II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrêter. Quelquefois,
au milieu de la journée, il y avait une heure ou deux où le soleil
luisait. Mais les matins et les soirées étaient froids. Il commençait
à geler pendant la nuit. Un brouillard épais remplissait la vallée du
Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil,
puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et à
travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage
rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffées. Des
châtaignes se détachaient de leur tige et tombaient à terre, faisant
éclater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des
mésanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en
piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pâture, se
dirigeant vers le sud.
Dans le village, où ordinairement en cette saison on n'entendait que
les coups alternés des batteurs en grange, un bruit confus et
grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux,
comme lors de la Révolution. Des chevaux hennissaient, des chiens
aboyaient. Enfin, les cloches se mirent à sonner, pesamment.
Un paysan de Brebaki avait apporté de mauvaises nouvelles. Depuis des
années, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les
anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en
1848, réellement promis à ces derniers la donation de leurs chaumières
et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gardé pour eux les
pâturages et les forêts.
Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur bétail et
sans bois à brûler, n'hésitèrent pas longtemps. Ils se servirent des
bois et des pâturages, tout comme au temps du robot. De là, des
querelles incessantes. On leur démontra qu'ils avaient tort. On les
arrêta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au
point qu'une véritable guerre éclata entre les villages et les
seigneuries.
Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les
envoyer pour maintenir les rebelles.
A cette nouvelle éclata un nouveau tumulte. Les paysans se
rassemblèrent, décidés à une résistance terrible. Ils n'écoutèrent ni
les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les
avertissements de leur curé. Ils s'armèrent de faux, de fléaux et de
fusils, et sonnèrent le tocsin pour avertir les villages
d'alentour. Bientôt, en effet, arrivèrent les paysans de Brebaki, de
Klosno, de Serenzize, montés sur leurs chevaux. Ils s'unirent à ceux
de Fargowiza-polna. La grande place de l'église se transforma en un
camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui étaient
d'avis de marcher à la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient
assiéger le château; d'autres encore refusaient de s'associer à la
révolte. On se décida enfin, à l'unanimité, à demander l'avis de la
Mère de Dieu.
Mardona parut au milieu du tumulte. Elle était à cheval. Sabadil
l'accompagnait. Mardona était assise en selle à califourchon, comme un
homme. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Son visage
était pâle et triste, très grave.
Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le différend et on la
pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrêta
devant l'église, tous se pressèrent autour d'elle, tous agitèrent
leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisèrent ses bottes
jaunes, d'autres le bord de son vêtement. Un grand nombre
s'agenouillèrent, levant leurs bras vers elle. Elle écouta leurs
explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un
geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements
ou le grincement de deux faux qui se heurtaient.
C'est à ce moment que le vieux wujt se précipita vers la Mère de Dieu
et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs
étaient soulevés par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage
était livide.
« Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! »
Le vieux prêtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et
saisit d'une main fiévreuse l'étrier où elle appuyait le pied.
« Rétablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont
tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manière
horrible, horrible!
- Écoutez-moi », dit Mardona.
Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme.
« Cessez immédiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos
chaumières! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de
l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats
qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-même l'hospitalité
aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre
raison. Je vous promets de réussir à souhait. Que Dieu vous garde! »
Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna
bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba à genoux. Elle le bénit
en souriant.
Tout ce qu'elle avait ordonné fut exécuté. Les cloches se turent. Les
rues se vidèrent peu à peu. Un silence religieux régna dans le hameau.
Le commissaire du district arriva en voiture, accompagné de deux
gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les
soldats furent distribués dans le village. Le wujt conduisit
l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les hôtes furent
frappés du luxe, de l'ordre et de l'élégance qui régnaient à la
métairie.
On s'assit à table dans la grande salle: la famille, les deux hôtes et
Sabadil. Ce dernier était resté, sur l'ordre de Mardona. Il savait
lire et écrire: Mardona avait pensé qu'elle pourrait avoir besoin de
lui. Le souper qu'on servit était succulent, et les vins eussent fait
honneur à plus d'un monastère. Vers la fin du repas, Mardona entra;
elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une
princesse qui se rend au bal masqué. Elle était sérieuse et un peu
pâle. Un sourire entr'ouvrait ses lèvres. Les hommes furent
éblouis. Ils se levèrent et ne reprirent leurs places que lorsque la
belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise à table. Mardona ne
mangea pas. Elle parla à ses hôtes et les écouta discourir. Elle leur
servit du tokay et se montra très aimable. A la fin du repas, elle les
avait gagnés à sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans,
sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en
lumière tous les côtés d'une question. L'officier se montra tout à
fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui résister, mais il
finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de
part et d'autre, afin de vider complètement cette querelle.
« Et si vous vous rendiez vous-même au château, Mardona Ossipowitch?
On ne saura vous résister. Les débats seront terminés ainsi.
- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mère de Dieu,
mais il ne m'est pas permis de représenter les paysans, et je ne
puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non
plus me rendre à la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il
vienne auprès de moi. L'honneur sera de son côté, je vous l'assure.
- Certainement; je suis sûr qu'il viendra, s'écria l'officier. Je vais
me rendre tout de suite au château. »
Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagné de deux
doyens du village et suivi de l'écrivain pour dresser le
protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les
assistants se groupèrent autour d'elle. Et elle exposa la question,
très calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et
l'autre parti furent également satisfaits. Chaque fermier s'engageait
à travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de
son côté, mettait à la disposition des paysans les pâturages et les
bois, comme auparavant.
La tâche de la commission était terminée. Les messieurs se mirent en
devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa.
« Passez la soirée avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont
danser et faire de la musique en votre honneur.
- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en
s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. »
Le hussard salua respectueusement.
« Je vous prie de rester », répéta la belle Sainte.
Les jeunes filles et les garçons ne se firent pas attendre. Jehorig
joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'Église
russe) de la flûte. Bientôt un flot de danseurs tournoya dans la
salle, renvoyant un épais nuage de poussière. Mardona et Sabadil se
tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le
commissaire tenait enlacée la fine taille d'Anuschka, dansant avec
elle la cosaque comme un enragé, et oubliant complètement la mission
qui l'avait amené dans le village.
« Comme tu as bien réglé tous ces différends, Mardona! dit Sabadil; ta
prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme
absolument ce que tu désires. Cependant, comment se fait-il que tu
traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et même en
coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux à table, tu les invites sous
ton toit. Un juif ne consentirait jamais à cela. Agis-tu par calcul?
Dissimules-tu à leur égard?
- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement
que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. »