Il était nuit lorsque la Mère de Dieu ramena le pécheur repentant à
Fargowiza-polna. Le traîneau entra dans la cour, lentement; les
clochettes tintaient faiblement d'un ton triste, comme la cloche des
morts qui accompagne le saint-sacrement. Une chouette criait dans le
lointain. Les chiens se mirent à hurler horriblement fort. La lune,
voilée de nuages, répandait dans la campagne une lueur gris de plomb,
blême et laide. Mardona abandonna l'attelage à ses frères, et se
rendit chez elle avec Sabadil.
Un grand feu pétillait dans le poêle. Une lampe qui pendait du plafond
éclairait la pièce. Les fleurs de givre qui tendaient les vitres
scintillaient, au clair de la lune.
La Mère de Dieu alla chercher un faisceau de cordes et en sortit les
deux plus gros liens. Puis elle emmena Sabadil dans un petit cabinet
sans issue, dépourvu de fenêtre, qui attenait à sa chambre, et en
referma la porte. Là encore il y avait une petite lampe. Sa lueur
faible vacillait, prêtant au visage calme de Mardona quelque chose de
fantastique.
« Que vas-tu faire de moi? commença Sabadil.
- Tu le vois. Je veux t'attacher.
- Et après?
- Pourquoi me questionnes-tu? Je ferai de toi ce que bon me
semblera. »
Elle lui lia les mains et les pieds et le jeta à genoux. Il se laissa
faire sans résistance et attendit curieusement. Maintenant Mardona
ouvrit la porte, et Nimfodora entra, baissant la tête. Sabadil
frémit. Mardona remarqua ce frisson. Elle rejeta la tête en arrière
d'un geste fier et sourit ironiquement. Nimfodora s'agenouilla devant
la Mère de Dieu et lui embrassa les pieds humblement. Elle releva
Nimfodora qui tremblait, et la baisa à deux reprises sur ses lèvres
pâles.
Le coeur de Sabadil battait à se rompre. Il défaillait, envahi par la
confusion et par la honte. D'un mouvement brusque il essaya de rompre
ses liens. Effort inutile. Les cordes pénétrèrent plus profondément
encore dans ses chairs, le déchirant cruellement. Alors il laissa
retomber sa tête sur sa poitrine, il se rendit, il n'était plus
libre. Il s'était livré au pouvoir de Mardona. Et elle ne s'inquiétait
pas de ce qu'il souffrait.
« Où passeras-tu la nuit? demanda, après une pause, la Mère de Dieu à
Nimfodora.
- Près de ta soeur. »
Mardona affirma de la tête, et embrassa la jeune fille encore une
fois. Nimfodora s'éloigna tranquillement, les yeux baissés, courbant
douloureusement la tète.
« Tu resteras cette nuit à genoux, en prières, lui dit-elle d'un ton
glacial. Prépare-toi à être jugé par moi demain. Je me montrerai
sévère à ton égard. »
Elle le contempla avec son mauvais sourire.
Sabadil releva lentement la tête. Il n'avait jamais vu Mardona si
belle. Ses cheveux dorés flottaient dénoués sur son cou et sa
poitrine. Ses lèvres roses s'entr'ouvraient, comme sous des
baisers. Vainement Sabadil essaya de résister à la passion qui
l'aveuglait, vainement il ferma les yeux et tenta de prier. Il ne put
se contenir.
« Mardona, commença-t-il, en levant vers elle ses mains chargées de
noeuds, Mardona, tu me tortures jusqu'à la mort. Comment puis-je
m'humilier et prier, lorsque je te vois si belle, si séduisante? Je ne
puis pas prier, non, je ne le peux pas!
- N'est-ce pas, tu désires Nimfodora?
- Ne me parle pas d'elle.
- Pourquoi non, puisque tu l'aimes?
- Mardona, je t'adore! Je n'aime que toi, gémit Sabadil.
- Pure imagination, repartit la Mère de Dieu.
- Aie pitié, Mardona. Je t'adore. Mets une fin à mes souffrances,
supplia-t-il hors de lui.
- Tu n'as aucun besoin de ma pitié, as-tu dit. Tu me l'as affirmé tout
dernièrement à Solisko, chez toi. Ne te le rappelles-tu pas?
- J'étais aveugle. J'étais fou.
- Et maintenant tu es homme, s'écria-t-elle sévèrement. Que me fait
ton amour? Tu as offensé Dieu en ma personne. Je ne suis plus pour
toi qu'un juge. Je te condamnerai.
- Grâce! grâce!
- Silence! pas un mot de plus. Ne m'exaspère pas. Je ne suis déjà pas
trop bien disposée à ton égard. »
Elle sortit vivement, tandis que Sabadil, fou de douleur, pressait ses
mains liées sur son visage brûlant.
