CHAPITRE XVIII

Mardona s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans la maison de

Wewa, l'Antéchrist féminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez à

faire à s'occuper d'elle-même. Elle s'étonnait du changement survenu

en elle depuis quelque temps, des pensées et des sensations qui la

tourmentaient: elle avait changé, sans même s'en rendre compte. Elle

était devenue douce, distraite, presque rêveuse. Elle ne pensait plus

qu'à Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la

traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la

passion l'enflammer et grandir en elle.

Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle

sentait qu'il était nécessaire qu'elle fît une démarche afin de le

gagner de nouveau tout entier. Elle eût voulu enflammer sa passion, et

son amour pour lui devint si grand, qu'il anéantit tout autre

sentiment, et même sa fierté.

C'était par une belle matinée d'hiver. L'air était plein de

soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des

sapins. Sabadil était à l'écurie, étrillant lui-même son cheval, qui

avait la tète tournée vers lui elle regardait de ses bons yeux

affectueux. L'écurie était un petit recoin noir, où le soleil ne

pénétrait que par quelques fissures ou entre des poutres

disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla à Sabadil

entourée d'une sorte d'auréole, dans la pleine lueur du jour. Il la

considéra avec admiration. C'était la première fois que la sainte de

Fargowiza-polna se montrait dans sa maison.

« Puis-je t'aider, ami? » lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec

un regard empreint de bonté et de franche gaieté.

Sabadil ne répondit pas à sa question. Il se contenta de caresser le

cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main à petits coups.

Puis il posa l'étrille.

« As-tu fini? demanda-t-elle.

- Qu'y a-t-il à votre service?

- Crois-tu que je suis venue parce que j'ai besoin d'un service?

répondit Mardona affectueusement. Non, mon ami. Mon coeur soupirait

après toi, et je suis venue t'embrasser et surveiller un peu ton

petit ménage.

- Il n'en vaut guère la peine, dit Sabadil avec un sourire. Un pauvre

paysan n'aime guère à étaler le peu qu'il a.

- Tu n es pas pauvre, cependant....

- Un cheval et deux vaches ne signifient pas grand'chose.

- Qui te parle de ton cheval? Ne me possèdes-tu pas, moi?

- Toi?»

Sabadil eut un sourire triste.

« Pourquoi es-tu si sombre? continua-t-elle. Tu t'affliges. Dans ton

regard il y a comme un reproche à mon adresse. Je veux te voir joyeux,

Sabadil. joyeux comme la première fois que nous nous vîmes... dans la

forêt, tu sais, alors que le soleil brillait et que les oiseaux

chantaient... et que toi.... »

Elle ne termina pas, et regarda à terre malicieusement.

« Il vaudrait mieux que nous ne nous fussions jamais rencontrés.

- Sabadil! Regarde-moi. Qu'as-tu donc contre moi? »

Mardona lui prit la main et le regarda dans les yeux, longuement, avec

tendresse.

« Tu te fais du mal, Sabadil, et à moi aussi tu m'en fais. A moi plus

encore qu'à toi, peut-être, parce que.... Oui, tu ne sais pas,

Sabadil, comme je t'aime.

- Mardona! »

Elle ne dit plus rien. Mais elle passa son bras autour du cou du jeune

homme, doucement, et elle laissa parler ses yeux et ses lèvres avec

passion. Et ils parlèrent un langage plus persuasif qu'aucun autre, ce

langage qui existe depuis des milliers d'années, et qui est connu des

oiseaux et des animaux, des eaux et des forêts embaumées. Bientôt

aussi Sabadil se prit à sourire joyeusement. Il retrouva son sourire

candide des jours heureux, lorsqu'il se promenait dans les bois, où il

rencontra Mardona, près de l'étang solitaire aux flots dormants. Il

attira la jeune fille sur son coeur, non pas avec une passion sauvage,

mais avec un sentiment profond de bonheur. Et en ce moment les torts

qu'il avait envers la Mère de Dieu l'aiguillonnèrent et il éprouva un

vif repentir. Il se mit à la caresser et à l'embrasser et à la

caresser encore avec une tendresse qui la toucha et qui la rendit bien

heureuse.

« Je t'ai retrouvé maintenant, mon bien-aimé, murmura Mardona. Et je

te jure que tu ne m'échapperas plus. »

Elle l'embrassa et l'embrassa encore, et toujours, jusqu'à ce qu'une

voix de femme, claire et vibrante, vînt séparer les amoureux

brusquement.

« Qui est-ce? demanda Mardona, fronçant les sourcils.

- Une jeune fille qui fait ma cuisine et soigne la volaille.

- Est-elle jolie? »

Sabadil haussa les épaules.

« Mais jeune?

- Jeune, oui.

- Jolie et jeune, s'écria Mardona. Cela doit donner à causer dans le

village. Pourquoi ne prends-tu pas plutôt une vieille femme?

- A quoi bon? Une jeune femme travaille mieux. »

Ils sortirent de l'étable; Mardona dévisagea avec une curiosité aiguë

la jeune servante, qui, malgré ses lourdes bottes et son jupon

crottés, était fort avenante, fraîche, avec de grands yeux noirs et la

bouche rieuse.

Elle, de son côté, regarda Mardona, très surprise.

« Qu'y a-t-il? demanda Sabadil.

- Le juif est là, qui désire acheter des pommes de terre.

- Je n'en vends pas. »

La servante s'éloigna.

« Ecoute, mon ami, commença Mardona, tu ne garderas pas cette fille

chez toi.

- Pourquoi donc?

- Parce que..., parce que cela ne me plaît pas, répliqua

Mardona. Montre-moi ta maison, à présent. »

Mardona visita la métairie et l'appartement. Il n'était rien qu'elle

n'examinât avec plaisir. Elle était redevenue la belle jeune fille

douce et sérieuse. Elle n'avait plus le cachet mystique de la Mère de

Dieu, de la sainte étrange de Fargowiza-polna. Elle se comportait en

femme qui aime, et qui est heureuse par son amour. Sabadil ne se

souvenait pas de l'avoir vue si bonne et si douce, et si séduisante.

« Nous allons voir maintenant ce que nous aurons pour notre dîner,

dit-elle tout à coup. Je reste ici avec toi, et je partagerai ton

repas.

- Je crois qu'il n'y a pas grand'chose ici, remarqua Sabadil

visiblement embarrassé.

- Laisse-moi faire, s'écria Mardona. Je préparerai moi-même tout ce

qu'il faut.

- Toi?

- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. »

Mardona se dépouilla, en souriant, de ses colliers et ôta ses

bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et

alluma du feu dans l'âtre. Elle se rendit ensuite au garde-manger,

avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle

décrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit

prestement à l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise

ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit

du beurre et du sel, et pétrit la pâte. Sabadil préparait des

pois. Tout fut terminé en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et

apporta sur la table la soupière fumante.

Ils prirent place et dînèrent. Ils avaient grand appétit. Sabadil

s'étonnait de ce que la Mère de Dieu avait tout apprêté, et d'une

façon si exquise.

«Sûrement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous

aujourd'hui.

- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dîner », railla

Mardona en souriant.

Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassèrent. Ils étaient si

heureux! Ils restèrent ensemble à causer jusqu'à la tombée de la

nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona à

Fargowiza. II conduisit le traîneau lui-même. Elle était assise à ses

côtés, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle

appuyait sa tête à l'épaule de Sabadil, et souriait amoureusement.

La Mère de Dieu · 第 23 / 26 题