bords, les
bois d'arbres verts dont les troncs minces et droits semblent sortir de
la nappe dormante, prenaient, à cette heure, des apparences de
colonnades violâtres, dessinant de leur architecture régulière les
courbes étudiées des rives; puis, au fond, des massifs montaient, de
grands feuillages confus, de larges taches noires fermaient l'horizon.
Il y avait là, derrière ces taches, une lueur de braise, un coucher de
soleil à demi éteint qui n'enflammait qu'un bout de l'immensité grise.
Au-dessus de ce lac immobile, de ces futaies basses, de ce point de vue
si singulièrement plat, le creux du ciel s'ouvrait, infini, plus profond
et plus large. Ce grand morceau de ciel, sur ce petit coin de nature,
avait un frisson, une tristesse vague; et il tombait de ces hauteurs
pâlissantes une telle mélancolie d'automne, une nuit si douce et si
navrée, que le Bois, peu à peu enveloppé dans un linceul d'ombre,
perdait ses grâces mondaines, agrandi, tout plein du charme puissant des
forêts. Le trot des équipages, dont les ténèbres éteignaient les
couleurs vives, s'élevait, semblable à des voix lointaines de feuilles
et d'eaux courantes. Tout allait en se mourant. Dans l'effacement
universel, au milieu du lac, la voile latine de la grande barque de
promenade se détachait, nette et vigoureuse, sur la lueur de braise du
couchant. Et l'on ne voyait plus que cette voile, que ce triangle de
toile jaune, élargi démesurément.
Renée, dans ses satiétés, éprouva une singulière sensation de désirs
inavouables, à voir ce paysage qu'elle ne reconnaissait plus, cette
nature si artistement mondaine, et dont la grande nuit frissonnante
faisait un bois sacré, une de ces clairières idéales au fond desquelles
les anciens dieux cachaient leurs amours géantes, leurs adultères et
leurs incestes divins. Et, à mesure que la calèche s'éloignait, il lui
semblait que le crépuscule emportait derrière elle, dans ses voiles
tremblants, la terre du rêve, l'alcôve honteuse et surhumaine où elle
eût enfin assouvi son coeur malade, sa chair lassée.
Quand le lac et les petits bois, évanouis dans l'ombre, ne furent plus,
au ras du ciel, qu'une barre noire, la jeune femme se retourna
brusquement, et, d'une voix où il y avait des larmes de dépit, elle
reprit sa phrase interrompue:
--Quoi?... autre chose, parbleu! je veux autre chose. Est-ce que je
sais, moi! Si je savais.... Mais, vois-tu, j'ai assez de bals, assez de
soupers, assez de fêtes comme cela. C'est toujours la même chose. C'est
mortel.... Les hommes sont assommants, oh! oui, assommants....
Maxime se mit à rire. Des ardeurs perçaient sous les mines
aristocratiques de la grande mondaine. Elle ne clignait plus des
paupières; la ride de son front se creusait durement, sa lèvre d'enfant
boudeur s'avançait, chaude, en quête de ces jouissances qu'elle
souhaitait sans pouvoir les nommer. Elle vit le rire de son compagnon,
mais elle était trop frémissante pour s'arrêter; à demi couchée, se
laissant aller au bercement de la voiture, elle continua par petites
phrases sèches:
--Certes, oui, vous êtes assommants.... Je ne dis pas cela pour toi,
Maxime, tu es trop jeune.... Mais si je te contais combien Aristide m'a
pesé dans les commencements! Et les autres donc! ceux qui m'ont
aimée.... Tu sais, nous sommes deux bons camarades, je ne me gêne pas
avec toi; eh bien, vrai, il y a des jours où je suis tellement lasse de
vivre ma vie de femme riche, adorée, saluée, que je voudrais être une
Laure d'Aurigny, une de ces dames qui vivent en garçon.
Et, comme Maxime riait plus haut, elle insista:
--Oui, une Laure d'Aurigny. Ça doit être moins fade, moins toujours la
même chose.
Elle se tut quelques instants, comme pour s'imaginer la vie qu'elle
mènerait, si elle était Laure. Puis, d'un ton découragé:
--Après tout, reprit-elle, ces dames doivent avoir leurs ennuis, elles
aussi. Rien n'est drôle, décidément.
C'est à mourir.... Je le disais bien, il faudrait autre chose; tu
comprends, moi, je ne devine pas; mais autre chose, quelque chose qui
n'arrivât à personne, qu'on ne rencontrât pas tous les jours, qui fût
une jouissance rare, inconnue.
Sa voix s'était ralentie. Elle prononça ces derniers mots, cherchant,
s'abandonnant à une rêverie profonde.
La calèche montait alors l'avenue qui conduit à la sortie du Bois.
L'ombre croissait; les taillis couraient, aux deux bords, comme des murs
grisâtres; les chaises de fonte, peintes en jaune, où s'étale, par les
beaux soirs, la bourgeoisie endimanchée, filaient le long des trottoirs,
toutes vides, ayant la mélancolie noire de ces meubles de jardin que
l'hiver surprend; et le roulement, le bruit sourd et cadencé des
voitures qui rentraient passait comme une plainte triste, dans l'allée
déserte.
Sans doute Maxime sentit tout le mauvais ton qu'il y avait à trouver la
vie drôle. S'il était encore assez jeune pour se livrer à un élan
d'heureuse admiration, il avait un égoïsme trop large, une indifférence
trop railleuse, il éprouvait déjà trop de lassitude réelle, pour ne pas
se déclarer écoeuré, blasé, fini. D'ordinaire, il mettait quelque gloire
à cet aveu.
Il s'allongea comme Renée, il prit une voix dolente.
--Tiens! tu as raison, dit-il; c'est crevant. Va, je ne m'amuse guère
plus que toi; j'ai souvent aussi rêvé autre chose.... Rien n'est bête
comme de voyager.
Gagner de l'argent, j'aime encore mieux en manger, quoique ce ne soit
pas toujours aussi amusant qu'on se l'imagine d'abord. Aimer, être
aimé, on en a vite plein le dos, n'est-ce pas?... Ah! oui, on en a plein
le dos!...
La jeune femme ne répondant pas, il continua, pour la surprendre par une
grosse impiété:
--Moi, je voudrais être aimé par une religieuse.
Hein, ce serait peut-être drôle!... Tu n'as jamais fait le rêve, toi,
d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime?
Mais elle resta sombre, et Maxime, voyant qu'elle se taisait toujours,
crut qu'elle ne l'écoutait pas. La nuque appuyée contre le bord
capitonné de la calèche, elle semblait dormir les yeux ouverts. Elle
songeait, inerte, livrée aux rêves qui la tenaient ainsi affaissée, et,
par moments, de légers battements nerveux agitaient ses lèvres. Elle
était mollement envahie par l'ombre du crépuscule; tout ce que cette
ombre contenait d'indécise tristesse, de discrète volupté, d'espoir
inavoué la pénétrait, la baignait dans une sorte d'air alangui et
morbide. Sans doute, tandis qu'elle regardait fixement le dos rond du
valet de pied assis sur le siège, elle pensait à ces joies de la veille,
à ces fêtes qu'elle trouvait si fades, dont elle ne voulait plus; elle
voyait sa vie passée, le contentement immédiat de ses appétits,
l'écoeurement du luxe, la monotonie écrasante des mêmes tendresses et
des mêmes trahisons. Puis, comme une espérance, se levait en elle, avec
des frissons de désir, l'idée de cet «autre chose» que son esprit tendu
ne pouvait trouver. Là, sa rêverie s'égarait. Elle faisait un effort,
mais toujours le mot cherché se dérobait dans la nuit tombante, se
perdait dans le roulement continu des voitures. Le bercement souple de
la calèche était une hésitation de plus qui l'empêchait de formuler son
envie. Et une tentation immense montait de ce vague, de ces taillis que
l'ombre endormait aux deux bords de l'allée, de ce bruit de roues et de
cette oscillation molle qui l'emplissait d'une torpeur délicieuse. Mille
petits souilles lui passaient sur la chair: songeries inachevées,
voluptés innommées, souhaits confus, tout ce qu'un retour du
Bois, à l'heure où le ciel pâlit, peut mettre d'exquis et de
monstrueux dans le coeur lassé d'une femme. Elle tenait ses deux mains
enfouies dans la peau d'ours, elle avait très chaud sous son paletot de
drap blanc, aux revers de velours mauve.
Comme elle allongeait un pied, pour se détendre dans son bien-être, elle
frôla de sa cheville la jambe tiède de Maxime, qui ne prit même pas
garde à cet attouchement.
Une secousse la tira de son demi-sommeil. Elle leva la tête, regardant
étrangement de ses yeux gris le jeune homme vautré en toute élégance.
A ce moment, la calèche sortit du Bois. L'avenue de l'Impératrice
s'allongeait toute droite dans le crépuscule, avec les deux lignes
vertes de ses barrières de bois peint, qui allaient se toucher à
l'horizon. Dans la contre-allée réservée aux cavaliers, un cheval blanc,
au loin, faisait une tache claire trouant l'ombre grise. Il y avait, de
l'autre côté, le long de la chaussée, çà et là, des promeneurs attardés,
des groupes de points noirs, se dirigeant doucement vers Paris. Et tout
en haut, au bout de la traînée grouillante et confuse des voitures,
l'Arc-de-Triomphe, posé de biais, blanchissait sur un vaste pan de ciel
couleur de suie.
Tandis que la calèche remontait d'un trot plus vif, Maxime, charmé de
l'allure anglaise du paysage, regardait, aux deux côtés de l'avenue, les
hôtels, d'architecture capricieuse, dont les pelouses descendent
jusqu'aux contre-allées; Renée, dans sa songerie, s'amusait à voir, au
bord de l'horizon, s'allumer un à un les becs de gaz de la place de
l'Étoile, et à mesure que ces lueurs vives tachaient le jour mourant de
petites flammes jaunes, elle croyait entendre des appels secrets, il lui
semblait que le Paris flamboyant des nuits d'hiver s'illuminait pour
elle, lui préparait la jouissance inconnue que rêvait son
assouvissement.