Lorsque Mardona se réveilla le lendemain matin, Sabadil était endormi
sur le carreau dans la chambre borgne.
La Mère de Dieu s'habilla à la hâte et sortit dans la cour. Les tiges
des sapins chargées de neige étaient toutes roses, au soleil qui se
levait à l'horizon, rasant les champs de maïs de la steppe. Des
becs-croisés sautillaient en sifflant, accrochés aux tiges sveltes des
pins. La neige glacée formait une mousse sur le toit de la
métairie. Au bord du ruisseau se balançaient des tiges et des roseaux
recouverts de glace, où le soleil allumait des étincelles diaprées.
Mardona regarda autour d'elle avec satisfaction, et respira à pleine
poitrine l'air pur et frais.
On aperçut alors sur la route une singulière procession. Un paysan aux
cheveux blancs, une hache sur l'épaule, marchait le premier. Derrière
lui s'avançait un énorme traîneau où se trouvait une grande croix de
bois brut. Une forte jeune fille dirigeait l'attelage, un fouet à la
main. Quatre hommes portant des marteaux, des clous et d'autres outils
venaient après.
Lorsque Mardona les vit, son visage s'assombrit. Elle fixa les yeux
sur la croix avec une sorte de terreur, puis elle soupira
profondément.
« Où devons-nous dresser la croix, sainte femme? demanda le vieillard,
qui entra le premier dans la cour et se jeta à genoux devant la Mère
de Dieu.
- Il n'y a pas besoin de la dresser, repartit celle-ci. Posez-la par
terre, derrière la maison, et laissez-moi ici les clous et le
marteau. Vous pouvez remporter les autres outils. »
Le vieillard lui montra les clous.
« Ceux-là sont-ils assez grands? »
Mardona affirma de la tête. Ils déchargèrent la croix, l'appuyèrent au
mur, derrière la maison, et s'éloignèrent. Sur la chaussée ils
rencontrèrent les Duchobarzen qui arrivaient par masses. La Mère de
Dieu les aperçut, elle aussi. Elle devint extraordinairement pâle et
rentra dans la maison de son père, à pas lents.
La métairie, la cour, la chaussée se remplissent bientôt de monde. Les
paysans étaient graves; ils avaient revêtu leurs habits de fête. Un
murmure confus traversait la foule. Les regards de tous se fixaient
sur la maison et les fenêtres de la Mère de Dieu; on lisait
l'inquiétude sur chaque visage.
Tout à coup une nouvelle procession, poussant des clameurs sauvages,
arriva, du côté de Brebaki. A sa tête on voyait Wewa, à cheval. Elle
avait mis son manteau rouge et ses colliers de ducats et de
coraux. Elle portait sur le front une couronne de paillettes d'or, et
aux pieds des bottes de maroquin bleu. Sukalou conduisait son cheval
par la bride. Sofia aussi était à cheval, à côté de Wewa, brandissant
un knout. Un jeune géant habillé en paysan portait une grande
bannière, où était dessinée l'image de la Vierge.
Wewa s'arrêta devant la porte, et leva les bras au ciel
solennellement.
« Où est Sabadil? s'écria-t-elle d'une voix de tonnerre. Vous le
retenez prisonnier sans mandat, contre la loi? Rendez-nous
sur-le-champ Sabadil. Je vous l'ordonne, moi la Mère de Dieu!
- Quelle audace! cria Barabasch rouge de colère! sortant brusquement
de la foule. Sauve-toi aussi vite que possible, je te le conseille,
car c'est aujourd'hui qu'auront lieu le jugement et la punition des
impies.
- Un jugement! cria Wewa avec fureur, oui, un jugement! Et c'est moi,
la Mère de Dieu, qui le rendrai. Je suis venue prononcer l'anathème
sur cette fausse prophétesse, cette hypocrite, cette Athalie! Je le
prononce maintenant sur vous, idolâtres, qui offensez l'Éternel,
journellement maudits! Je vous voue à jamais aux flammes de l'enfer.
- Silence, païenne, vociféra Barabasch. Que tes péchés t'étouffent! »
Il se précipita comme un possédé sur Wewa. Mais les partisans de cette
dernière s'élancèrent à son secours, et le jeune géant lui donna un
tel coup de poing dans la poitrine, qu'il chancela et alla rouler sans
mouvement dans la neige.
Lorsque les Duchobarzen qui remplissaient la cour virent cela, ils
poussèrent des cris de rage, et coururent en masse sur les
impies. Barabasch se releva, et essaya d'arracher au géant la bannière
qu'il portait. Une mêlée horrible s'ensuivit. On se jeta de la neige,
des pierres, des mottes de terre. Wewa fut précipitée à bas de son
cheval, la bannière avec l'image de la sainte Vierge déchirée, et
foulée aux pieds. Il y avait déjà des blessés dans les deux partis,
lorsque Mardona arriva. A sa vue, les combattants se séparèrent.
