Après que Guillaume de Flavy se sentit las des guerres et de la
politique, il voulut augmenter son héritage et prendre femme. C'était
un grand homme, et fort, large des épaules, mamelu et velu de poitrine;
posant ses deux mains sur deux chevaliers armés, il les faisait plier
jusqu'à terre. Il chaussait ses houseaux et passait lui-même dans la
glèbe, à travers la boue, frappant de sa main épaisse le dos des hommes
crottés qui se courbaient parmi les sillons. Sa face carrée était rouge
par le sang qui lui battait toujours les tempes, et les os des viandes
craquaient entre ses mâchoires.
Près de Reims, il vit un jour, chevauchant à la lisière de ses
prairies, les champs de Robert d'Ovrebreuc. Il mit pied à terre et
entra dans la grande salle de la maison. Les huches, rangées le long
des murs, vastes, propres à cacher les gens, avaient un air minable:
la table du ménage était boiteuse, les ferrailles du foyer rouillées,
la broche enduite d'un demi-pouce de crasse. On voyait çà et là un
tablier de cordonnier, des alênes, des marteaux plats; et dans un coin
un homme, jambes croisées, tirait l'aiguille sur une chemise de grosse
toile. Mais accroupie sur les pierres de l'âtre, le regard étonné,
clair, des cheveux d'or semés autour de sa figure pâle, une petite
fille tournait la tête vers Guillaume de Flavy. Elle pouvait avoir dix
ans; sa poitrine était plate, ses membres grêles, ses mains menues; et
la bouche était celle d'une femme, tranchée dans la face pâle comme une
coupure saignante.
C'était Blanche d'Ovrebreuc; son père était devenu, peu de jours avant,
par succession, vicomte d'Acy. Le dos rond, la barbe longue, les mains
rendues aptes seulement aux outils, il avait, en considérant ses fiefs,
l'aspect surpris et inquiet d'un homme qui manie un objet dangereux.
L'écuyer anglais Jacques de Béthune, qui servait sous Luxembourg,
était déjà venu demander la fille, et son père, incertain, ne savait
s'il fallait attendre mieux. Les terres de succession étaient grevées
de trois cent mille écus; l'ancien vicomte d'Acy en devait, de sa
personne, bien dix mille; peut-être les Anglais ou les Luxembourgeois
s'arrangeraient-ils de cela.
Mais ce fut Guillaume de Flavy qui emporta la petite Blanche. Il paya
les dettes pour garderies terres. L'ayant épousée par juste mariage,
il promit de ne l'épouser vraiment que dans trois ans. Ainsi, homme de
grande mine, il mit la main sur les fiefs d'Acy et sur un être grêle,
sauvage, enfant. Trois mois après, la petite Blanche, les sourcils
froncés, l'œil pâle, errait par le château comme une chatte malade,
ayant connu les épousailles cruelles de Guillaume de Flavy.
[Illustration: Blanche la Sanglante.]
Elle ne comprenait pas et ne pouvait comprendre. Elle était bien
différente d'âge et de forme. L'homme était dur pour elle, comme pour
son barbier: quand il s'était essuyé la bouche, à table, du revers de
la main, il jetait les viandes dont il ne voulait plus à la figure de
ce barbier obséquieux. Il hurlait et jurait continuellement, ayant
gardé le gouvernement de son vin et de ses mangeailles. Il ramenait
les plats devant lui, laissant aux deux bouts de la table le père et
la mère de Blanche, une mère qui avait déjà la tête branlante et des os
qui lui faisaient des encoignures au corps: elle vivota quelque temps,
presque sans manger, presque sans parler, ancienne, inintelligible,
devint blafarde et mourut. Le père, ayant dépéri comme s'il eût pris du
poison, signa des actes pour Flavy, après boire; il avait abandonné les
terres, chargées de dettes, et se frottait les mains, en chantonnant,
pour sa bonne rente viagère. Mais, ne mangeant plus, il voulut avoir
l'argent, cria faiblement, pauvre créature effarée, composa de son
écriture tremblée un rôle de plaintes pour le roi. Guillaume saisit les
papiers au passage; le vieux gémit; les valets le mirent en basse-fosse
et, l'ouvrant au soleil un mois plus tard, ils trouvèrent un cadavre
sec, les dents fixées dans un soulier dont les rats avaient rongé la
pointe.
La petite Blanche devint extraordinairement gourmande. Elle mangeait
des sucreries à en mourir, et sa bouche sanglante était gorgée de pâtes
rondes et de crèmes. Penchée sur la table, les yeux près des viandes,
elle dévorait rapidement, avec un regard toujours limpide; puis elle
buvait de grands traits de vin, pineau ou morillon, la tête en arrière;
on voyait passer sur sa figure une onde de plaisir: elle renversait un
gobelet de vin dans sa bouche ouverte largement en dessous, le gardait
sans l'avaler, les joues gonflées, et le faisait gicler d'elle dans le
visage des convives, comme une fontaine vivante. Chancelante après le
repas, elle se levait; et, prise de vin, elle se mettait debout contre
le mur, comme un homme.