La calèche prit l'avenue de la Reine-Hortense, et vint s'arrêter au bout
de la rue Monceau, à quelques pas du boulevard Malesherbes, devant un
grand hôtel situé entre cour et jardin. Les deux grilles chargées
d'ornements dorés, qui s'ouvraient sur la cour, étaient chacune
flanquées d'une paire de lanternes, en forme d'urnes également
couvertes de dorures, et dans lesquelles flambaient de larges flammes de
gaz. Entre les deux grilles, le concierge habitait un élégant pavillon,
qui rappelait vaguement un petit temple grec.
Comme la voiture allait entrer dans la cour, Maxime sauta lestement à
terre.
--Tu sais, lui dit Renée, en le retenant par la main, nous nous mettons
à table à sept heures et demie. Tu as plus d'une heure pour aller
t'habiller. Ne te fais pas attendre.
Et elle ajouta avec un sourire:
--Nous aurons les Mareuil.... Ton père désire que tu sois très galant
avec Louise.
Maxime haussa les épaules.
--En voilà une corvée! murmura-t-il d'une voix maussade. Je veux bien
épouser, mais faire sa cour, c'est trop bête.... Ah! que tu serais
gentille, Renée, si tu me délivrais de Louise, ce soir.
Il prit son air drôle, la grimace et l'accent qu'il empruntait à
Lassouche, chaque fois qu'il allait débiter une de ses plaisanteries
habituelles:
--Veux-tu, belle-maman chérie?
Renée lui secoua la main comme à un camarade. Et d'un ton rapide, avec
une audace nerveuse de raillerie:
--Eh! si je n'avais pas épousé ton père, je crois que tu me ferais la
cour.
Le jeune homme dut trouver cette idée très comique, car il avait déjà
tourné le coin du boulevard Malesherbes qu'il riait encore.
La calèche entra et vint s'arrêter devant le perron.
Ce perron, aux marches larges et basses, était abrité par une vaste
marquise vitrée, bordée d'un lambrequin à franges et à glands d'or. Les
deux étages de l'hôtel s'élevaient sur des offices, dont on apercevait,
presque au ras du sol, les soupiraux carrés garnis de vitres dépolies.
En haut du perron, la porte du vestibule avançait, flanquée de maigres
colonnes prises dans le mur, formant ainsi une sorte d'avant-corps percé
à chaque étage d'une baie arrondie, et montant jusqu'au toit, où il se
terminait par un delta. De chaque côté, les étages avaient cinq
fenêtres, régulièrement alignées sur la façade, entourées d'un simple
cadre de pierre. Le toit, mansardé, était taillé carrément, à larges
pans presque droits.
Mais, du côté du jardin, la façade était autrement somptueuse. Un perron
royal conduisait à une étroite terrasse qui régnait tout le long du
rez-de-chaussée; la rampe de cette terrasse, dans le style des grilles
du parc Monceau, était encore plus chargée d'or que la marquise et les
lanternes de la cour. Puis l'hôtel se dressait, ayant aux angles deux
pavillons, deux sortes de tours engagées à demi dans le corps du
bâtiment, et qui ménageaient à l'intérieur des pièces rondes. Au milieu,
une autre tourelle, plus enfoncée, se renflait légèrement. Les fenêtres,
hautes et minces pour les pavillons, espacées davantage et presque
carrées sur les parties plates de la façade, avaient, au
rez-de-chaussée, des balustrades de pierre, et des rampes de fer forgé
et doré aux étages supérieurs. C'était un étalage, une profusion, un
écrasement de richesses. L'hôtel disparaissait sous les sculptures.
Autour des fenêtres, le long des corniches, couraient des enroulements
de rameaux et de fleurs; il y avait des balcons pareils à des corbeilles
de verdure, que soutenaient de grandes femmes nues, les hanches tordues,
les pointes des seins en avant; puis, çà et là, étaient collés des
écussons de fantaisie, des grappes, des roses, toutes les efflorescences
possibles de la pierre et du marbre. A mesure que l'oeil montait,
l'hôtel fleurissait davantage.
Autour du toit, régnait une balustrade sur laquelle étaient posées, de
distance en distance, des urnes où des flammes de pierre flambaient. Et
là, entre les oeils-de-boeuf des mansardes, qui s'ouvraient dans un
fouillis incroyable de fruits et de feuillages, s'épanouissaient les
pièces capitales de cette décoration étonnante, les frontons des
pavillons, au milieu desquels reparaissaient les grandes femmes nues,
jouant avec des pommes, prenant des poses, parmi des poignées de jonc.
Le toit, chargé de ces ornements, surmonté encore de galeries de plomb
découpées, de deux paratonnerres et de quatre énormes cheminées
symétriques, sculptées comme le reste, semblait être le bouquet de ce
feu d'artifice architectural.
A droite, se trouvait une vaste serre, scellée au flanc même de l'hôtel,
communiquant avec le rez-de-chaussée par la porte-fenêtre d'un salon. Le
jardin, qu'une grille basse, masquée par une haie, séparait du parc
Monceau, avait une pente assez forte. Trop petit pour l'habitation, si
étroit qu'une pelouse et quelques massifs d'arbres verts l'emplissaient,
il était simplement comme une butte, comme un socle de verdure, sur
lequel se campait fièrement l'hôtel en toilette de gala. A la voir du
parc, au-dessus de ce gazon propre, de ces arbustes dont les feuillages
vernis luisaient, cette grande bâtisse, neuve encore et toute blafarde,
avait la face blême, l'importance riche et sotte d'une parvenue, avec
son lourd chapeau d'ardoises, ses rampes dorées, son ruissellement de
sculptures. C'était une réduction du nouveau Louvre, un des échantillons
les plus caractéristiques du style Napoléon III, ce Bâtard opulent de
tous les styles. Les soirs d'été, lorsque le soleil oblique allumait
l'or des rampes sur la façade blanche, les promeneurs du parc
s'arrêtaient, regardaient les rideaux de soie rouge drapés aux fenêtres
du rez-de-chaussée; et, au travers des glaces si larges et si claires
qu'elles semblaient, comme les glaces des grands magasins modernes,
mises là pour étaler au-dehors le faste intérieur, ces familles de
petits bourgeois apercevaient des coins de meubles, des bouts d'étoffes,
des morceaux de plafonds d'une richesse éclatante, dont la vue les
clouait d'admiration et d'envie au beau milieu des allées.
Mais, à cette heure, l'ombre tombait des arbres, la façade dormait. De
l'autre côté, dans la cour, le valet de pied avait respectueusement aidé
Renée à descendre de voiture. Les écuries, à bandes de briques rouges,
ouvraient, à droite, leurs larges portes de chêne bruni, au fond d'un
hangar vitré. A gauche, comme pour faire pendant, il y avait, collée au
mur de la maison voisine, une niche très ornée, dans laquelle une nappe
d'eau coulait perpétuellement d'une coquille que deux Amours tenaient à
bras tendus. La jeune femme resta un instant au bas du perron, donnant
de légères tapes à sa jupe, qui ne voulait point descendre. La cour, que
venaient de traverser les bruits de l'attelage, reprit sa solitude, son
silence aristocratique, coupé par l'éternelle chanson de la nappe d'eau.
Et seules encore, dans la masse noire de l'hôtel, où le premier des
grands dîners de l'automne allait bientôt allumer ses lustres, les
fenêtres basses flambaient, toutes braisillantes, jetant sur le petit
pavé de la cour, régulier et net comme un damier, des lueurs vives
d'incendie.
Comme Renée poussait la porte du vestibule, elle se trouva en face du
valet de chambre de son mari, qui descendait aux offices, tenant une
bouilloire d'argent.
Cet homme était superbe, tout de noir habillé, grand, fort, la face
blanche, avec les favoris corrects d'un diplomate anglais, l'air grave
et digne d'un magistrat.
--Baptiste, demanda la jeune femme, monsieur est-il rentré?
--Oui, madame, il s'habille, répondit le valet avec une inclination de
tête que lui aurait enviée un prince saluant la foule.
Renée monta lentement l'escalier en retirant ses gants.
Le vestibule était d'un grand luxe. En entrant, on éprouvait une légère
sensation d'étouffement. Les tapis épais qui couvraient le sol et qui
montaient les marches, les larges tentures de velours rouge qui
masquaient les murs et les portes, alourdissaient l'air d'un silence,
d'une senteur tiède de chapelle. Les draperies tombaient de haut, et le
plafond, très élevé, était orné de rosaces saillantes, posées sur un
treillis de baguettes d'or: l'escalier, dont la double balustrade de
marbre blanc avait une rampe de velours rouge, s'ouvrait en deux
branches, légèrement tordues, et entre lesquelles se trouvait, au fond,
la porte du grand salon. Sur le premier palier, une immense glace tenait
tout le mur. En bas, au pied des branches de l'escalier, sur des socles
de marbre, deux femmes de bronze doré, nues jusqu'à la ceinture,
portaient de grands lampadaires à cinq becs, dont les clartés vives
étaient adoucis par des globes de verre dépoli. Et, des deux côtés,
s'alignaient d'admirables pots de majolique, dans lesquels fleurissaient
des plantes rares.
Renée montait, et, à chaque marche, elle grandissait dans la glace; elle
se demandait, avec ce doute des actrices les plus applaudies, si elle
était vraiment délicieuse, comme on le lui disait.
Puis, quand elle fut dans son appartement, qui était au premier étage,
et dont les fenêtres donnaient sur le parc Monceau, elle sonna Céleste,
sa femme de chambre, et se fit habiller pour le dîner. Cela dura cinq
bons quarts d'heure. Lorsque la dernière épingle eut été posée, comme il
faisait très chaud dans la pièce, elle ouvrit une fenêtre, s'accouda,
s'oublia. Derrière elle, Céleste tournait discrètement, rangeant un à un
les objets de toilette.