Sa voix accomplit un vrai miracle. Elle n'eut pas plus tôt dit un mot,
que les adversaires se calmèrent. Les injures cessèrent. Il se fit un
grand calme. Au milieu de la cour se forma une place libre. C'est là
que se tenait Mardona.
« Malheur à vous! cria-t-elle, malheur à vous qui semez la discorde et
la haine dans le jardin de l'Eternel! Convertissez-vous, aveugles,
repentez-vous avant que Dieu vous envoie ses foudres pour vous
disperser et vous anéantir. Humiliez-vous, faites pénitence, et
j'intercéderai pour vous auprès du Très-Haut.
- Toi? cria Wewa, s'avançant à sa rencontre les poings fièrement
campés sur ses hanches; toi! mais tu es toi-même damnée! Je suis
l'élue de Dieu. A moi, fidèles croyants.
- Dieu vous a livrés entre mes mains, s'écria Mardona, élevant les
bras au ciel, avec une sainte dignité! Un mot de ma bouche, et la
terre s'ouvrira pour vous engloutir. Vous serez tous voués aux
flammes éternelles si je n'ai pas pitié de vous, parjures! »
Wewa fit un geste, dans l'intention d'assaillir Mardona à coups de
poing. Malheureusement, son soulier rencontra un morceau de
glace. Elle glissa et tomba tout étendue aux pieds de son
ennemie. Celle-ci posa prestement son pied sur le dos de Wewa, qui se
débattit durant quelques secondes, le visage dans la boue, faisant
tous ses efforts pour se relever. Elle n'y réussit pas.
« Regardez maintenant votre Mère de Dieu, cette menteuse, ce serpent
venimeux! dit Mardona majestueusement: Dieu l'a livrée entre mes
mains. Soumettez-vous, ou vous êtes morts! »
Les rebelles se jetèrent tous à genoux, dans un effarement
indescriptible. Ils pleuraient, ils joignaient les mains.
« Grâce! grâce! criaient-ils en sanglotant.
- Je vous pardonne, leur dit Mardona. Je vous pardonne à
tous. Cependant je punirai ceux d'entre vous dont la conduite a le
plus offensé l'Éternel. Je les punirai avec amour, afin de les
préserver de la damnation et des flammes de la géhenne. Saisissez
sur-le- champ Wewa Skowrow, Sofia Kenulla et Sukalou. Liez-leur les
mains derrière le dos et les menez dans la maison de Dieu. C'est là
que je les jugerai, ainsi que Sabadil le blasphémateur.»
Les coupables furent garrottés solidement. Sofia se rendit, sans
prononcer un mot, pâle et triste; Wewa criait à tue-tête, et Sukalou
demandait grâce en pleurant.
« Quant à vous, pauvres égarés, continua Mardona, vous jeûnerez et
prierez durant trois jours. C'est la pénitence que je vous impose.
- Merci, notre petite Mère, merci! crièrent les rebelles, en se
précipitant vers Mardona. Ils se mirent à genoux et baisèrent ses
vêtements, ses pieds et même la trace de ses pas. La Mère de Dieu
bénit la foule, et s'éloigna à pas lents; elle rentra dans la maison
de son père.
Les Duchobarzen se rendirent ensuite au temple. Sukalou, Wewa et Sofia
y attendaient leur juge, agenouillés et tout tremblants. La vaste
salle se remplit en un clin d'oeil. Beaucoup de fidèles durent rester
dans le corridor ou dans la cour.
Le doyen de l'assemblée entonna un cantique, que tous répétèrent en
choeur. Lorsque le chant cessa, Mardona parut en grand costume de
cérémonie, sombre et pâle. Elle prit place sur son trône. Le jugement
commença.
« Wewa! dit la Mère de Dieu avec une dignité douce, tu as offensé
l'Eternel en te donnant pour une sainte, une élue du Très-Haut.
- C'est Sukalou qui m'a induite en erreur, gémit Wewa, je suis
innocente.
- Pas un mot, Antéchrist, ordonna Mardona, tu as irrité Dieu par tes
tromperies, tes mensonges et ta conduite honteuse. Et toi, Sofia,
serpent venimeux, tu as été la complice de tous ses crimes, qui
crient au ciel contre vous. Vous serez toutes deux fouettées de
verges jusqu'à ce que votre sang coule et vous réconcilie avec
l'Eternel. »
Mardona étendit la main. Les jeunes filles et les femmes saisirent
Sofia et Wewa, les dépouillèrent de leurs vêtements et les traînèrent
dans la cour. Une foule s'assembla autour des deux victimes qui se
tenaient là, tremblant de tous leurs membres. Sofia courbait la tête,
rouge de confusion, tandis que Wewa se débattait et hurlait, demandant
grâce.
