CHAPITRE XII

Sabadil était à présent plus souvent chez Mardona que chez lui. Il ne

vivait plus lorsqu'il ne voyait pas la Mère de Dieu, lorsqu'il

n'entendait pas sa douce voix, lorsqu'il ne sentait pas la main de la

jeune fille lui caresser le front avec tendresse. La Mère de Dieu et

le paysan de Solisko s'aimaient depuis le moment où ils s'étaient

rencontrés pour la première fois dans la forêt solitaire, avec cette

différence que Sabadil éprouvait pour la jeune fille une violente

passion et qu'il la désirait avec ardeur, tandis que celle-ci l'aimait

d'un amour calme, plaçant entre elle et lui le ciel et les devoirs

auxquels elle se croyait appelée. Pour Sabadil, Mardona était une

image pure, couronnée d'une auréole, et tenant un lis ouvert dans sa

main blanche. Il lui appartenait tout entier. Elle, Mardona, n'était

pas à Sabadil.

La Mère de Dieu, étendue dans son fauteuil, considérait avec un joyeux

sourire Sabadil qui s'était établi à ses pieds.

« Je t'aime trop, vois-tu, murmurait-elle, oh oui! je t'aime trop. Tu

perdras peu à peu le respect que tu me dois. Déjà je ne t'inspire plus

aucune crainte.

- Tu te trompes, Mardona: souvent tu me fais peur.

- Est-ce vrai? »

Elle se mit à rire aux éclats et parut s'amuser beaucoup de ces

paroles.

Dans la grande salle se trouvait Ossipowitch, sa femme et ses enfants,

réunis autour d'une terrine fumante. Wadasch, assis près de la table,

accordait son violon.

Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Sukalou

entra. D'ordinaire il mettait beaucoup de temps et faisait de grandes

cérémonies pour se présenter. Cette fois il se précipita dans la

chambre, sans saluer personne. Il secoua si fort ses vêtements

couverts de neige, qu'un tourbillon blanc vola de tous côtés dans la

salle.

« Un événement terrible, oh! terrible! commença-t-il. J'arrive de la

ville avec une nouvelle,... Seigneur! une nouvelle.... »

Il s'assit comme hors d'haleine, et se mit à gémir.

«Vous êtes perdus, tous,... perdus... sans moi,... vous courez un

danger,... je viens vous avertir.... Mais je vois que j'ai perdu la

parole. »

Il indiqua de la main qu'il désirait parler et que cela lui était

impossible.

« Remets-toi, premièrement, lui dit Turib. Tu parleras après. Qu'y

a-t-il?

- Un malheur!

- Quoi donc? demandèrent à la fois tous les assistants.

- C'est... pour le dire tout de suite,... mais vraiment je ne puis

parler, pleurnicha Sukalou,...je tombe de lassitude,... j'ai couru

comme un cheval,... c'est pour l'amour de Mardona, pour la sauver,

s'il est temps encore, et aussi parce que je meurs de faim.

- Femme, donne-lui à manger, dit Ossipowitch.

- Allons, raconte ce que tu sais, s'écrièrent les assistants, qui

avaient quitté la table et entouraient Sukalou.

- Je veux manger d'abord, interrompit Sukalou; je raconterai

après. Trois jours de jeûne, vous vous imaginez que cela n'abat pas

un homme; je voudrais vous y voir. Je ne m'en remettrai jamais. »

Chacun se hâta de lui apporter quelque chose à manger. Ils se

pressaient tous autour de lui, comme les bergers de Bethléem avec

leurs offrandes. Turib tenait une assiette de jambon, Anuschka un

petit pot de lait, Wadasch un hareng, Jehorig un pain, Anastasie un

tonnelet de brindze, et le vieil Ossipowitch une carafe d'eau-de-vie

et un petit verre.

« Mange, Sukalou, bois et mange, criait-on de tous côtés.

- Je ne puis manger aussi vite que vous le désirez, repartit

Sukalou. Il vous faut avoir patience. Songez donc, un homme à demi

mort d'inanition! »

Il but un verre d'eau-de-vie et avala le hareng en deux bouchées. Il

attaqua ensuite le jambon. « Une plainte,... une plainte a été portée

au tribunal, dit enfin Sukalou. Le coeur me tourne quand j'y

songe.... Ah! que j'ai mal! Verse à boire, bon Nilko.»

