Her waggon-spokes made of long spinners' legs;
The cover, of the wings of grasshoppers;
Her traces of the smallest spider's web;
Her collars of the moonshine's watery beams....
(SHAKESPEARE. _Romeo and Juliet._)
Vous dites que je suis fou et vous m'avez enfermé; mais je me ris de
vos précautions et de vos terreurs. Car je serai libre le jour où je
voudrai; le long d'un fil de soie que m'a lancé Arachné, je fuirai
loin de vos gardiens et de vos grilles. Mais l'heure n'est pas encore
venue--elle est proche cependant: de plus en plus mon cœur défaille
et mon sang pâlit. Vous qui me croyez fou maintenant, vous me croirez
mort: tandis que je me balancerai au fil d'Arachné par delà les étoiles.
Si j'étais fou, je ne saurais pas si nettement ce qui est arrivé, je ne
me rappellerais pas avec autant de précision ce que vous avez appelé
mon crime, ni les plaidoiries de vos avocats, ni la sentence de votre
juge rouge. Je ne rirais pas des rapports de vos médecins, et je ne
verrais pas sur le plafond de ma cellule la figure glabre, la redingote
noire et la cravate blanche de l'idiot qui m'a déclaré irresponsable.
Non, je ne le verrais pas--car les fous n'ont pas d'idée précise; au
lieu que je suis mes raisonnements avec une logique lucide et une
clarté extraordinaire qui m'étonnent moi-même. Et les fous souffrent au
sommet du crâne; ils croient, les malheureux! que des colonnes de fumée
fusent, en tourbillonnant, de leur occiput. Tandis que mon cerveau,
à moi, est d'une telle légèreté qu'il me semble souvent avoir la tête
vide. Les romans que j'ai lus, auxquels je prenais plaisir jadis, je
les embrasse maintenant d'un coup d'œil et je les juge à leur valeur;
je vois chaque défaut de composition--au lieu que la symétrie de mes
propres inventions est tellement parfaite que vous seriez éblouis si je
vous les exposais.
Mais je vous méprise infiniment; vous ne sauriez les comprendre. Je
vous laisse ces lignes comme dernier témoignage de ma raillerie et pour
vous faire apprécier votre propre insanité quand vous trouverez ma
cellule déserte.
Ariane, la pâle Ariane, auprès de laquelle vous m'avez saisi, était
brodeuse. Voilà ce qui a fait sa mort. Voilà ce qui fera mon salut.
Je l'aimais d'une passion intense; elle était petite, brune de peau
et vive des doigts; ses baisers étaient des coups d'aiguille, ses
caresses, des broderies palpitantes. Et les brodeuses ont une vie si
légère et des caprices si mobiles que je voulus bientôt lui faire
quitter son métier. Mais elle me résista; et je m'exaspérais en voyant
les jeunes gens cravatés et pommadés qui guignaient sa sortie de
l'atelier. Mon énervement était si grand que j'essayai de me replonger
de force dans les études qui avaient fait ma joie.
J'allai prendre avec contrainte le vol. XIII des _Asiatic Researches_,
publié à Calcutta en 1820. Et machinalement je me mis à lire un article
sur les Phansigar. Ceci m'amena aux Thugs.
[Illustration: Arachné.]
Le capitaine Sleeman en a longuement parlé. Le colonel Meadows Taylor
a surpris le secret de leur association. Ils étaient unis entre eux
par des liens mystérieux et servaient comme domestiques dans les
habitations de campagne. Le soir, à souper, ils stupéfiaient leurs
maîtres avec une décoction de chanvre. La nuit, grimpant le long des
murs, ils se glissaient par les fenêtres ouvertes à la lune et venaient
silencieusement étrangler les gens de la maison. Leurs cordelettes
étaient aussi de chanvre, avec un gros nœud sur la nuque pour tuer plus
vite.
Ainsi, par le Chanvre, les Thugs attachaient le sommeil à la mort.
La plante qui donnait le haschich au moyen duquel les riches les
abrutissaient comme avec de l'alcool ou de l'opium servait aussi à les
venger. L'idée me vint qu'en châtiant ma brodeuse Ariane avec la Soie
je me l'attacherais tout entière dans la mort. Et cette idée, logique
assurément, devint le point lumineux de ma pensée. Je n'y résistai pas
longtemps. Quand elle posa sa tête penchée sur mon cou pour s'endormir,
je lui passai autour de la gorge avec précaution la cordelette de soie
que j'avais prise dans sa corbeille; et, la serrant lentement, je bus
son dernier souffle dans son dernier baiser.
Vous nous avez pris ainsi, bouche contre bouche. Vous avez cru que
j'étais fou et qu'elle était morte. Car vous ignorez qu'elle est
toujours avec moi, éternellement fidèle, parce quelle est la nymphe
Arachné. Jour après jour, ici, dans ma cellule blanche, elle s'est
révélée à moi, depuis l'heure où j'ai aperçu une araignée qui tissait
sa toile au-dessus de mon lit: elle était petite, brune, et vive des
pattes.