Barabasch et Turib distribuèrent les verges. Ce fut Nimfodora qui
donna le premier coup à Sofia. Puis il en tomba de tous les côtés dru
comme grêle. Sofia s'était jetée à genoux et pleurait. Wewa
bondissait, hurlant et faisant tous ses efforts pour s'échapper.
« Eh bien, Wewa, demanda Mardona d'un ton calme, es-tu vraiment la
Mère de Dieu, l'élue du Très-Haut.
- Je suis une bête, une oie stupide! cria Wewa. Je suis une folle. Aie
pitié de moi. En voilà assez. Je n'y tiens plus. »
Elle se jeta à terre et se roula dans la neige, en
gémissant. Cependant les coups continuaient à pleuvoir sur les deux
coupables.
« Grâce! Mardona, cria Sofia. Je me sens mourir! »
Elle tomba sans mouvement.
Mardona ordonna de faire halte.
Tandis que les femmes ranimaient Sofia, puis la conduisaient avec Wewa
dans la grande salle pour les restaurer. Mardona, de retour au temple,
prononçait le jugement de Sukalou.
« Tu as égaré mon peuple par de fausses prophéties et des révélations
mensongères. Tu as menti et trompé. Tu t'es révolté contre moi, contre
ton Dieu. Tu as été poussé à ces fautes par ta gourmandise: tu subiras
donc la punition appliquée à ce péché mortel. »
Sukalou soupira. Il savait que ses supplications et ses larmes
seraient inutiles. Mardona ne se laisserait pas fléchir. On s'empara
de lui, on l'emmena dans la cour. On l'adossa à la porte de la
grange. Puis on lui passa sur les épaules un joug qu'on fixa
solidement à la porte. On lui ouvrit alors la bouche toute grande, et
on la maintint ouverte au moyen d'une pièce de bois. Il resta ainsi
exposé aux regards de la foule, comme un paillasse sur un tréteau.
Quand Mardona se montra, au seuil de sa maison, Wewa et Sofia
s'approchèrent pour baiser ses pieds humblement et pour la remercier
de la punition qu'elle leur avait infligée. La Mère de Dieu se montra
pleine de compassion. Elle eut un sourire aimable, et les baisa toutes
les deux au front; puis elle se tourna vers la foule.
« Sukalou supporte la punition infligée aux gourmands et aux ivrognes,
dit-elle. Ceux qui lui aideront à faire pénitence obtiendront la
rémission de leurs péchés. »
Aussitôt les hommes et les femmes se pressèrent autour du malheureux
Sukalou. Chacun, à sa manière, l'aida à faire pénitence. Anuschka lui
barbouilla le visage avec de la boue; Sofia se haussa sur la pointe
des pieds et lui bourra la bouche d'ordures, et Wewa, acclamée par les
rires de tous, lui remplit le nez de poivre. Le sauvage Barabasch
arriva portant une bûche enflammée et lui alluma les cheveux. Sukalou
hurlait comme un possédé; Kenulla l'arrosa d'un seau d'eau froide. Les
flammes s'éteignirent, mais au bout d'un instant Sukalou disparaissait
sous une couche de glace, et criait en pleurant qu'il gelait.
« Réchauffez-le, dit Mardona. Ayez-en pitié! »
Une trentaine d'hommes alors se mirent à rosser Sukalou. Ils lui
tombèrent sus avec des verges, des bâtons, des fouets et des
cannes. Ceux qui regardaient de loin le criblaient de boules de neige
et de pierres aiguës.
« Je ne le ferai plus, gémissait-il. Aie pitié, Mardona. Grâce! reine
des anges! Ne me tue pas, tour d'ivoire!
- Dieu t'est-il réellement apparu? demanda Mardona, très digne.
- Non! non! non!»
Lorsque Sukalou fut remis en liberté, il se traîna aux pieds de la
Mère de Dieu, pressa ses lèvres sur les bottes de cette dernière et
poussa de longs gémissements, comme un chien qui a recule
fouet. Mardona sourit d'un air satisfait.
Turib, cependant, venait d'atteler à un traîneau trois petits chevaux
pétulants. Il conduisit l'attelage devant la demeure de ses
parents. Ceux-ci en sortirent, baisèrent les mains de la Mère de Dieu
et montèrent en traîneau. Anuschka s'assit près d'eux en
hésitant. Quant à Jehorig, il refusa de s'en aller, au premier
abord. Mais Mardona le lui ordonna. Il obéit enfin, comme les
autres. Turib s'était établi sur le siège.
« Vous vous rendrez chez notre oncle, sur l'autre rive du Dniester,
dit Mardona, son beau visage empreint soudain d'une expression triste,
et vous ne reviendrez pas ici avant trois jours.