En bas dans le parc, une mer d'ombre roulait. Les masses couleur d'encre
des hauts feuillages secoués par de brusques rafales avaient un large
balancement de flux et de reflux, avec ce bruit de feuilles sèches qui
rappelle l'égouttement des vagues sur une plage de cailloux.
Seuls, rayant par instants ce remous de ténèbres, les deux yeux jaune
d'or d'une voiture paraissaient et disparaissaient entre les massifs, le
long de la grande allée qui va de l'avenue de la Reine-Hortense au
boulevard Malesherbes. Renée, en face de ces mélancolies de l'automne,
sentit toutes ses tristesses lui remonter au coeur.
Elle se revit enfant dans la maison de son père, dans cet hôtel
silencieux de l'île Saint-Louis, où depuis deux siècles les Béraud du
Châtel mettaient leur gravité noire de magistrats. Puis elle songea au
coup de baguette de son mariage, à ce veuf qui s'était vendu pour
l'épouser, et qui avait troqué son nom de Rougon contre ce nom de
Saccard, dont les deux syllabes sèches avaient sonné à ses oreilles, les
premières fois, avec la brutalité de deux râteaux ramassant de l'or; il
la prenait, il la jetait dans cette vie à outrance, où sa pauvre tête se
détraquait un peu plus tous les jours. Alors, elle se mit à rêver, avec
une joie puérile, aux belles parties de raquette qu'elle avait faites
jadis avec sa jeune soeur Christine.
Et, quelque matin, elle s'éveillerait du rêve de jouissance qu'elle
faisait depuis dix ans, folle, salie par une des spéculations de son
mari, dans laquelle il se noierait lui-même. Ce fut comme un
pressentiment rapide. Les arbres se lamentaient à voix plus haute.
Renée, troublée par ces pensées de honte et de châtiment, céda aux
instincts de vieille et honnête bourgeoisie qui dormaient au fond
d'elle; elle promit à la nuit noire de s'amender, de ne plus tant
dépenser pour sa toilette, de chercher quelque jeu innocent qui pût la
distraire, comme aux jours heureux du pensionnat, lorsque les élèves
chantaient:
Nous n'irons plus au bois, en tournant doucement sous les platanes.
A ce moment, Céleste, qui était descendue, rentra et murmura à l'oreille
de sa maîtresse:
--Monsieur prie madame de descendre. Il y a déjà plusieurs personnes au
salon.
Renée tressaillit. Elle n'avait pas senti l'air vif qui glaçait ses
épaules. En passant devant son miroir, elle s'arrêta, se regarda d'un
mouvement machinal. Elle eut un sourire involontaire, et descendit.
En effet, presque tous les convives étaient arrivés. Il y avait en bas
sa soeur Christine, une jeune fille de vingt ans, très simplement mise
en mousseline blanche; sa tante Élisabeth, la veuve du notaire Aubertot,
en satin noir, petite vieille de soixante ans, d'une amabilité exquise;
la soeur de son mari, Sidonie Rougon, femme maigre, doucereuse, sans âge
certain, au visage de cire molle, et que sa robe de couleur éteinte
effaçait encore davantage; puis les Mareuil, le père, M. de Mareuil, qui
venait de quitter le deuil de sa femme, un grand bel homme, vide,
sérieux, ayant une ressemblance frappante avec le valet de chambre
Baptiste, et la fille, cette pauvre Louise, comme on la nommait, une
enfant de dix-sept ans, chétive, légèrement bossue, qui portait avec une
grâce maladive une robe de foulard blanc, à pois rouges; puis tout un
groupe d'hommes graves, gens très décorés, messieurs officiels à têtes
blêmes et muettes, et, plus loin, un autre groupe, des jeunes hommes,
l'air vicieux, le gilet largement ouvert, entourant cinq ou six dames de
haute élégance, parmi lesquelles trônaient les inséparables, la petite
marquise d'Espanet, en jaune, et la blonde Mme Haffner, en violet. M. de
Mussy, ce cavalier au salut duquel Renée n'avait pas répondu, était là
également, avec la mine inquiète d'un amant qui sent venir son congé.
Et, au milieu des longues traînes étalées sur le tapis, deux
entrepreneurs, deux maçons enrichis, les Mignon et Charrier, avec
lesquels Saccard devait terminer une affaire le lendemain, promenaient
lourdement leurs fortes bottes, les mains derrière le dos, crevant dans
leur habit noir.
Aristide Saccard, debout auprès de la porte, tout en pérorant devant le
groupe des hommes graves, avec son nasillement et sa verve de
méridional, trouvait le moyen de saluer les personnes qui arrivaient. Il
leur serrait la main, leur adressait des paroles aimables. Petit, la
mine chafouine, il se pliait comme une marionnette; et, de toute sa
personne grêle, rusée, noirâtre, ce qu'on voyait le mieux, c'était la
tache rouge du ruban de la Légion d'honneur, qu'il portait très large.
Quand Renée entra, il y eut un murmure d'admiration.
Elle était vraiment divine. Sur une première jupe de tulle, garnie,
derrière, d'un flot de volants, elle portait une tunique de satin vert
tendre, bordée d'une haute dentelle d'Angleterre, relevée et attachée
par de grosses touffes de violettes; un seul volant garnissait le devant
de la jupe où des bouquets de violettes, reliés par des guirlandes de
lierre, fixaient une légère draperie de mousseline. Les grâces de la
tête et du corsage étaient adorables, au-dessus de ces jupes d'une
ampleur royale et d'une richesse un peu chargée. Décolletée jusqu'à la
pointe des seins, les bras découverts avec des touffes de violettes sur
les épaules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de
tulle et de satin, pareille à une de ces nymphes dont le buste se
dégage des chênes sacrés; et sa gorge blanche, son corps souple, était
déjà si heureux de sa demi-liberté, que le regard s'attendait toujours à
voir peu à peu le corsage et les jupes glisser, comme le vêtement d'une
baigneuse folle de sa chair.
Sa coiffure haute, ses fins cheveux jaunes retroussés en forme de
casque, et dans lesquels courait une branche de lierre, retenue par un
noeud de violettes, augmentaient encore sa nudité, en découvrant sa
nuque que des poils follets, semblables à des fils d'or, ombraient
légèrement.
Elle avait, au cou, une rivière à pendeloques, d'une eau admirable, et,
sur le front, une aigrette faite de brins d'argent, constellés de
diamants. Et elle resta ainsi quelques secondes sur le seuil, debout
dans sa toilette magnifique, les épaules moirées par les clartés
chaudes.
Comme elle avait descendu vite, elle soufflait un peu.
Ses yeux, que le noir du parc Monceau avait emplis d'ombre, clignaient
devant ce flot brusque de lumière, lui donnaient cet air hésitant des
myopes, qui était chez elle une grâce.
En l'apercevant, la petite marquise se leva vivement, courut à elle, lui
prit les deux mains; et, tout en l'examinant des pieds à la tête, elle
murmurait d'une voix flûtée:
--Ah! chère belle, chère belle....
Cependant, il y eut un grand mouvement, tous les convives vinrent saluer
la belle Mme Saccard, comme on nommait Renée dans le monde. Elle toucha
la main presque à tous les hommes. Puis elle embrassa Christine, en lui
demandant des nouvelles de son père, qui ne venait jamais à l'hôtel du
parc Monceau. Et elle restait debout, souriante, saluant encore de la
tête, les bras mollement arrondis, devant le cercle des dames qui
regardaient curieusement la rivière et l'aigrette.
La blonde Mme Haffner ne put résister à la tentation; elle s'approcha,
regarda longuement les bijoux, et dit d'une voix jalouse:
--C'est la rivière et l'aigrette, n'est-ce pas?...
Renée lit un signe affirmatif. Alors toutes les femmes se répandirent en
éloges; les bijoux étaient ravissants, divins; puis elles en vinrent à
parler, avec une admiration pleine d'envie, de la vente de Laure
d'Aurigny, dans laquelle Saccard les avait achetés pour sa femme; elles
se plaignirent de ce que ces filles enlevaient les plus belles choses,
bientôt il n'y aurait plus de diamants pour les honnêtes femmes. Et,
dans leurs plaintes, perçait le désir de sentir sur leur peau nue un de
ces bijoux que tout Paris avait vus aux épaules d'une impure illustre,
et qui leur conteraient peut-être à l'oreille les scandales des alcôves
où s'arrêtaient si complaisamment leurs rêves de grandes dames. Elles
connaissaient les gros prix, elles citèrent un superbe cachemire, des
dentelles magnifiques. L'aigrette avait coûté quinze mille francs, la
rivière cinquante mille francs. Mme d'Espanet était enthousiasmée par
ces chiffres. Elle appela Saccard, elle lui cria:
--Venez donc qu'on vous félicite! Voilà un bon mari!
Aristide Saccard s'approcha, s'inclina, fit de la modestie. Mais son
visage grimaçant trahissait une satisfaction vive. Et il regardait du
coin de l'oeil les deux entrepreneurs, les deux maçons enrichis, plantés
à quelques pas, écoutant sonner les chiffres de quinze mille et de
cinquante mille francs, avec un respect visible.
A ce moment, Maxime, qui venait d'entrer, adorablement pincé dans son
habit noir, s'appuya avec familiarité sur l'épaule de son père, et lui
parla bas, comme à un camarade, en lui désignant les maçons d'un regard.
Saccard eut le sourire discret d'un acteur applaudi.
Quelques convives arrivèrent encore. Il y avait au moins une trentaine
de personnes dans le salon. Les conversations reprirent; pendant les
moments de silence, on entendait, derrière les murs, des bruits légers
de vaisselle et d'argenterie. Enfin, Baptiste ouvrit une porte à deux
battants, et, majestueusement, il dit la phrase sacramentelle:
--Madame est servie.