La première nuit, elle est descendue jusqu'à moi, le long d'un fil;
suspendue au-dessus de mes yeux, elle a brodé sur mes prunelles une
toile soyeuse et sombre avec des reflets moirés et des fleurs pourpres
lumineuses. Puis j'ai senti près de moi le corps nerveux et ramassé
d'Ariane. Elle m'a baisé le sein, à l'endroit où il couvre le cœur,--et
j'ai crié sous la brûlure. Et nous nous sommes longuement embrassés
sans rien dire.
La seconde nuit, elle a étendu sur moi un voile phosphorescent piqué
d'étoiles vertes et de cercles jaunes, parcouru de points brillants
qui fuient et se jouent entre eux, qui grandissent et qui diminuent
et qui tremblotent dans le lointain. Et, agenouillée sur ma poitrine,
elle m'a fermé la bouche de la main; dans un long baiser au cœur elle
m'a mordu la chair et sucé le sang jusqu'à me tirer vers le néant de
l'évanouissement.
La troisième nuit, elle m'a bandé les paupières d'un crêpe de soie
mahratte où dansaient des araignées multicolores dont les yeux étaient
étincelants. Et elle m'a serré la gorge d'un fil sans fin; et elle a
violemment attiré mon cœur vers ses lèvres par la plaie de sa morsure.
Alors elle s'est glissée dans mes bras jusqu'à mon oreille, pour me
murmurer: «Je suis la nymphe Arachné!»
Certes, je ne suis pas fou; car j'ai compris aussitôt que ma brodeuse
Ariane était une déesse mortelle, et que de toute éternité j'avais
été désigné pour la mener avec son fil de soie hors du labyrinthe
de l'humanité. Et la nymphe Arachné m'est reconnaissante de l'avoir
délivrée de sa chrysalide humaine. Avec des précautions infinies, elle
a emmailloté mon cœur, mon pauvre cœur, de son fil gluant: elle l'a
enlacé de mille tours. Toutes les nuits elle serre les mailles entre
lesquelles ce cœur humain se racornit comme un cadavre de mouche. Je
m'étais éternellement attaché Ariane en lui étreignant la gorge de sa
soie. Maintenant Arachné m'a lié éternellement à elle de son fil en
m'étranglant le cœur.
Par ce pont mystérieux je visite à minuit le Royaume des Araignées,
dont elle est reine. Il faut traverser cet enfer pour me balancer plus
tard sous la lueur des étoiles.
Les Araignées des Bois y courent avec des ampoules lumineuses aux
pattes. Les Mygales ont huit terribles yeux scintillants: hérissées de
poils, elles fondent sur moi au détour des chemins. Le long des mares
où tremblent les Araignées d'Eau, montées sur de grandes jambes de
faucheux, je suis entraîné dans les rondes vertigineuses que dansent
les Tarentules. Les Épeires me guettent du centre de leurs cercles gris
parcourus de rayons. Elles fixent sur moi les innombrables facettes
de leurs yeux, comme un jeu de miroirs pour prendre les alouettes, et
elles me fascinent. En passant sous les taillis, des toiles visqueuses
me chatouillent la figure. Des monstres velus, aux pattes rapides,
m'attendent, tapis dans les fourrés.
Or la reine Mab est moins puissante que ma reine Arachné. Car celle-ci
a le pouvoir de me faire rouler dans son char merveilleux qui court le
long d'un fil. Sa cage est faite de la dure coque d'une gigantesque
Mygale, gemmée de cabochons à facettes, taillés dans ses yeux de
diamant noir. Les essieux sont les pattes articulées d'un Faucheux
géant. Des ailes transparentes, avec des rosaces de nervures, la
soulèvent en frappant l'air de battements rythmiques. Nous nous y
balançons pendant des heures; puis tout à coup je défaille, épuisé par
la blessure de ma poitrine où Arachné fouille sans cesse de ses lèvres
pointues. Dans mon cauchemar je vois penchés vers moi des ventres
constellés d'yeux et je fuis devant des pattes rugueuses chargées de
filets.
Maintenant je sens distinctement les deux genoux d'Arachné qui glissent
sur mes côtes, et le glouglou de mon sang qui monte vers sa bouche.
Mon cœur va bientôt être desséché: alors il restera emmailloté dans
sa prison de fils blancs,--et moi je fuirai à travers le Royaume des
Araignées vers le treillis éblouissant des étoiles. Par la corde de
soie que m'a lancée Arachné, je m'échapperai ainsi avec elle,--et je
vous laisserai--pauvres fous--un cadavre blême avec une touffe de
cheveux blonds que le vent du matin fera frissonner.