- Que vas-tu faire? demanda Turib d'un air sombre.
- Je suis seule responsable de mes actes, répliqua Mardona. Ainsi,
faites ce que je vous ai commandé. Que Dieu vous conduise! »
Le traîneau sortit de la cour, lentement. Sur la chaussée, les chevaux
partirent au galop. Mardona le suivit des yeux, longtemps, jusqu'à ce
qu'il disparût à l'horizon, comme un oiseau. Puis elle soupira et
rentra au temple, juger Sabadil.
Lorsque Sabadil, chargé de liens, fut amené à l'église, une foule
compacte s'y pressait, inquiète et palpitante. Sabadil promena ses
regards sur l'assemblée, et contempla ensuite Mardona, qui
l'attendait. Elle était en grand costume de cérémonie. Elle avait mis
sa grande pelisse de martre et ses bottes rouges. Elle était parée de
bijoux d'or, de pierres fines et de colliers de perles. Des grains de
corail s'entrelaçaient dans ses nattes blondes. Son visage était
triste et pâle. Ses lèvres même étaient blêmes et crispées.
« Approche, Sabadil, commença-t-elle très calme. Mets-toi à genoux et
avoue ta faute. »
Il tomba à ses pieds.
« Je reconnais, murmura-t-il faiblement, avoir blasphémé et offensé
Dieu en ta personne.
- Reconnais-tu aussi que le diable a une grande puissance sur toi,
qu'il te séduit fréquemment et qu'il t'inspire des doutes et même
l'incrédulité?
- Je le reconnais.
- Ton aveu même te condamne, Sabadil, dit Mardona d'une voix
forte. Maintenant, réponds. Te sens-tu digne d'appartenir dorénavant
à notre secte?
- Non, je ne m'en sens pas digne.
- Comment penses-tu échapper à la damnation éternelle?
- Par le repentir et la pénitence.
- Es-tu décidé à te soumettre à ma sentence? Accepteras-tu la
pénitence que je t'infligerai?
- Oui.
- Je vais donc prononcer mon jugement sur toi, continua-t-elle d'une
voix douce, et sans trahir la moindre émotion. Comme punition de tes
blasphèmes qui crient au Ciel et témoignent contre toi, pour
arracher ton âme à la puissance de Satan, je te condamne à être
crucifié. »
Un murmure traversa la foule. Sur chaque visage se lisaient l'effroi
et l'horreur.
Sabadil frissonna, mais resta muet.
Mardona remarqua l'effet terrible que ses paroles avaient causé. Elle
eut peur, elle que rien n'effrayait. Dans ses yeux passa une lueur
étrange, une lueur pleine de ruse et de colère.
« Tu seras attaché à une croix avec des cordes, continua-t-elle, et tu
y resteras durant trois jours. Le Seigneur l'exige. Que sa volonté
s'accomplisse! »
Un nouveau murmure s'éleva. Cette fois, c'était un murmure
d'approbation.
Mardona sourit dédaigneusement.
« Humiliez-vous tous, s'écria-t-elle d'une voix sonore, car devant
Dieu nul n'est parfait. »
Tous se jetèrent à genoux et se frappèrent la poitrine par trois
fois. Mardona se leva et donna quelques ordres à Barabasch; puis elle
s'approcha de Sabadil et lui posa la main sur l'épaule.
« Je ne te force pas, dit-elle doucement. Un mot de ta bouche, et je
te rends la liberté. Veux-tu supporter la punition que je t'inflige,
oui ou non? »
Elle se pencha vers lui tendrement.
« Je supporterai tout ce que tu ordonneras, Mardona; seulement, tu me
pardonneras, dis?
- Je te pardonne déjà maintenant », repartit-elle avec bonté.
Barabasch rentra suivi de deux hommes qui portaient la croix. Ils la
couchèrent par terre, au milieu du temple. Kenulla tenait des cordes.
« Es-tu prêt? demanda Mardona à sa victime.
- Oui », répondit Sabadil.
Elle se courba vers lui et l'embrassa; après elle, vinrent les
assistants, qui lui donnèrent aussi le baiser de paix. Puis
l'assemblée entonna en choeur un cantique. Barabasch et ses compagnons
saisirent Sabadil, défirent les liens qui le garrottaient,
l'étendirent sur la croix et l'y attachèrent, par les pieds et par les
mains, avec de grosses cordes. Ils redressèrent ensuite la croix et
l'appuyèrent à la muraille.
La foule demeura quelques moments encore dans le temple, murmurant des
prières, glacée par ce spectacle inusité, et inquiète. Enfin tous
sortirent et se dispersèrent.