Ses façons plurent au bâtard d'Aurbandac, noir et malfaisant, dont les
sourcils se joignaient en ligne au-dessus du nez. Il venait souvent
vers Flavy, dont il était le parent, et dont il attendait impatiemment
les terres. Étant souple, nerveux, les jarrets d'acier, les poignets
forts, il regardait d'un air narquois le corps pesant de Guillaume.
Mais la petite Blanche n'en était pas touchée. Il lui parla dès lors
avec délicatesse de ses robes; s'étonna de lui voir encore sa toilette
de noces (car il la trouvait grandie depuis); il cita de petites
bourgeoises qui avaient des robes d'écarlate, de Malines ou de lin
vair, fourrées de bon gris, à grandes manches, avec un chaperon dont
la longue cruche laissait pendre un tissu de soie rouge ou verte,
qui traînait jusqu'à terre. Elle écouta comme si on lui parlait d'un
costume de poupée. Alors le bâtard d'Aurbandac lui lit raison, le verre
en main, et la lit boire et rire, et lui donna des sucreries, raillant
son mari, de sorte qu'elle éclaboussait le vin comme un oiseau qui se
baigne, en battant des ailes, dans une ornière pleine.
Le barbier, dont la face longue portait des marques d'os de gigot,
se penchait entre eux; et il mit sa tête avec celle du bâtard. Ils
complotèrent de prendre le château; que ce serait le bâtard qui
l'aurait, la femme étant à merci de chacun par son innocence, pourvu
qu'elle eût la clef de la cave et du garde-manger.
Un soir Guillaume de Flavy, trébuchant sur le seuil, se heurta la
figure: il se lit une plaie qui lui ouvrait la joue et le nez. Il cria
pour avoir le barbier, qui apporta presque aussitôt des toiles ointes,
d'une singulière odeur. La nuit passant, la figure de Guillaume enfla;
la peau était blanche et tendue, avec des traînées brunes; les yeux
proéminents pleuraient sans cesse, et la blessure avait le hideux
aspect des chairs mortifiées.
Toute la matinée il resta dans un fauteuil, hurlant de douleur; la
petite Blanche semblait terrifiée, tant qu'elle oublia de boire; et
elle regardait Guillaume de l'autre bout de la chambre avec ses yeux
transparents, tandis que sa bouche, très rouge, remuait faiblement.
À peine Guillaume fut-il monté dormir, veillé par l'écuyer Bastoigne,
que le château retentit de mille bruits légers. Blanche écoutait,
l'oreille à la porte, un doigt sur les lèvres. On entendait des heurts
étouffés de cottes de mailles, de sourds choquements d'armes, le
guichet de la grosse poterne qui grinçait, un grésillement inaccoutumé
dans la cour; quelques lueurs incertaines de falots passaient et
repassaient. Cependant les torches de résine, dans la grande salle où
les pièces de viande étaient encore dressées, brûlaient avec une flamme
droite et un long filet fumeux à travers l'air calme.
Blanche monta doucement de son pas d'enfant vers la chambre de son
mari: il dormait sur le dos, sa figure enflée, entourée de bandages,
tournée vers les poutres supérieures. Bastoigne sortit parce que
Blanche allait se mettre au lit. Elle s'y faufila en effet et saisit
la hideuse tête sous son bras, en la flattant. Guillaume respirait
avec difficulté, à souffles inégaux. Alors la petite Blanche se jeta
en travers, prit l'oreiller, le maintint solidement sur la figure
emmaillotée, et fit glisser un judas, ordinairement scellé, au-dessus
du lit.
La tête noire du bâtard y passa: il rampait avec précaution. D'un bond,
il fut à genoux sur la poitrine de Guillaume et lui assena sur la tête
deux, trois coups, avec un bâton fendu qu'il traînait. L'homme émergea
des draps et un cri horrible jaillit de sa bouche tuméfiée. Mais le
barbier, sortant sous les sangles, saisit à bras-le-corps Bastoigne
qui ouvrait la porte; et le bâtard trancha la gorge à Guillaume avec
une langue-de-bœuf qu'il avait à la ceinture. Le corps se redressa et
roula par terre, entraînant la petite Blanche; elle resta sur le sol,
gisant sous le cadavre chaud, recevant le sang tiède qui lui coulait
dans le cou, parce que sa robe était prise sous son mari agonisant, et
qu'elle n'était pas assez forte pour se dégager.
Le barbier prévenant aida la petite Blanche à se relever, pendant
que le bâtard se ruait à la fenêtre; et comme Blanche d'Ovrebreuc,
vicomtesse d'Acy, était religieuse, elle essuya sa bouche et la figure
de son mari avec son chaperon de Picardie, le lui mit sur sa face
gonflée et dit de sa voix enfantine trois _Pater_ et un _Ave_ parmi
les cris des hommes du bâtard d'Aurbandac, qui cherchaient les coffres
d'avoine.