Il avala un second verre d'eau-de-vie.

« C'est à cause du châtiment infligé à Sofia Kenulla,... vous

comprenez. Il paraît qu'elle est dangereusement atteinte. On va

procéder à une enquête.... Mon Dieu! que je suis faible encore!... »

Il se coupa du pain et s'en remplit la bouche, avec du brindze.

« Ils ne veulent pourtant pas porter plainte contre Mardona?» demanda

Wadasch.

Sukalou hocha vivement la tête.

« On la conduira en prison? » s'écria Turib. Sukalou fit un geste

affirmatif.

Jehorig courut vers Mardona pour l'avertir.

Dans la cour, des voix s'élevèrent. Puis Lampad Kenulla entra,

accompagné d'un juif qui s'inclinait très bas, la bouche fendue d'un

sourire embarrassé.

A leur vue, Sukalou se versa vite un dernier verre d'eau-de-vie, et

prit une pincée de tabac, en détournant la tête.

« Mauvaises nouvelles! dit enfin Kenulla; cet homme... - il désigna le

juif - arrive de la ville, et il assure qu'on va faire prisonnière

notre Mère de Dieu.

- Nous le savons, répondit le vieil Ossipowitch d'un ton grave. Mais

nous ne craignons rien.

- Sukalou, qui arrive de la ville, nous a appris la nouvelle, ajouta

Anuschka.

- Sukalou! » s'écria le juif très désappointé.

Il cessa de s'incliner, et ne sourit plus.

« Le coquin! le misérable! Je suis venu tout exprès de la ville pour

avertir notre petite Mère, notre vierge d'or, et pour gagner une

petite récompense. Et il faut que ce menteur me fasse du tort!

- Sois tranquille, juif, repartit Kenulla. Je puis prouver que c'est

de toi que Sukalou tient la nouvelle. Tu la lui as racontée à

l'auberge où tu t'es arrêté pour abreuver tes chevaux.

- C'est vrai,... dit Sukalou; cependant il était de mon devoir....

- Tais-toi, lui cria le juif.

- Je ne dis rien.

- Vous dites que vous n'avez pas peur, continua Kenulla. Pourtant le

cas est grave. Il est de fait que les preuves manqueront. Car qui

osera témoigner contre Mardona! Mais c'est bien assez si on nous

l'emmène et qu'on la garde en prison durant un mois.

- Cela ne sera pas », cria Turib.

Les assistants se mirent tous à parler à haute voix.

« Mardona doit se cacher, dit Ossipowitch.

- Il vaut mieux qu'elle passe la frontière, objecta Sukalou.

- Je lui procurerai un costume juif et je l'emmènerai moi-même dans

mon traîneau, dit le juif.

- S'il faut de l'argent, dit Kenulla, moi j'offre tout ce que je

possède. »

La Mère de Dieu était arrivée sur ces entrefaites. Elle se tenait au

seuil de la porte, les bras croisés sur la poitrine.

« Je ne fuirai pas et je ne me cacherai pas », dit-elle en s'avançant

au milieu de ses disciples effrayés.

Elle souriait d'un sourire plein de grâce et resta parfaitement calme.

« Tu as raison, s'écria Barabasch, qui se précipita dans la chambre

comme un possédé, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas là pour te

protéger?

- Oui, nous te défendrons! » crièrent en choeur une foule de

Duchobarzen attirés par le tapage.

La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les

partisans de la Mère de Dieu.

« Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je

vivrai, personne ne portera la main sur toi!

- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de

douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les

approuver. J'agirai selon la volonté de Dieu, et, s'il l'exige, eh

bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir

immédiatement pour la ville: je vais me livrer à la justice.

- Tu veux...? s'écria Barabasch épouvanté.

- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trêve de paroles, je

vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmènera dans

son traîneau.

- Je t'accompagne, dit Sabadil.