Nimfodora, Sofia et Sukalou restèrent près de Sabadil. Mardona le leur
avait ordonné. Barabasch montait la garde à la porte de la métairie,
où l'on avait fermé et barricadé toutes les issues. Personne ne devait
entrer jusqu'au prochain lever du soleil.
Une heure s'écoula. Mardona sortit de nouveau dans la cour. Elle
regarda au loin, de tous les côtés, durant quelques minutes. Alors,
comme elle ne remarqua rien de suspect, elle déchaîna les grands
chiens-loups, les lâcha, appela Barabasch et retourna avec lui au
temple.
A son ordre, les assistants enlevèrent la croix de la muraille et la
couchèrent par terre.
« Cela ne suffit pas, dit la Mère de Dieu, très calme, mais avec son
regard étrange. L'Eternel n'est pas satisfait. Je sens l'inspiration
de l'Esprit, qui me dit que ta punition est trop faible. Tu vas être
fixé à cette croix au moyen de trois clous, Sabadil. Seulement alors
je serai contente. »
Une pâleur mortelle envahit le visage de Sabadil. Les assistants
regardèrent Mardona, terrifiés.
« Dieu le veut! dit-elle d'un ton solennel! Que sa volonté
s'accomplisse!
- Amen! murmurèrent les assistants.
- Amen! répéta Sabadil, complètement résigné.
- Il est temps de nous mettre à l'oeuvre et d'accomplir ce sacrifice,
dans le temple même, continua Mardona. Nimfodora, tu cloueras les
mains de Sabadil à la croix. Toi, Sofia, tu lui cloueras les
pieds. »
Sukalou était horriblement agité. Il clignait de l'oeil, et prisait
sans désemparer. Les deux femmes se tenaient là, pâles, les yeux
baissés, pétrifiées. Barabasch jeta sur le carreau quatre gros clous
et un marteau.
« Nimfodora, ordonna la Mère de Dieu d'une voix douce, commence! »
Nimfodora choisit un clou et prit le marteau. Puis elle s'agenouilla à
gauche de Sabadil, et resta immobile.
« Tu manques de courage? C'est ta pénitence, entends-tu bien, que tu
accomplis », dit la Mère de Dieu.
Nimfodora leva le clou et le marteau. La victime tressaillit et eut un
frisson dans la main.
Nimfodora hésita.
« Ne me torture pas, dit Sabadil, le front couvert de larges gouttes
de sueur: fais ton devoir, pour l'amour de Dieu. »
Le coup tomba. Un frémissement horrible traversa la victime. Nimfodora
frappait vite et fort, maintenant, enfonçant le clou dans la croix,
meurtrissant les chairs.
« Cela fait-il mal? demanda Mardona avec un bon sourire.
- Je souffre volontiers, puisque tu l'exiges, repartit Sabadil,
couvant la Mère de Dieu d'un regard fanatique et enfiévré.
- Le second clou maintenant, Nimfodora », commanda Mardona.
Cette fois, la mystérieuse fille ne tressaillit nullement. Elle donna
des coups de marteau d'une main vigoureuse. Mardona vit le sang de
Sabadil qui coulait. Elle vit la figure du jeune homme se contracter
douloureusement et sa poitrine se soulever, et palpiter, et se
crisper. Mais elle ne changea pas de couleur; elle resta calme,
impassible. Son visage ne trahissait ni satisfaction, ni joie, ni
compassion.
« A toi maintenant, Sofia », ordonna-t-elle d'une voix douce.
Barabasch et Sukalou placèrent les pieds de Sabadil l'un sur l'autre,
de façon à relever ses genoux. Sofia saisit nerveusement les clous et
le marteau. Elle semblait un cadavre sortant du tombeau.
« Pardonne-moi », murmura-t-elle.
Lui, affirma de la tête, faiblement. Elle leva le marteau. Mardona la
surveillait avec attention. Au second coup, Sofia tomba
lourdement. Elle donna du front contre la croix. Elle était évanouie.
Tandis que Nimfodora la délaçait et lui jetait de l'eau au visage,
Mardona prit elle-même le marteau avec un sourire dédaigneux. Elle
donna trois coups vivement. Sabadil était crucifié.
Mardona s'agenouilla près de lui, les mains jointes devant elle,
pieusement, et le regarda longuement avec amour.
« Souffres-tu beaucoup? » demanda-t-elle.
Il inclina la tête. Deux grosses larmes scintillaient à ses paupières.
« Cela me réjouit, dit-elle. Oh oui! je suis heureuse que tu endures
tout cela volontairement. C'est seulement ainsi que ton âme peut être
préservée de la condamnation éternelle, Sabadil.
- Mes souffrances sont atroces, soupira-t-il.
- Oh! Sabadil, je ne puis te dire comme cela me rend heureuse »,
s'écria-t-elle avec un saint enthousiasme.