Alors, lentement, le défilé commença. Saccard donna le bras à la petite
marquise; Renée prit celui d'un vieux monsieur, un sénateur, le baron
Gouraud, devant lequel tout le monde s'aplatissait avec une humilité
grande; quant à Maxime, il l'ut obligé d'offrir son bras à Louise de
Mareuil; puis venait le reste des convives, en procession, et, tout au
bout, les deux entrepreneurs, les mains ballantes.
La salle à manger était une vaste pièce carrée, dont les boiseries de
poirier noirci et verni montaient à hauteur d'homme, ornées de minces
filets d'or. Les quatre grands panneaux avaient dû être ménagés de façon
à recevoir des peintures de nature morte; mais ils étaient restés vides,
le propriétaire de l'hôtel ayant sans doute reculé devant une dépense
purement artistique. On les avait simplement tendus de velours gros
vert. Les meubles, les rideaux et les portières de même étoffe,
donnaient à la pièce un caractère sobre et grave, calculé pour
concentrer sur la table toutes les splendeurs de la lumière.
Et, à cette heure, en effet, au milieu du large tapis persan, de teinte
sombre, qui étouffait le bruit des pas, il avait une trentaine de
personnes dans le salon les conversations reprirent sous la clarté crue
du lustre, la table, entourée de chaises dont les dossiers noirs, à
filets d'or, l'encadraient d'une ligne sombre, était comme un autel,
comme une chapelle ardente, où, sur la blancheur éclatante de la nappe,
brûlaient les flammes claires des cristaux et des pièces d'argenterie.
Au-delà des dossiers sculptés, dans une ombre flottante, à peine
apercevait-on les boiseries des murs, un grand buffet bas, des pans de
velours qui traînaient.
Forcément, les yeux revenaient à la table, s'emplissaient de cet
éblouissement. Un admirable surtout d'argent mat, dont les ciselures
luisaient, en occupait le centre; c'était une bande de jaunes enlevant
des nymphes; et au-dessus du groupe, sortant d'un large cornet, un
énorme bouquet de fleurs naturelles retombait en grappes. Aux deux
bouts, des vases contenaient également des gerbes de fleurs; deux
candélabres, appareillés au groupe du milieu, faits chacun d'un satyre
courant, emportant sur l'un de ses bras une femme pâmée, et tenant de
l'autre une torchère à dix branches, ajoutaient l'éclat de leurs bougies
au rayonnement du lustre central.
Entre ces pièces principales, les réchauds, grands et petits,
s'alignaient symétriquement, chargés du premier service, flanqués par
des coquilles contenant des hors d'oeuvre, séparés par des corbeilles de
porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates, des compotiers
montés, contenant la partie du dessert qui était déjà sur la table. Le
long du cordon des assiettes, l'armée des verres, les carafes d'eau et
de vin, les petites salières, tout le cristal du service était mince et
léger comme de la mousseline, sans une ciselure, et si transparent qu'il
ne jetait aucune ombre. Et le surtout, les grandes pièces semblaient des
fontaines de feu; des éclairs couraient dans le flanc dépoli des
réchauds; les fourchettes, les cuillers, les couteaux à manche de nacre
faisaient des barres de flammes; des arcs-en-ciel allumaient les verres;
et, au milieu de cette pluie d'étincelles, dans cette masse
incandescente, les carafes de vin tachaient de rouge la nappe chauffée à
blanc.
En entrant, les convives, qui souriaient aux dames qu'ils avaient à leur
bras, eurent une expression de béatitude discrète. Les fleurs mettaient
une fraîcheur dans l'air tiède. Des fumets légers traînaient, mêlés aux
parfums des roses. Et c'était la senteur âpre des écrevisses et l'odeur
aigrelette des citrons qui dominaient.
Puis, quand tout le monde eut trouvé son nom, écrit sur le revers de la
carte du menu, il y eut un bruit de chaises, un grand froissement de
jupes de soie. Les épaules nues étoilées de diamants, flanquées d'habits
noirs qui en faisaient ressortir la pâleur, ajoutèrent leurs blancheurs
laiteuses au rayonnement de la table. Le service commença, au milieu de
petits sourires échangés entre voisins, dans un demi-silence que ne
coupaient encore que les cliquetis assourdis des cuillers. Baptiste
remplissait les fonctions de maître d'hôtel avec ses attitudes graves de
diplomate; il avait sous ses ordres, outre les deux valets de pied,
quatre aides qu'il recrutait seulement pour les grands dîners. A chaque
mets qu'il enlevait, et qu'il allait découper, au fond de la pièce, sur
une table de service, trois des domestiques faisaient doucement le tour
de la table, un plat à la main, offrant le mets par son nom, à
demi-voix. Les autres versaient les vins, veillaient au pain et aux
carafes. Les relevés et les entrées s'en allèrent et se promenèrent
ainsi lentement, sans que le rire perlé des dames devînt plus aigu.
Les convives étaient trop nombreux pour que la conversation pût aisément
devenir générale. Cependant, au second service, lorsque les rôtis et les
entremets eurent pris la place des relevés et des entrées, et que les
grands vins de Bourgogne, le Pommard, le Chambertin, succédèrent au
Léoville et au Château-Laffite, le bruit des voix grandit, des éclats de
rire firent tinter les cristaux légers.
Renée, au milieu de la table, avait, à sa droite le baron Gouraud, à sa
gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies, alors conseiller
municipal, directeur du Crédit viticole, membre du conseil de
surveillance de la Société générale des ports du Maroc, homme maigre et
considérable, que Saccard, placé en face, entre Mme d'Espanet et Mme
Haffner, appelait d'une voix flatteuse tantôt «mon cher collègue», et
tantôt «notre grand administrateur». Ensuite venaient les hommes
politiques: M. Hupel de la Noue, un préfet qui passait huit mois de
l'année à Paris; trois députés, parmi lesquels M. Haffner étalait sa
large face alsacienne; puis M. de Saffré, un charmant jeune homme,
secrétaire d'un ministre; M. Michelin, chef du bureau de la voirie; et
d'autres employés supérieurs. M. de Marceuil, candidat perpétuel à la
députation, se carrait en face du préfet, auquel il faisait les yeux
doux. Quant à M. d'Espanet, il n'accompagnait jamais sa femme dans le
monde. Les dames de la famille étaient placées entre les plus marquants
de ces personnages. Saccard avait cependant réservé sa soeur Sidonie,
qu'il avait mise plus loin, entre les deux entrepreneurs, le sieur
Charrier à droite, le sieur Mignon à gauche, comme à un poste de
confiance où il s'agissait de vaincre. Mme Michelin, la femme du chef
de bureau, une jolie brune, toute potelée, se trouvait à côté de M. de
Saffré, avec lequel elle causait vivement à voix basse. Puis, aux deux
bouts de la table, était la jeunesse: des auditeurs au Conseil d'État,
des fils de pères puissants, des petits millionnaires en herbe, M. de
Mussy, qui jetait à Renée des regards désespérés, Maxime, ayant à sa
droite Louise de Mareuil, et dont sa voisine semblait faire la conquête.
Peu à peu, ils s'étaient mis à rire très haut. Ce furent de là que
partirent les premiers éclats de gaieté.
Cependant, M. Hupel de la Noue demanda galamment:
--Aurons-nous le plaisir de voir Son Excellence, ce soir!?
--Je ne crois pas, répondit Saccard d'un air important qui cachait une
contrariété secrète. Mon frère est si occupé!... Il nous a envoyé son
secrétaire, M. de Saffré, pour nous présenter ses excuses.
Le jeune secrétaire, que Mme Michelin accaparait décidément, leva la
tête en entendant prononcer son nom, et s'écria à tout hasard, croyant
qu'on s'était adressé à lui:
--Oui, oui, il doit y avoir une réunion des ministres à neuf heures chez
le garde des sceaux.
Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche, qu'on avait interrompu, continuait
gravement, comme s'il eût péroré dans le silence attentif du conseil
municipal:
--Les résultats sont superbes. Cet emprunt de la Ville restera comme une
des plus belles opérations financières de l'époque. Ah! messieurs....
Mais, ici, sa voix fut de nouveau couverte par des rires qui éclatèrent
brusquement à l'un des bouts de la table. On entendait, au milieu de ce
souffle de gaieté, la voix de Maxime, qui achevait une anecdote:
«Attendez donc, je n'ai pas fini. La pauvre amazone fut relevée par un
cantonnier. On dit qu'elle lui fait donner une brillante éducation pour
l'épouser plus tard. Elle ne veut pas qu'un homme autre que son mari
puisse se flatter d'avoir vu certain signe noir placé au-dessus de son
genou.» Les rires reprirent de plus belle; Louise riait franchement,
plus haut que les hommes. Et doucement, au milieu de ces rires, comme
sourd, un laquais allongeait en ce moment, entre chaque convive, sa tête
grave et blême, offrant des aiguillettes de canard sauvage, à voix
basse.
Aristide Saccard fut fâché du peu d'attention qu'on accordait à M.
Toutin-Laroche. Il reprit, pour lui montrer qu'il l'avait écouté:
--L'emprunt de la Ville....
Mais M. Toutin-Laroche n'était pas homme à perdre le fil d'une idée:
--Ah! messieurs, continua-t-il quand les rires jurent calmés, la journée
d'hier a été une grande consolation pour nous, dont l'administration est
en butte à tant d'ignobles attaques. On accuse le Conseil de conduire la
Ville à sa ruine, et, vous le voyez, dès que la Ville ouvre un emprunt,
tout le monde nous apporte son argent, même ceux qui crient.
--Vous avez fait des miracles, dit Saccard. Paris est devenu la
capitale du monde.
--Oui, c'est vraiment prodigieux, interrompit
M. Hupel de la Noue. Imaginez-vous que moi, qui suis un vieux Parisien,
je ne reconnais plus mon Paris. Hier, je me suis perdu pour aller de
l'Hôtel de Ville au Luxembourg. C'est prodigieux, prodigieux!
