CHAPITRE VI

II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrêter. Quelquefois,

au milieu de la journée, il y avait une heure ou deux où le soleil

luisait. Mais les matins et les soirées étaient froids. Il commençait

à geler pendant la nuit. Un brouillard épais remplissait la vallée du

Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil,

puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et à

travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage

rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffées. Des

châtaignes se détachaient de leur tige et tombaient à terre, faisant

éclater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des

mésanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en

piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pâture, se

dirigeant vers le sud.

Dans le village, où ordinairement en cette saison on n'entendait que

les coups alternés des batteurs en grange, un bruit confus et

grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux,

comme lors de la Révolution. Des chevaux hennissaient, des chiens

aboyaient. Enfin, les cloches se mirent à sonner, pesamment.

Un paysan de Brebaki avait apporté de mauvaises nouvelles. Depuis des

années, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les

anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en

1848, réellement promis à ces derniers la donation de leurs chaumières

et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gardé pour eux les

pâturages et les forêts.

Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur bétail et

sans bois à brûler, n'hésitèrent pas longtemps. Ils se servirent des

bois et des pâturages, tout comme au temps du robot. De là, des

querelles incessantes. On leur démontra qu'ils avaient tort. On les

arrêta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au

point qu'une véritable guerre éclata entre les villages et les

seigneuries.

Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les

envoyer pour maintenir les rebelles.

A cette nouvelle éclata un nouveau tumulte. Les paysans se

rassemblèrent, décidés à une résistance terrible. Ils n'écoutèrent ni

les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les

avertissements de leur curé. Ils s'armèrent de faux, de fléaux et de

fusils, et sonnèrent le tocsin pour avertir les villages

d'alentour. Bientôt, en effet, arrivèrent les paysans de Brebaki, de

Klosno, de Serenzize, montés sur leurs chevaux. Ils s'unirent à ceux

de Fargowiza-polna. La grande place de l'église se transforma en un

camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui étaient

d'avis de marcher à la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient

assiéger le château; d'autres encore refusaient de s'associer à la

révolte. On se décida enfin, à l'unanimité, à demander l'avis de la

Mère de Dieu.

Mardona parut au milieu du tumulte. Elle était à cheval. Sabadil

l'accompagnait. Mardona était assise en selle à califourchon, comme un

homme. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Son visage

était pâle et triste, très grave.

Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le différend et on la

pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrêta

devant l'église, tous se pressèrent autour d'elle, tous agitèrent

leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisèrent ses bottes

jaunes, d'autres le bord de son vêtement. Un grand nombre

s'agenouillèrent, levant leurs bras vers elle. Elle écouta leurs

explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un

geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements

ou le grincement de deux faux qui se heurtaient.

C'est à ce moment que le vieux wujt se précipita vers la Mère de Dieu

et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs

étaient soulevés par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage

était livide.

« Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! »

Le vieux prêtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et

saisit d'une main fiévreuse l'étrier où elle appuyait le pied.

« Rétablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont

tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manière

horrible, horrible!

- Écoutez-moi », dit Mardona.

Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme.

« Cessez immédiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos

chaumières! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de

l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats

qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-même l'hospitalité

aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre

raison. Je vous promets de réussir à souhait. Que Dieu vous garde! »

Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna

bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba à genoux. Elle le bénit

en souriant.

Tout ce qu'elle avait ordonné fut exécuté. Les cloches se turent. Les

rues se vidèrent peu à peu. Un silence religieux régna dans le hameau.

Le commissaire du district arriva en voiture, accompagné de deux

gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les

soldats furent distribués dans le village. Le wujt conduisit

l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les hôtes furent

frappés du luxe, de l'ordre et de l'élégance qui régnaient à la

métairie.

On s'assit à table dans la grande salle: la famille, les deux hôtes et

Sabadil. Ce dernier était resté, sur l'ordre de Mardona. Il savait

lire et écrire: Mardona avait pensé qu'elle pourrait avoir besoin de

lui. Le souper qu'on servit était succulent, et les vins eussent fait

honneur à plus d'un monastère. Vers la fin du repas, Mardona entra;

elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une

princesse qui se rend au bal masqué. Elle était sérieuse et un peu

pâle. Un sourire entr'ouvrait ses lèvres. Les hommes furent

éblouis. Ils se levèrent et ne reprirent leurs places que lorsque la

belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise à table. Mardona ne

mangea pas. Elle parla à ses hôtes et les écouta discourir. Elle leur

servit du tokay et se montra très aimable. A la fin du repas, elle les

avait gagnés à sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans,

sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en

lumière tous les côtés d'une question. L'officier se montra tout à

fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui résister, mais il

finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de

part et d'autre, afin de vider complètement cette querelle.

« Et si vous vous rendiez vous-même au château, Mardona Ossipowitch?

On ne saura vous résister. Les débats seront terminés ainsi.

- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mère de Dieu,

mais il ne m'est pas permis de représenter les paysans, et je ne

puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non

plus me rendre à la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il

vienne auprès de moi. L'honneur sera de son côté, je vous l'assure.

- Certainement; je suis sûr qu'il viendra, s'écria l'officier. Je vais

me rendre tout de suite au château. »

Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagné de deux

doyens du village et suivi de l'écrivain pour dresser le

protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les

assistants se groupèrent autour d'elle. Et elle exposa la question,

très calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et

l'autre parti furent également satisfaits. Chaque fermier s'engageait

à travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de

son côté, mettait à la disposition des paysans les pâturages et les

bois, comme auparavant.

La tâche de la commission était terminée. Les messieurs se mirent en

devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa.

« Passez la soirée avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont

danser et faire de la musique en votre honneur.

- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en

s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. »

Le hussard salua respectueusement.

« Je vous prie de rester », répéta la belle Sainte.

Les jeunes filles et les garçons ne se firent pas attendre. Jehorig

joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'Église

russe) de la flûte. Bientôt un flot de danseurs tournoya dans la

salle, renvoyant un épais nuage de poussière. Mardona et Sabadil se

tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le

commissaire tenait enlacée la fine taille d'Anuschka, dansant avec

elle la cosaque comme un enragé, et oubliant complètement la mission

qui l'avait amené dans le village.

« Comme tu as bien réglé tous ces différends, Mardona! dit Sabadil; ta

prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme

absolument ce que tu désires. Cependant, comment se fait-il que tu

traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et même en

coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux à table, tu les invites sous

ton toit. Un juif ne consentirait jamais à cela. Agis-tu par calcul?

Dissimules-tu à leur égard?

- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement

que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. »

La Mère de Dieu · 第 11 / 26 题