VILLERS, ROMAGNY, puis LUCIENNE
(Jusqu'à l'arrivée de Lucienne, les deux hommes gardent le silence).
VILLERS, entendant des pas
La voici. (Il va s'accouder à la cheminée).
ROMAGNY
Oui.
(Lucienne entre. Elle s'arrête gênée près de la porte après avoir salué
Villers).
LUCIENNE, à Romagny
Vous me demandez, mon père?
ROMAGNY
Oui, ma chérie. Approche, là, près de moi... (Un temps. Lucienne
s'avance vers lui. Lentement et avec émotion:) Je t'ai fait connaître
tantôt la situation telle qu'elle se présente aujourd'hui pour nous
tous. Ton père désire te reprendre avec lui... Tu sais que s'il ne
tenait qu'à moi, je te garderais toujours ici... mais je ne suis que
ton beau-père, moi! Monsieur Villers est ton père, ton vrai père! Il
t'aime et il souffre d'être séparé de toi. (Lucienne pleure
silencieusement) Cependant, il ne veut pas user de ses droits pour
contraindre ta volonté. Il te laisse le droit de choisir entre lui et
moi... Réfléchis bien, Lucienne. La minute est grave... Tous les deux
nous t'aimons vraiment, chacun pour des raisons personnelles... Mais
moi, je ne suis presque rien! L'affection et l'habitude m'unissent
seulement à toi... Tandis que lui! (Chaleureusement) Lui, c'est ton
sang, c'est ta race, c'est l'hérédité, l'atavisme, c'est tout, quoi!...
(Un temps) Eh bien? Nous attendons, Lucienne?... Que décides-tu?
(Villers écoute avec angoisse).
LUCIENNE, éclatant en sanglots
Je ne veux pas te quitter, moi, papa!
ROMAGNY, faiblement
Ma petite Lucienne! Je sais bien... Mais ton père! Regarde-le... Il
souffre!
LUCIENNE, se serrant contre lui
Je ne veux pas te quitter. Non! non!
VILLERS, après un silence pénible
Ne pleurez pas, Lucienne. Je ne suis pas venu vers vous pour vous faire
de la peine... Votre désir est un ordre pour moi... Restez auprès de
votre... père. Moi, je vais partir.
ROMAGNY, se levant vivement
Monsieur, je...
VILLERS, l'interrompant d'un geste
Non! ne vous excusez pas... J'aurais dû prévoir... C'est si naturel!
(Il prend son chapeau). Adieu!
(Comme il se dirige vers la porte, Lucienne a un geste pour le retenir.
Un sanglot convulsif souligne son geste).
ROMAGNY, bouleversé
C'est terrible! (à Villers) Ne partez pas comme ça. Ce n'est pas
possible!... Vous allez être très malheureux... (Il regarde le portrait
et hésite) Avant, ça n'aurait pas été possible... mais aujourd'hui!...
Ce n'est qu'un préjugé à vaincre... (A Villers). J'ai besoin d'un
associé, soyez-le. Restez. Voulez-vous?... Notre fille aura deux pères.
LUCIENNE, à travers ses larmes
Oh, oui! (Elle a un élan vers Villers comme pour le supplier
d'accepter).
VILLERS
Rester?... moi?
ROMAGNY
Oui: demeurez ici, avec nous.
LUCIENNE
Oh, oui!
VILLERS
Rester? Oh non! ce n'est pas possible!
LUCIENNE
Oh!
ROMAGNY
Pourquoi?
VILLERS
Parce que... demain... plus tard... vous regretteriez la généreuse
proposition que la pitié vous arrache en ce moment.
ROMAGNY
Mais non!
VILLERS
Si. Entre nous, il y a un passé que nous ne pouvons abolir ni l'un ni
l'autre et qui se dressera toujours pour nous séparer.
ROMAGNY
Nous avons de la volonté...
VILLERS, l'interrompant
Oh! il ne suffit pas de vouloir pour ne pas penser...
ROMAGNY
Lucienne serait là pour nous rapprocher.
LUCIENNE
Oui...
VILLERS
Au contraire, c'est sa présence qui nous rappellerait sans cesse ce que
nous voudrions oublier... Ce sont ses baisers et ses caresses dont nous
deviendrions jaloux... Ce sont surtout les souvenirs intimes qu'elle
éveillerait en nous que nous nous reprocherions mutuellement au point
d'en éprouver de la haine l'un pour l'autre.
ROMAGNY
Mais alors?
VILLERS
Je vais m'éloigner.
LUCIENNE
Oh!
ROMAGNY
L'enfant vous appartient autant... plus qu'à moi...
VILLERS
Non... elle est à vous surtout.
ROMAGNY
Mais...
VILLERS
Elle est à vous plus qu'à moi, oui!... Je comprends bien à présent...
Je lui ai donné la vie, c'est vrai, mais c'est vous qui m'avez remplacé
auprès d'elle. C'est vous qui avez assumé la tâche de l'élever. Vous
avez rempli envers elle tous les devoirs que j'aurais dû accomplir...
Aujourd'hui, l'enfant vous préfère à moi, c'est tout naturel... c'est
son droit, c'est même son devoir... Je recueille maintenant le fruit de
ma négligence et de mon indifférence... (avec force) Un homme ne
devrait jamais oublier qu'il est père ni momentanément abdiquer ses
droits au profit d'un autre.
ROMAGNY
Il y avait le divorce.
VILLERS
Le divorce n'est pas en cause. Le divorce sépare l'homme et la femme,
le père et la mère, mais il ne diminue pas les devoirs de ceux-ci
vis-à-vis de leurs enfants... leurs charges restent les mêmes... Pour
l'avoir oublié ou pour ne pas y avoir pensé plus tôt, je paye
cruellement aujourd'hui mon erreur... Enfin! le châtiment doit
atteindre le coupable... Gardez l'enfant! C'est à moi de me priver de
ses baisers et de ses caresses.
LUCIENNE, à Villers
Mon père.
VILLERS, la regarde et va vers elle.
Merci, Lucienne... merci de ce cri-là. (Il l'embrasse longuement)
Adieu! (Il se dégage et sort brusquement pour cacher son émotion).
LUCIENNE
Oh! (Elle tombe assise sur un canapé et pleure la tête dans ses mains).
ROMAGNY, l'examine un moment avec tristesse, puis à mi-voix Lucienne...
(Elle le regarde, se lève, se jette dans ses bras. Le rideau tombe
lentement pendant qu'elle continue de pleurer sur l'épaule de Romagny).
FIN
Grande Imp du Centre -- Herbin, Montluçon.