Il y eut un silence. Tous les hommes graves écoutaient maintenant.
--La transformation de Paris, continua M. Toutin-Laroche, sera la gloire
du règne. Le peuple est ingrat, il devrait baiser les pieds de
l'empereur. Je le disais ce matin au Conseil, où l'on parlait du grand
succès de l'emprunt: «Messieurs, laissons dire ces braillards de
l'opposition: bouleverser Paris, c'est le fertiliser.» Saccard sourit en
fermant les yeux, comme pour mieux savourer la finesse du mot. Il se
pencha derrière le dos de Mme d'Espanet, et dit à M. Hupel de la Noue,
assez haut pour être entendu:
--Il a un esprit adorable.
Cependant, depuis qu'on parlait des travaux de Paris, le sieur Charrier
tendait le cou, comme pour se mêler à la conversation. Son associé
Mignon n'était occupé que de Mme Sidonie, qui lui donnait fort à faire.
Saccard, depuis le commencement du dîner, surveillait les entrepreneurs
du coin de l'oeil.
--L'administration, dit-il, a rencontré tant de dévouement! Tout le
monde a voulu contribuer à la grande oeuvre. Sans les riches compagnies
qui lui sont venues en aide, la Ville n'aurait jamais pu faire si bien
ni si vite.
Il se tourna, et avec une sorte de brutalité flatteuse:
--MM. Mignon et Charrier en savent quelque chose, eux qui ont eu leur
part de peine, et qui auront leur part de gloire.
Les maçons enrichis reçurent béatement cette phrase en pleine poitrine.
Mignon, auquel Mme Sidonie disait en minaudant: «Ah! monsieur, vous me
flattez; non, le rose serait trop jeune pour moi...», la laissa au
milieu de sa phrase pour répondre à Saccard:
--Vous êtes trop bon, nous avons fait nos affaires.
Mais Charrier était plus dégrossi! Il acheva son verre de Pommard et
trouva le moyen de faire une phrase:
--Les travaux de Paris, dit-il, ont fait vivre l'ouvrier.
--Dites aussi, reprit M. Toutin-Laroche, qu'ils ont donné un magnifique
élan aux affaires financières et industrielles.
--Et n'oubliez pas le côté artistique; les nouvelles voies sont
majestueuses, ajouta M. Hupel de la Noue, qui se piquait d'avoir du
goût.
--Oui, oui, c'est un beau travail, murmura M. de Mareuil, pour dire
quelque chose.
--Quant à la dépense, déclara gravement le député Haffner, qui n'ouvrait
la bouche que dans les grandes occasions, nos enfants la paieront, et
rien ne sera plus juste.
Et, comme, en disant cela, il regardait M. de Saffré, que la jolie Mme
Michelin semblait bouder depuis un instant, le jeune secrétaire, pour
paraître au courant de ce qu'on disait, répéta:
--Rien ne sera plus juste, en effet.
Tout le monde avait dit son mot, dans le groupe que les hommes graves
formaient au milieu de la table.
M. Michelin, le chef de bureau, souriait, dodelinait de la tête;
c'était, d'ordinaire, sa façon de prendre part à une conversation; il
avait des sourires pour saluer, pour répondre, pour approuver, pour
remercier, pour prendre congé, toute une jolie collection de sourires
qui le dispensaient presque de jamais se servir de la parole, ce qu'il
jugeait sans doute plus poli et plus favorable à son avancement.
Un autre personnage était également resté muet, le baron Gouraud, qui
mâchait lentement comme un boeuf aux paupières lourdes. Jusque-là, il
avait paru absorbé dans le spectacle de son assiette. Renée, aux petits
soins pour lui, n'en obtenait que de légers grognements de satisfaction.
Aussi lut-on surpris de le voir lever la tête et de l'entendre dire, en
essuyant ses lèvres grasses:
--Moi qui suis propriétaire, lorsque je fais réparer et décorer un
appartement, j'augmente mon locataire.
La phrase de M. Haffner: «Nos enfants paieront», avait réussi à
réveiller le sénateur. Tout le monde battit discrètement des mains, et
M. de Saffré s'écria:
--Ah! charmant, charmant. J'enverrai demain le mot aux journaux.
--Vous avez bien raison, messieurs, nous vivons dans un bon temps, dit
le sieur Mignon, comme pour conclure, au milieu des sourires et des
admirations que le mot du baron excitait. J'en connais plus d'un qui ont
joliment arrondi leur fortune. Voyez-vous, quand on gagne de l'argent,
tout est beau.
Ces dernières paroles glacèrent les hommes graves.
La conversation tomba net, et chacun parut éviter de regarder son
voisin. La phrase du maçon atteignait ces messieurs, roide comme le pavé
de l'ours. Michelin, qui justement contemplait Saccard d'un air
agréable, cessa de sourire, très effrayé d'avoir eu l'air un instant
d'appliquer les paroles de l'entrepreneur au maître de la maison. Ce
dernier lança un coup d'oeil à Mme Sidonie, qui accapara de nouveau
Mignon, en disant: «Vous aimez donc le rose, monsieur?...» Puis Saccard
fit un long compliment à Mme d'Espanet; sa figure noirâtre, chafouine,
touchait presque les épaules laiteuses de la jeune femme, qui se
renversait avec de petits rires.
On était au dessert. Les laquais allaient d'un pas plus vif autour de la
table. Il y eut un arrêt, pendant que la nappe achevait de se charger de
fruits et de sucreries. A l'un des bouts, du côté de Maxime, les rires
devenaient plus clairs; on entendait la voix aigrelette de Louise dire:
«Je vous assure que Sylvia avait une robe de satin bleu dans son rôle de
Dindonnette»; et une autre voix d'enfant ajoutait: «Oui, mais la robe
était garnie de dentelles blanches.» Un air chaud montait. Les visages,
plus roses, étaient comme amollis par une béatitude intérieure. Deux
laquais firent le tour de la table, versant de l'alicante et du tokaj.
Depuis le commencement du dîner, Renée semblait distraite. Elle
remplissait ses devoirs de maîtresse de maison avec un sourire machinal.
A chaque éclat de gaieté qui venait du bout de la table, où Maxime et
Louise, côte à côte, plaisantaient comme de bons camarades, elle jetait
de ce côté un regard luisant. Elle s'ennuyait. Les hommes graves
l'assommaient.
Mme d'Espanet et Mme Haffner lui lançaient des regards désespérés.
--Et les prochaines élections, comment s'annoncent-elles? demanda
brusquement Saccard à M. Hupel de la Noue.
--Mais très bien, répondit celui-ci en souriant; seulement je n'ai pas
encore de candidats désignés pour mon département. Le ministère hésite,
partit-il.
M. de Mareuil, qui, d'un coup d'oeil, avait remercié Saccard d'avoir
entamé ce sujet, semblait être sur des charbons ardents. Il rougit
légèrement, il fit des saluts embarrassés, lorsque le préfet,
s'adressant à lui, continua:
--On m'a beaucoup parlé de vous dans le pays, monsieur. Vos grandes
propriétés vous y font de nombreux amis, et l'on sait combien vous êtes
dévoué à l'empereur. Vous avez toutes les chances.
--Papa, n'est-ce pas que la petite Sylvia vendait des cigarettes à
Marseille, en 18 9? cria à ce moment Maxime du bout de la table.
Et, comme Aristide Saccard feignait de ne pas entendre, le jeune homme
reprit d'un ton plus bas:
--Mon père l'a connue particulièrement.
Il y eut quelques rires étouffés. Cependant, tandis que M. de Mareuil
saluait toujours, M. Haffner avait repris d'une voix sentencieuse:
--Le dévouement à l'empereur est la seule vertu, le seul patriotisme, en
ces temps de démocratie intéressée.
Quiconque aime l'empereur aime la France. C'est avec une joie sincère
que nous verrions monsieur devenir notre collègue.
--Monsieur l'emportera, dit à son tour M. Toutin-Laroche. Les grandes
fortunes doivent se grouper autour du trône.
Renée n'y tint plus. En face d'elle, la marquise étouffait un
bâillement. Et comme Saccard allait reprendre la parole:
--Par grâce, mon ami, ayez un peu pitié de nous, lui dit sa femme, avec
un joli sourire, laissez là votre vilaine politique.
Alors, M. Hupel de la Noue, galant comme un préfet, se récria, dit que
ces dames avaient raison. Et il entama le récit d'une histoire scabreuse
qui s'était passée dans son chef-lieu. La marquise, madame Haffner et
les autres dames rirent beaucoup de certains détails. Le préfet contait
d'une façon très piquante, avec des demi-mots, des réticences, des
inflexions de voix, qui donnaient un sens très polisson aux termes les
plus innocents. Puis on parla du premier mardi de la duchesse, d'une
bouffonnerie qu'on avait jouée la veille, de la mort d'un poète et des
dernières courses d'automne. M. Toutin-Laroche, aimable à ses heures,
compara les femmes à des roses, et M. de Mareuil, dans le trouble où
l'avaient laissé ses espérances électorales, trouva des mots profonds
sur la nouvelle forme des chapeaux. Renée restait distraite. Cependant,
les convives ne mangeaient plus. Un vent chaud semblait avoir soufflé
sur la table, terni les verres, émietté le pain, noirci les pelures de
fruits dans les assiettes, rompu la belle symétrie du service. Les
fleurs se fanaient dans les grands cornets d'argent ciselé. Et les
convives s'oubliaient là un instant, en face des débris du dessert,
béats, sans courage pour se lever. Un bras sur la table, à demi penchés,
ils avaient le regard vide, le vague affaissement de cette ivresse
mesurée et décente des gens du monde qui se grisent à petits coups. Les
rires étaient tombés, les paroles se faisaient rares. On avait bu et
mangé beaucoup, ce qui rendait plus grave encore la bande des hommes
décorés. Les dames, dans l'air alourdi de la salle, sentaient des
moiteurs leur monter au front et à la nuque. Elles attendaient qu'on
passât au salon, sérieuses, un peu pâles, comme si leur tête eût
légèrement tourné. Mme d'Espanet était toute rose, tandis que les
épaules de Mme Haffner avaient pris des blancheurs de cire. Cependant,
M. Hupel de la Noue examinait le manche d'un couteau; M. Toutin-Laroche
lançait encore à M. Haffner des lambeaux de phrase, que celui-ci
accueillait par des hochements de tête; M. de Mareuil rêvait en
regardant M. Michelin, qui lui souriait finement. Quant à la jolie Mme
Michelin, elle ne parlait plus depuis longtemps; très rouge, elle
laissait pendre sous la nappe une main que M. de Saffré devait tenir
dans la sienne, car il s'appuyait gauchement sur le bord de la table,
les sourcils tendus, avec la grimace d'un homme qui résout un problème
d'algèbre. Mme Sidonie avait vaincu, elle aussi; les sieurs Mignon et
Charrier, accoudés tous deux et tournés vers elle, paraissaient ravis
de recevoir ses confidences; elle avouait qu'elle adorait le laitage et
qu'elle avait peur des revenants. Et Aristide Saccard, lui-même, les
yeux demi-clos, plongé dans cette béatitude d'un mitre de maison qui a
conscience d'avoir grisé honnêtement ses convives, ne songeait point à
quitter la table; il contemplait avec une tendresse respectueuse le
baron Gouraud, appesanti, digérant, allongeant sur la nappe blanche sa
main droite, une main de vieillard sensuel, courte, épaisse, tachée de
plaques violettes et couverte de poils roux.