Elle resta quelque temps encore auprès de lui, à le contempler. Elle
semblait examiner son visage pâle avec plus de curiosité que de
compassion. Puis elle se releva lentement et sortit dans la
cour. Alors seulement, comme elle n'était vue de personne, elle
respira plusieurs fois, très fort, joignit les mains et resta là, en
proie à une extase douloureuse, le regard perdu à l'horizon.
Le jour parut bien long à Sabadil; il souffrait des tourments
horribles, l'enfer même ne l'effrayait plus. Il eût préféré la géhenne
aux tortures qu'il éprouvait. Et, comme si Mardona, avec ses coups de
marteau, eût condamné ses pensées à se fixer sur un seul point, il lui
était absolument impossible de songer à autre chose qu'à elle. Il
essayait de la haïr, et il l'aimait passionnément; il voulait la
maudire, et il ne pouvait que pleurer à chaudes larmes. Elle lui
apparaissait plus belle, plus divine que jamais, maintenant qu'elle
l'avait fait mettre en croix et que par sa seule volonté il souffrait
des tortures inexprimables.
Barabasch veillait toujours à la porte. Les autres assistants
entraient et sortaient. Il y en avait toujours un au pied de la croix,
en prières.
Une fois, Sofia resta seule avec Sabadil durant un instant. Elle
sortit prestement de sa poche son mouchoir, qu'elle avait imbibé
d'eau-de-vie, et le restaura, en le lui pressant entre les lèvres et
en lui épongeant les tempes et le front.
Mardona venait de temps en temps contempler sa victime. Elle
l'examinait avec une grande attention, sans rien perdre de son
impassibilité apparente. Et elle s'éloignait, elle ne prononçait pas
une parole.
Lorsque le soir tomba, et que le temple se remplit de grandes ombres,
Sabadil prit peur.
« Mon Dieu! s'écria-t-il, n'y a-t-il personne ici? m'a-t-on abandonné?
- Je suis là, répondit la voix douce de Nimfodora.
- Toi? demanda-t-il très bas. Pourquoi m'as-tu trahi, dis-moi? »
Elle ne lui répondit pas.
Sofia apporta de la lumière, tandis que Sukalou allumait un grand feu
dans le poêle, et que Nimfodora priait, le visage contre
terre. Sabadil entendit à côté de lui le bruissement d'un vêtement de
femme. Il tourna la tête: c'était Mardona qui s'approchait à pas
lents. Elle s'arrêta devant la croix.
«Eh bien! comment te sens-tu? demanda-t-elle anxieusement.
- Aie pitié, Mardona. En voilà assez, dit Sabadil.
- Mais tu n'as aucun besoin de ma compassion, répondit-elle avec un
froncement dédaigneux des lèvres.
- Si je passe trois jours ainsi, cloué à cette croix, je mourrai,
soupira Sabadil.
- Tu mourras, repartit la Mère de Dieu, et aujourd'hui même! »
Elle parut frissonner, et resserra sa pelisse autour
d'elle. Avait-elle froid ou était-ce un frémissement de douleur qui la
prenait?
« Mardona! s'écria Sabadil.
- Dieu le veut! » dit-elle.
Nimfodora regarda la Mère de Dieu, pâle de frayeur. Sofia se mit à
pleurer.
« Je me sens faiblir », dit Sukalou.
Son visage, était d'une pâleur terreuse; lorsqu'il se leva, ses jambes
fléchirent. Il chancela.
« Je ne puis supporter ce spectacle, il faut que je mange. »
Il se faufila dehors, se tenant à la muraille.
« Pourquoi dois-je mourir? demanda Sabadil.
- Dieu le veut! répondit Mardona.
- C'est toi qui le veux! murmura-t-il. Pourquoi me tues-tu? N'ai-je
pas cruellement expié ma faute? Je n'aime que toi. »
Nimfodora le regarda, brusquement surprise.
« De quoi parles-tu? reprit Mardona, d'une voix grave et bonne. Dans
tout ceci il ne s'agit pas de moi ni d'amour, ou de péché et de
pénitence. Quand un membre souffre, tous les autres membres souffrent
par lui. Tu es un serpent dans notre Paradis. J'écraserai la tête à ce
serpent. »
La nuit vint. La victime restait accrochée à la croix, muette et
résignée. La lueur jaune des chandelles, les flammes du poêle et le
clair de lune bleuâtre l'illuminaient de leurs teintes étranges.
« Mardona, dit Sabadil d'une voix brisée, mets une fin à mes
souffrances, je t'en conjure.
- La mort seule peut y mettre fin.
- Eh bien, tue-moi, supplia-t-il, levant vers elle ses grands yeux
enfiévrés, largement ouverts et pleins de reproches. Je mourrai de
bon coeur, puisque tu l'exiges, et la mort me sera douce si c'est toi
qui me la donnes.