- Non! vous resterez tous ici. »

Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traîneau du

juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard,

mornes et consternés. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle

s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom

du juge, si celui-ci était jeune, s'il était marié. Elle n'oublia pas

de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de

renseignements et il sourit. Bientôt aussi, Mardona se prit à

sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front

s'éclaircit.

Quelque temps après le départ du misérable traîneau qui avait emmené

de Fargowiza-polna la Mère de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait à

pas pressés dans la chaumière de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans

la grande salle, ni dans sa chambre. Il trébucha sur un balai et une

corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit à la

cuisine, où Wewa était en train de préparer son repas, debout près de

l'âtre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait à couper

du bois et resta quelques moments sans parler, comme anéanti.

« Quoi! tu as l'audace de te présenter ici, lui cria Wewa. Coquin!

misérable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! »

La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de

Sukalou.

« Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie

instamment», dit Sukalou sans chercher à se défendre.

Wewa le considéra, très surprise.

« Oui, je mérite que tu me battes, continua-t-il. J'étais aveuglé,

vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai

méconnue!

- Enfin! tu conviens de tes torts!

- Ah! certes, certes!

- Et tu viens me dire que tu m'aimes?

- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'écria

Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le règne de Mardona a pris fin. Le

tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison.

- Pourquoi?

- Parce qu'elle a fait lapider Sofia.

- Impossible!

- C'est pourtant vrai. Elle va être punie comme criminelle. Dieu l'a

abandonnée.

- D'où sais-tu cela?

- Il me l'a dit lui-même, affirma Sukalou.

- Dieu s'est révélé à toi?

- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'était un

songe si je n'étais parfaitement sûr de n'avoir pas rêvé. Je vis

tout à coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme

le buisson où l'Eternel s'est révélé à Moïse....

- Et il t'a dit?...

- « J'ai rejeté Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour

lui succéder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre

Mère de Dieu... Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui

cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nommé son cher Sukalou, - et

adore-la! »

Sukalou se jeta à genoux et embrassa avec frénésie les pieds de la

veuve.

« O mon étoile, dit-il, jardin céleste, riche en joies et en

béatitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels!

- Mais....dis-tu bien la vérité? demanda Wewa, dont le visage

resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparaît-il pas, à moi, pour

m'annoncer sa volonté?

- Les décrets de l'Eternel sont insondables, répliqua Sukalou. Il

m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange à Marie.

- Puisque c'est la volonté de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris

tout son sang-froid et redressait fièrement la tête comme un cheval

de traîneau, j'obéirai. Je vais revêtir tout de suite l'emploi saint

qui m'est assigné. Je le remplirai en toute humilité,

consciencieusement et fidèlement.

- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sûr, s'écria

Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux

malheureux, tu rassasieras les affamés, et tu donneras à boire à

ceux qui ont soif. Tu me vois à tes pieds, Wewa; j'implore ta pitié.

- Relève-toi », répondit Wewa.

Elle s'avança vers la table, portant une grande terrine de

kasche. Sukalou la suivit, se léchant les lèvres avec gourmandise.

« Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi près de

moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous

parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, où donc es-tu? »

Lisinka parut, souriant d'un air confus.

« Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a

élue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mère de Dieu. »

Lisinka tomba à genoux et adora Wewa.

« Lève-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bonté, et

assieds-toi. Nous allons souper. »

Lisinka obéit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards

effrayés. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme

quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la

moitié d'une grande cruche d'eau-de-vie,

« Je ne peux cependant pas me présenter ainsi à mes disciples, dit

Wewa, désignant ses pieds nus et sa chemise grossière.

- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vêtiras selon ton rang, comme

une noble dame.

- J'aurai des bottes à talons d'argent?

- A talons d'or, Wewa, à talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle.

- Et des habits de soie?

- De soie et de velours.

- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus

belle que celle de Mardona.

- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses

portent de la zibeline. Et... que dit donc cette belle légende du

pécheur... où le poisson d'or, pour récompenser l'homme qui avait

levé le charme jeté sur lui, fit de sa femme une barine?...

- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'écria Wewa, la tète prise

dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles;

ses doigts étaient couverts de bagues d'or, ses pieds chaussés de

pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de

zibeline. »

La Mère de Dieu · 第 17 / 26 题