Renée acheva machinalement les quelques gouttes de tokay qui restaient
au fond de son verre. Des feux lui montaient à la face; les petits
cheveux pâles de son front et de sa nuque, rebelles, s'échappaient,
comme mouillés par un souffle humide. Elle avait les lèvres et le nez
amincis nerveusement, le visage muet d'un enfant qui a bu du vin pur.
Si de bonnes pensées bourgeoises lui étaient venues en face des ombres
du parc Monceau, ces pensées se noyaient, à cette heure, dans
l'excitation des mets, des vins, des lumières, de ce milieu troublant où
passaient des haleines et des gaietés chaudes. Elle n'échangeait plus de
tranquilles sourires avec sa soeur Christine et sa tante Élisabeth,
modestes toutes deux, s'effaçant, parlant à peine. Elle avait, d'un
regard dur, fait baisser les yeux du pauvre M. de Mussy. Dans son
apparente distraction, bien qu'elle évitât maintenant de se tourner,
appuyée contre le dossier de sa chaise, où le satin de son corsage
craquait doucement, elle laissait échapper un imperceptible frisson des
épaules, à chaque nouvel éclat de rire qui lui venait du coin où Maxime
et Louise plaisantaient, toujours aussi haut, dans le bruit mourant des
conversations.
Et derrière elle, au bord de l'ombre, dominant de sa haute taille la
table en désordre et les convives pâmés, Baptiste se tenait debout, la
chair blanche, la mine grave, avec l'attitude dédaigneuse d'un laquais
qui a repu ses maîtres. Lui seul, dans l'air chargé d'ivresse, sous les
clartés crues du lustre qui jaunissaient, restait correct, avec sa
chaîne d'argent au cou, ses yeux froids où la vue des épaules des femmes
ne mettait pas une flamme, son air d'eunuque servant des Parisiens de la
décadence et gardant sa dignité.
Enfin, Renée se leva, d'un mouvement nerveux. Tout le monde l'imita. On
passa au salon, où le calé était servi.
Le grand salon de l'hôtel était une vaste pièce longue, une sorte de
galerie, allant d'un pavillon à l'autre, occupant toute la façade du
côté du jardin. Une large porte-fenêtre s'ouvrait sur le perron. Cette
galerie était resplendissante d'or. Le plafond, légèrement cintré,
avait des enroulements capricieux courant autour de grands médaillons
dorés, qui luisaient comme des boucliers.
Des rosaces, des guirlandes éclatantes bordaient la voûte; des filets,
pareils à des jets de métal en fusion, coulaient sur les murs, encadrant
les panneaux, tendus de soie rouge; des tresses de roses, avec des
gerbes épanouies au sommet, retombaient le long des glaces. Sur le
parquet, un tapis d'Aubusson étalait ses fleurs de pourpre. Le meuble de
damas de soie rouge, les portières et les rideaux de même étoffe,
l'énorme pendule rocaille de la cheminée, les vases de Chine posés sur
les consoles, les pieds des deux tables longues ornées de mosaïques de
Florence, jusqu'aux jardinières placées dans les embrasures des
fenêtres, suaient l'or, égouttaient l'or. Aux quatre angles se
dressaient quatre grandes lampes posées sur des socles de marbre rouge,
auxquels les attachaient des chaînes de bronze doré, tombant avec des
grâces symétriques. Et, du plafond, descendaient trois lustres à
pendeloques de cristal, ruisselants de gouttes de lumière bleues et
roses, et dont les clartés ardentes faisaient flamber tout l'or du
salon.
Les hommes se retirèrent bientôt dans le fumoir.
M. de Mussy vint prendre familièrement le bras de Maxime, qu'il avait
connu au collège, bien qu'il eût six ans de plus que lui. Il l'entraîna
sur la terrasse, et après qu'ils eurent allumé un cigare, il se plaignit
amèrement de Renée.
--Mais qu'a-t-elle donc, dites? Je l'ai vue hier, elle était adorable.
Et voilà qu'aujourd'hui elle me traite comme si tout était fini entre
nous? Quel crime ai-je pu commettre? Vous seriez bien aimable, mon cher
Maxime, de l'interroger, de lui dire combien elle me fait souffrir.
--Ah! pour cela, non! répondit Maxime en riant.
Renée a ses nerfs, je ne tiens pas à recevoir l'averse.
Débrouillez-vous, faites vos affaires vous-même.
Et il ajouta, après avoir lentement exhalé la fumée de son havane:
--Vous voulez me faire jouer un joli rôle, vous!
Mais M. de Mussy parla de sa vive amitié, et il déclara au jeune homme
qu'il n'attendait qu'une occasion pour lui prouver combien il lui était
dévoué. Il était bien malheureux, il aimait tant Renée!
--Eh bien, c'est convenu, dit enfin Maxime, je lui dirai un mot; mais,
vous savez, je ne promets rien; elle va m'envoyer coucher, c'est sûr.
Ils rentrèrent dans le fumoir, ils s'allongèrent dans de larges
fauteuils-dormeuses. Là, pendant une grande demi-heure, M. de Mussy
conta ses chagrins à Maxime; il lui dit pour la dixième fois comment il
était tombé amoureux de sa belle-mère, comment elle avait bien voulu le
distinguer; et Maxime, en attendant que son cigare fût achevé, lui
donnait des conseils, lui expliquait Renée, lui indiquait de quelle
façon il devait se conduire pour la dominer.
Saccard étant venu s'asseoir à quelques pas des jeunes gens, M. de
Mussy garda le silence et Maxime conclut en disant:
--Moi, si j'étais à votre place, j'agirais très cavalièrement. Elle aime
ça. Le fumoir occupait, à l'extrémité du grand salon, une des pièces
rondes formées par des tourelles. Il était de style très riche et très
sobre. Tendu d'une imitation de cuir de Cordoue, il avait des rideaux et
des portières en algérienne, et, pour tapis, une moquette à dessins
persans. Le meuble, recouvert de peau de chagrin couleur bois, se
composait de poufs, de fauteuils et d'un divan circulaire qui tenait en
partie la rondeur de la pièce. Le petit lustre du plafond, les ornements
du guéridon, la garniture de la cheminée étaient en bronze florentin
vert pâle.
Il n'était guère resté avec les dames que quelques jeunes gens et des
vieillards à faces blanches et molles, ayant le tabac en horreur. Dans
le fumoir, on riait, on plaisantait très librement. M. Hupel de la Noue
égaya fort ces messieurs en leur racontant de nouveau l'histoire qu'il
avait dite pendant le dîner, mais en la complétant par des détails tout
à fait crus. C'était sa spécialité; il avait toujours deux versions
d'une anecdote, l'une pour les dames, l'autre pour les hommes. Puis,
quand Aristide Saccard entra, il fut entouré et complimenté; et comme il
faisait mine de ne pas comprendre, M. de Saffré lui dit, dans une phrase
très applaudie, qu'il avait bien mérité de la patrie en empêchant la
belle Laure d'Aurigny de passer aux Anglais.
--Non, vraiment, messieurs, vous vous trompez, balbutiait Saccard avec
une fausse modestie.
--Va, ne te défends donc pas! lui cria plaisamment Maxime. A ton âge,
c'est très beau.
Le jeune homme, qui venait de jeter son cigare, rentra dans le grand
salon. Il était venu beaucoup de monde.
La galerie était pleine d'habits noirs, debout, causant à demi-voix, et
de jupes, étalées largement le long des causeuses. Des laquais
commençaient à promener des plats d'argent, chargés de glaces et de
verres de punch.
Maxime, qui désirait parler à Renée, traversa le grand salon dans sa
longueur, sachant bien où il trouverait le cénacle de ces dames. Il y
avait, à l'autre extrémité de la galerie, faisant pendant au fumoir, une
pièce ronde dont on avait fait un adorable petit salon. Ce salon, avec
ses tentures, ses rideaux et ses portières de satin bouton d'or, avait
un charme voluptueux, d'une saveur originale et exquise. Les clartés du
lustre, très délicatement fouillé, chantaient une symphonie en jaune
mineur, au milieu de toutes ces étoffes couleur de soleil. C'était comme
un ruissellement de rayons adoucis, un coucher d'astre s'endormant sur
une nappe de blés mûrs. A terre la lumière se mourait sur un tapis
d'Aubusson semé de feuilles sèches. Un piano d'ébène marqueté d'ivoire,
deux petits meubles dont les glaces laissaient voir un monde de
bibelots, une table Louis XVI, une console jardinière surmontée d'une
énorme gerbe de fleurs suffisaient à meubler la pièce. Les causeuses,
les fauteuils, les poufs étaient recouverts de satin bouton d'or
capitonné, coupé par de larges bandes de satin noir bordé de tulipes
voyantes. Et il y avait encore des sièges bas, des sièges volants,
toutes les variétés élégantes et bizarres du tabouret. On ne voyait pas
le bois de ces meubles; le satin, le capiton couvraient tout. Les
dossiers se renversaient avec des rondeurs moelleuses de traversins.