- J'aurai pitié de toi, dit Mardona. Je te donnerai moi-même le coup
de grâce.
- Je te remercie », répondit Sabadil.
Et il regarda avec une sorte de curiosité la Mère de Dieu choisir un
clou, et prendre le marteau. Une sueur glacée l'envahit, son coeur
battait à se rompre. Il vit que Mardona restait froide et sans
émotion.
Elle s'agenouilla près de lui, elle regarda dans les yeux
tranquillement.
« Embrasse-moi », supplia-t-il avec un soupir.
Mardona passa tendrement ses bras autour du cou de Sabadil et lui
donna un baiser.
Puis elle lui enfonça le clou dans le coeur, d'une main sûre,
lentement.
La victime eut un tressaillement.
« Ah! que c'est doux!... » balbutia Sabadil, tandis que son sang
coulait, rouge, sur les mains de Mardona.
Sofia et Nimfodora récitaient la prière des agonisants.
Sabadil laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
Il était mort!
Mardona passa toute la nuit assise sur le banc du poêle, les yeux
arrêtés sur le cadavre, les mains jointes sur ses genoux, pâle,
muette, sans verser une larme.
Sukalou escalada la haie secrètement et traversa, aussi vite que ses
longues jambes le lui permettaient, les champs couverts de neige, pour
se rendre au village. Il ne pressentait rien de bon. Sofia aussi avait
disparu, sans qu'on sût où elle avait passé. Les autres étaient allés
dormir.
A l'aube, Barabasch se rendit auprès de Mardona, et lui demanda si ce
ne serait pas mieux d'ensevelir le cadavre sans rien ébruiter.
Elle ne lui répondit rien. Elle resta là assise depuis le matin
jusqu'au soir, inanimée, sans dire un mot, sans bouger, sans manger ni
boire. La nuit suivante elle ne dormit pas non plus.
Lorsque le soleil rosa les cimes des sapins, le troisième jour,
Barabasch se précipita dans le temple, tout effaré.
« On aperçoit des fusils et des épées qui brillent au loin,
annonça-t-il tout essoufflé. Ils veulent te faire prisonnière. Saute à
cheval et prends la fuite. Je les retiendrai aussi longtemps que
possible. »
Mardona secoua la tête, Nimfodora suivait Barabasch.
« Fuis avant qu'il soit trop tard, cria-t-elle, se jetant à genoux
devant Mardona, et la suppliant, levant à elle ses mains jointes.
- Je ne fuirai pas », répondit Mardona.
C'étaient ses premières paroles.
« Tu nous perdras tous », dit Nimfodora, courbant la tête avec
soumission.
Barabasch avait couru au village. Le tocsin se mit à sonner. Les
paysans s'armèrent de fléaux et de faux. Beaucoup d'entre eux
arrivèrent à cheval pour protéger la Mère de Dieu. Les autres
suivaient, des hommes, des femmes, des enfants, une masse de
fanatiques, prêts à tout subir.
Ils remplirent bientôt la métairie, et couvrirent la route. Lorsqu'un
traîneau, où se trouvaient deux gendarmes et une paysanne, arriva,
plusieurs paysans s'élancèrent à sa rencontre, saisissant les chevaux
par la bride et vociférant, tandis que d'autres criaient des
injures. Déjà il y avait des hommes qui brandissaient leurs faux, et
les gendarmes apprêtaient leurs fusils, lorsque Mardona parut,
majestueuse, la tête haute. Elle s'avança parmi les assaillants et
commanda le silence.
A ce moment, la paysanne qui se trouvait dans le traîneau releva le
fichu blanc qui lui couvrait la figure, sauta à terre et indiqua
Mardona du geste. C'était Sofia.
« Voici l'assassin », cria-t-elle.
Barabasch éleva le pistolet chargé qu'il tenait à la main; mais
Mardona lui arrêta le bras.
« Que faites-vous? dit-elle tranquillement. Etes-vous fou?
- Nous ne te laisserons pas emprisonner, répondirent en choeur une
centaine de voix. Nous te défendrons.
- Mettez bas les armes sur-le-champ, continua Mardona. Je vous
l'ordonne, Dieu m'éprouve. Je supporterai cette épreuve sans me
plaindre. »
Elle tendit ses mains aux gendarmes en souriant, et se laissa
enchaîner.
« Humiliez-vous tous, dit-elle d'une voix douce, et vous repentez, car
devant Dieu nul n'est parfait. »
Les Duchobarzen se pressèrent autour de Mardona, en pleurant. Ils se
jetèrent le visage contre terre, l'adorant, baisant ses mains, ses
pieds et ses vêtements.
Elle se tenait debout, au milieu, calme et sereine comme une sainte.