C'étaient comme des lits discrets où l'on pouvait dormir et aimer dans
le duvet, au milieu de la sensuelle symphonie en jaune mineur.
Renée aimait ce petit salon, dont une des portes-fenêtres s'ouvrait sur
la magnifique serre chaude scellée au flanc de l'hôtel. Dans la journée,
elle y passait ses heures d'oisiveté. Les tentures jaunes, au lieu
d'éteindre sa chevelure pâle, la doraient de flammes étranges; sa tête
se détachait au milieu d'une lueur d'aurore, toute rose et blanche,
comme celle d'une Diane blonde s'éveillant dans la lumière du matin; et
c'était pourquoi, sans doute, elle aimait cette pièce qui mettait sa
beauté en relief.
A cette heure, elle était là avec ses intimes. Sa soeur et sa tante
venaient de partir. Il n'y avait plus, dans le cénacle, que des têtes
folles. Renversée à demi au fond d'une causeuse, Renée écoutait les
confidences de son amie Adeline, qui lui parlait à l'oreille, avec des
mines de chatte et des rires brusques. Suzanne Haffner était fort
entourée; elle tenait tête à un groupe de jeunes gens qui la serraient
de très près, sans qu'elle perdît sa langueur d'Allemande, son
effronterie provocante, nue et froide comme ses épaules. Dans un coin,
madame Sidonie endoctrinait à voix basse une jeune femme aux cils de
vierge. Plus loin, Louise, debout, causait avec un grand garçon timide,
qui rougissait; tandis que le baron Gouraud, en pleine clarté,
sommeillait dans son fauteuil, étalant ses chairs molles, sa carrure
d'éléphant blême, au milieu des grâces frêles et de la soyeuse
délicatesse des dames. Et, dans la pièce, sur les jupes de satin aux
plis durs et vernis comme de la porcelaine, sur les épaules dont les
blancheurs laiteuses s'étoilaient de diamants, une lumière de féerie
tombait en poussière d'or. Une voix fluette, un rire pareil à un
roucoulement, sonnaient avec des limpidités de cristal. Il faisait très
chaud. Des éventails battaient lentement, comme des ailes, jetant à
chaque souffle, dans l'air alangui, les parfums musqués des corsages.
Quand Maxime parut sur le seuil de la porte, Renée, qui écoutait la
marquise d'une oreille distraite, se leva vivement, feignit d'avoir à
remplir son rôle de maîtresse de maison. Elle passa dans le grand salon,
où le jeune homme la suivit. Là, elle fit quelques pas, souriante,
donnant des poignées de main; puis, attirant Maxime à l'écart:
--Eh! dit-elle à demi-voix, d'un air ironique, la corvée est douce, ce
n'est plus si bête de faire sa cour.
--Je ne comprends pas, répondit le jeune homme, qui allait plaider la
cause de M. de Mussy.
--Mais il me semble que j'ai bien fait de ne pas te délivrer de Louise.
Vous allez vite, tous les deux.
Et elle ajouta, avec une sorte de dépit:
--C'était indécent, à table.
Maxime se mit à rire.
--Ah! oui, nous nous sommes conté des histoires.
Je l'ignorais, cette fillette. Elle est drôle. Elle a l'air d'un garçon.
Et, comme Renée continuait à faire la grimace irritée d'une prude, le
jeune homme, qui ne lui connaissait pas de telles indignations, reprit
avec sa familiarité souriante:
--Est-ce que tu crois, belle-maman, que je lui ai pincé les genoux sous
la table? Que diable, on sait se conduire avec ma fiancée! J'ai quelque
chose de plus grave à te dire. Écoute-moi.... Tu m'écoutes, n'est-ce
pas?
Il baissa encore la voix.
--Voilà... M. de Mussy est très malheureux, il vient de me le dire. Moi,
tu comprends, ce n'est pas mon rôle de vous raccommoder, s'il y a de la
brouille. Mais, tu sais, je l'ai connu au collège, et comme il avait
l'air vraiment désespéré, je lui ai promis de te dire un mot....
Il s'arrêta. Renée le regardait d'un air indéfinissable.
--Tu ne réponds pas?... continua-t-il. C'est égal, ma commission est
faite, arrangez-vous comme vous voudrez.... Mais, vrai, je te prouve
cruelle. Ce pauvre garçon m'a fait de la peine. A ta place, je lui
enverrais au moins une bonne parole.
Alors, Renée qui n'avait pas cessé de regarder Maxime de ses yeux fixes,
où brûlait une flamme vive, répondit:
--Va dire à M. de Mussy qu'il m'embête.
Et elle se remit à marcher doucement au milieu des groupes, souriant,
saluant, donnant des poignées de main. Maxime resta planté, d'un air
surpris; puis il eut un rire silencieux.
Peu désireux de remplir sa commission auprès de M. de Mussy, il fit le
tour du grand salon. La soirée tirait à sa fin, merveilleuse et banale
comme toutes les soirées.
Il était près de minuit, le monde s'en allait peu à peu.
Ne voulant pas rentrer se coucher sur une impression d'ennui, il se
décida à chercher Louise. Il passait devant la porte de sortie,
lorsqu'il vit, dans le vestibule, la jolie Mme Michelin, que son mari
enveloppait délicatement dans une sortie de bal bleu et rose:
--Il a été charmant, charmant, disait la jeune femme.
Pendant tout le dîner, nous avons causé de toi. Il parlera au ministre;
seulement, ce n'est pas lui que ça regarde....
Et, comme à côté d'eux, un laquais emmaillotait le baron Gouraud dans
une grande pelisse fourrée:
--C'est ce gros père-là qui enlèverait l'affaire! ajouta-t-elle à
l'oreille de son mari, tandis qu'il lui nouait sous le menton le cordon
du capuchon. Il fait ce qu'il veut au ministère. Demain, chez les
Mareuil, il faudra tâcher....
M. Michelin souriait. Il emmena sa femme avec précaution, comme s'il eût
tenu au bras un objet fragile et précieux. Maxime, après s'être assuré
d'un coup d'oeil que Louise n'était pas dans le vestibule, alla droit au
petit salon. En effet, elle s'y trouvait encore, presque seule,
attendant son père, qui avait dû passer la soirée dans le fumoir, avec
les hommes politiques. Ces dames, la marquise, madame Haffner, étaient
parties. Il ne restait plus que madame Sidonie, disant combien elle
aimait les bêtes à quelques femmes de fonctionnaires.
--Ah! voilà mon petit mari, s'écria Louise.
Asseyez-vous là et dites-moi dans quel fauteuil mon père a pu
s'endormir. Il se sera déjà cru à la Chambre.
Maxime lui répondit sur le même ton, et les jeunes gens retrouvèrent
leurs grands éclats de rire du dîner. Assis à ses pieds, sur un siège
très bas, il finit par lui prendre les mains, par jouer avec elle, comme
avec un camarade. Et, en vérité, dans sa robe de foulard blanc à pois
rouges, avec son corsage montant, sa poitrine plate, sa petite tête
laide et futée de gamin, elle ressemblait à un garçon déguisé en fille.
Mais, par instants, ses bras grêles, sa taille déviée avaient des poses
abandonnées, et des ardeurs passaient au fond de ses yeux pleins encore
de puérilité, sans qu'elle rougît le moins du monde des jeux de Maxime.
Et tous deux de rire, se croyant seuls, sans même apercevoir Renée,
debout au milieu de la serre, à demi cachée, qui les regardait de loin.
Depuis un instant, la vue de Maxime et de Louise, comme elle traversait
une allée, avait brusquement arrêté la jeune femme derrière un arbuste.
Autour d'elle, la serre chaude, pareille à une nef d'église, et dont de
minces colonnettes de fer montaient d'un jet soutenir le vitrail cintré,
étalait ses végétations grasses, ses nappes de feuilles puissantes, ses
fusées épanouies de verdure.
Au milieu, dans un bassin ovale, au ras du sol, vivait, de la vie
mystérieuse et glauque des plantes d'eau, toute la flore aquatique des
pays du soleil. Des Cydanthus, dressant leurs panaches verts,
entouraient, d'une ceinture monumentale, le jet d'eau, qui ressemblait
au chapiteau tronqué de quelque colonne cyclopéenne. Puis, aux deux
bouts, de grands Tornélia élevaient leurs broussailles étranges
au-dessus du bassin, leurs bois secs, dénudés, tordus comme des serpents
malades, et laissant tomber des racines aériennes, semblables à des
filets de pêcheur pendus au grand air. Près du bord, un Pandanus de Java
épanouissait sa gerbe de feuilles verdâtres, striées de blanc, minces
comme des épées, épineuses et dentelées comme des poignards malais. Et,
à fleur d'eau, dans la tiédeur de la nappe dormante doucement chauffée,
des Nymphéa ouvraient leurs étoiles roses, tandis que des Euryales
laissaient traîner leurs feuilles rondes, leurs feuilles lépreuses,
nageant à plat comme des dos de crapauds monstrueux couverts de
pustules.
Pour gazon, une large bande de Sélaginelle entourait le bassin. Cette
fougère naine formait un épais tapis de mousse, d'un vert tendre. Et,
au-delà de la grande allée circulaire, quatre énormes massifs allaient
d'un élan vigoureux jusqu'au cintre: les Palmiers, légèrement penchés
dans leur grâce, épanouissaient leurs éventails, étalaient leurs têtes
arrondies, laissaient pendre leurs palmes, comme des avirons lassés par
leur éternel voyage dans le bleu de l'air, les grands Bambous de l'Inde
montaient droits, frêles et durs, faisant tomber de haut leur pluie
légère de feuilles; un Ravenala, l'arbre du voyageur, dressait son
bouquet d'immenses écrans chinois; et, dans un coin, un Bananier, chargé
de ses fruits, allongeait de toutes parts ses longues feuilles
horizontales, où deux amants pourraient se coucher à l'aise en se
serrant l'un contre l'autre. Aux angles, il y avait des Euphorbes
d'Abyssinie, ces cierges épineux, contrefaits, pleins de bosses
honteuses, suant le poison. Et, sous les arbres, pour couvrir le sol,
des fougères basses, les Adiantum, les Ptérides mettaient leurs
dentelles délicates, leurs fines découpures. Les Alsophila, d'espèce
plus haute, étageaient leurs rangs de rameaux symétriques,
sexangulaires, si réguliers, qu'on aurait dit de grandes pièces de
faïence destinées à contenir les fruits de quelque dessert gigantesque.
Puis, une bordure de Bégonia et de Caladium entourait les massifs; les
Bégonia, à feuilles torses, tachées superbement de vert et de rouge; les
Caladium, dont les feuilles en fer de lance, blanches et à nervures
vertes, ressemblent à de larges ailes de papillon; plantes bizarres dont
le feuillage vit étrangement, avec un éclat sombre ou pâlissant de
fleurs malsaines.
Derrière les massifs, une seconde allée, plus étroite, faisait le tour
de la serre. Là, sur des gradins, cachant à demi les tuyaux de
chauffage, fleurissaient les Maranta, douces au toucher comme du
velours, les Gloxinia, aux cloches violettes, les Dracena, semblables à
des lames de vieille laque vernie.
Mais un des charmes de ce jardin d'hiver était aux quatre coins, des
antres de verdure, des berceaux profonds, que recouvraient d'épais
rideaux de lianes. Des bouts de forêt vierge avaient bâti, en ces
endroits, leurs murs de feuilles, leurs fouillis impénétrables de tiges,
de jets souples, s'accrochant aux branches, franchissant le vide d'un
vol hardi, retombant de la voûte comme des glands de tentures riches. Un
pied de Vanille, dont les grosses gousses mûres exhalaient des senteurs
pénétrantes, courait sur la rondeur d'un portique garni de mousse; les
Coques du Levant tapissaient les colonnettes de leurs feuilles rondes;
les Bauhinia, aux grappes rouges, les Quisqualus, dont les fleurs
pendaient comme des colliers de verroterie, filaient, se coulaient, se
nouaient, ainsi que des couleuvres minces, jouant et s'allongeant sans
fin dans le noir des verdures.
Et, sous les arceaux, entre les massifs, çà et là, des chaînettes de fer
soutenaient des corbeilles, dans lesquelles s'étalaient des Orchidées,
les plantes bizarres du plein ciel, qui poussent de toutes parts leurs
rejets trapus, noueux et déjetés comme des membres infirmes. Il y avait
les Sabots de Vénus, dont la fleur ressemble à une pantoufle
merveilleuse, garnie au talon d'ailes de libellules; les Alridès, si
tendrement parfumées; les Stanhopéa, aux fleurs pâles, tigrées, qui
soufflent au loin, comme des gorges amères de convalescent, une haleine
âcre et forte.
Mais ce qui, de tous les détours des allées, frappait les regards,
c'était un grand Hibiscus de la Chine, dont l'immense nappe de verdure
et de fleurs couvrait tout le flanc de l'hôtel, auquel la serre était
scellée. Les larges fleurs pourpres de cette mauve gigantesque, sans
cesse renaissantes, ne vivent que quelques heures. On eût dit des
bouches sensuelles de femmes qui s'ouvraient, les lèvres rouges, molles
et humides, de quelque Messaline géante, que des baisers meurtrissaient,
et qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant.
Renée, très du bassin, frissonnait au milieu de ces floraisons superbes.
Derrière elle, un grand sphinx de marbre noir, accroupi sur un bloc de
granit, la tête tournée vers l'aquarium, avait un sourire de chat
discret et cruel; et c'était comme l'Idole sombre, aux cuisses
luisantes, de cette terre de feu. A cette heure, des globes de verre
dépoli éclairaient les feuillages de nappes laiteuses. Des statues, des
têtes de femme dont le cou se renversait, gonflé de rires,
blanchissaient au fond des massifs, avec des taches d'ombres qui
tordaient leurs rires fous. Dans l'eau épaisse et dormante du bassin,
d'étranges rayons se jouaient, éclairant des formes vagues, des masses
glauques, pareilles à des ébauches de monstres. Sur les feuilles lisses
du Ravenala, sur les éventails vernis des Lataniers, un flot de lueurs
blanches coulât; tandis que, de la dentelle des Fougères, tombaient en
pluie fine des gouttes de clarté. En haut, brillaient des reflets de
vitre, entre les têtes sombres des hauts Palmiers. Puis, tout autour, du
noir s'entassât; les berceaux, avec leurs draperies de lianes, se
noyaient dans les ténèbres, ainsi que des nids de reptiles endormis.
Et, sous la lumière vive, Renée songeait, en regardant de loin Louise et
Maxime. Ce n'était plus la rêverie flottante, la grise tentation du
crépuscule, dans les allées fraîches du Bois. Ses pensées n'étaient plus
bercées et endormies par le trot des chevaux, le long des gazons
mondains, des taillis où les familles bourgeoises dînent le dimanche.
Maintenant un désir net, aigu, l'emplissait.
Un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans cette nef close,
où bouillait la sève ardente des tropiques.
La jeune femme était prise dans ces noces puissantes de la terre, qui
engendraient autour d'elle ces verdures noires, ces tiges colossales; et
les couches âcres de cette mer de feu, cet épanouissement de forêt, ce
tas de végétations toutes brûlantes des entrailles qui les
nourrissaient, lui jetaient des effluves troublants, chargés d'ivresse.
A ses pieds, le bassin, la masse d'eau chaude, épaissie par les sucs des
racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs
lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l'attouchement d'une
main moite de volupté. Sur sa tête, elle sentait le jet des Palmiers,
les hauts feuillages secouant leur arôme. Et, plus que l'étouffement
chaud de l'air, plus que les clartés vives, plus que les fleurs larges,
éclatantes, pareilles à des visages riant ou grimaçant entre les
feuilles, c'étaient surtout les odeurs qui la brisaient. Un parfum
indéfinissable, fort, excitant, traînait, fait de mille parfums: sueurs
humaines, haleines de femmes, senteurs de chevelures; et des souffles
doux et fades jusqu'à l'évanouissement, étaient coupés par des souffles
pestilentiels, rudes, chargés de poisons. Mais, dans cette musique
étrange des odeurs, la phrase mélodique qui revenait toujours, dominant,
étouffant les tendresses de la Vanille et les acuités des Orchidées,
c'était cette odeur humaine, pénétrante, sensuelle, cette odeur d'amour
qui s'échappe le matin de la chambre close de deux jeunes époux.
Renée, lentement, s'était adossée au socle de granit.
Dans sa robe de satin vert, la gorge et la tête rougissantes, mouillées
des gouttes claires de ses diamants, elle ressemblait à une grande
fleur, rose et verte, à un des Nymphéa du bassin, pâmé par la chaleur. A
cette heure de vision nette, toutes ses bonnes résolutions
s'évanouissaient à jamais, l'ivresse du dîner remontait à sa tête,
impérieuse, victorieuse, doublée par les flammes de la serre. Elle ne
songeait plus aux fraîcheurs de la nuit qui l'avaient calmée, à ces
ombres murmurantes du parc, dont les voix lui avaient conseillé la paix
heureuse. Ses sens de femme ardente, ses caprices de femme blasée
s'éveillaient. Et, au-dessus d'elle, le grand Sphinx de marbre noir
riait d'un rire mystérieux, comme s'il avait lu le désir enfin formulé
qui galvanisait ce coeur mort, le désir longtemps fuyant, «l'autre
chose» vainement cherchée par Renée dans le bercement de sa calèche,
dans la cendre fine de la nuit tombante, et que venait brusquement de
lui révéler sous la clarté crue, au milieu de ce jardin de feu, la vue
de Louise et de Maxime, riant et jouant, les mains dans les mains.
A ce moment, un bruit de voix sortit d'un berceau voisin, dans lequel
Aristide Saccard avait conduit les sieurs Mignon et Charrier.
--Non, vrai, monsieur Saccard, disait la voix grasse de celui-ci, nous
ne pouvons vous racheter cela à plus de deux cents francs le mètre.
Et la voix aigre de Saccard se récriait:
--Mais, dans ma part, vous m'avez compté le mètre de terrain à deux cent
cinquante francs.
--Eh bien! écoutez, nous mettrons deux cent vingt cinq francs.
Et les voix continuèrent, brutales, sonnant étrangement sous les palmes
tombantes des massifs. Mais elles traversèrent comme un vain bruit le
rêve de Renée, devant laquelle se dressait, avec l'appel du vertige, une
jouissance inconnue, chaude de crime, plus âpre que toutes celles
qu'elle avait déjà épuisées, la dernière qu'elle eût encore à boire.
Elle n'était plus lasse.
L'arbuste derrière lequel elle se cachait à demi, était une plante
maudite, un Tanghin de Madagascar, aux larges feuilles de buis, aux
tiges blanchâtres, dont les moindres nervures distillent un fait
empoisonné. Et, à un moment, comme Louise et Maxime riaient plus haut,
dans le reflet jaune, dans le coucher de soleil du petit salon, Renée,
l'esprit perdu, la bouche sèche et irritée, prit entre ses lèvres un
rameau de Tanghin, qui lui venait à la hauteur des dents, et mordit une
des feuilles amères.