VENTE ADRIEN MARIE

Parmi les grandes ventes qui auront intéressé les amateurs, cet hiver,

celle d'Adrien Marie comptera pour une des plus importantes. C'est tout

l'atelier du maître illustrateur qui va être dispersé par suite de sa

fin prématurée; c'est la collection complète des originaux qu'il

conservait précieusement, des études accumulées en de longues années de

labeur, que le public va être appelé à se disputer.

A l'encontre de ce qui se passe souvent chez les peintres dont les

ouvrages se sont dispersés au fur et à mesure de la production,

l'atelier d'Adrien Marie peut être considéré comme la gaine, le

portefeuille, renfermant le plus parfait de son oeuvre.

Les publications illustrées l'ont reproduit, répandu, popularisé. Pour

le retrouver avec le caractère particulier de l'artiste, il faut l'aller

chercher dans ces cartons, dans ces panneaux, dans ces cadres, sur

lesquels les collectionneurs vont se précipiter.

Exposition et vente vont être le couronnement d'une carrière bien

remplie. Adrien Marie apparaîtra, dans les diverses phases de son grand

talent, ce qu'il était avant tout, un crayon ou un pinceau très fin,

très précis, très coloré.

Ici, à l'_Illustration_, si nous étions instinctivement tentés de donner

le pas à son crayon, à sa plume, nous aurions cent et cent témoins à

invoquer dans la merveilleuse galerie de ses dessins. Ce serait le cas

ou jamais de mettre à son plan l'art graphique, dont les difficultés

sans nombre n'ont jamais été vaincues avec plus de virtuosité, plus de

savante ingéniosité.

Mais, parce que la réputation du dessinateur a été considérable,

s'ensuit-il que sous d'autres formes l'artiste n'ait pas également

triomphé? Voilà justement ce que la réunion de l'atelier d'Adrien Marie

va établir. Tableaux, aquarelles, pastels, sont à nos yeux d'une valeur

documentaire et d'une valeur d'interprétation indéniables. Entre des

études à l'huile où l'on suit pas à pas la progression d'un talent

consciencieux et habile, ressortent vivement de jolies notes,

impétueuses, pleines de vigueur et d'audace, comme dans ce tableau

malheureusement inachevé, représentant une _Jeune mère allaitant son

enfant_ ou dans le _Jardin_. Ce sont là des morceaux bien curieux, d'une

facture large, puissante et douce, devant attirer l'attention des

acheteurs, s'ils ne se sont pas trop dégarnis au passage des aquarelles

et des pastels.

A propos des aquarelles, dont le succès ne peut manquer d'être énorme,

je signalerai quelques cadres d'un travail bien curieux. Adrien Marie

s'est servi pour les exécuter--études du concours hippique, sortie du

salon, etc.,--d'un procédé bien personnel, et où tout autre, moins

expert, se serait rompu les os; on remarquera que ce sont plutôt des

dessins que des aquarelles; dessins à l'encre, rehaussés de couleurs à

l'eau, de gouache, et même de peinture à l'huile. L'ensemble produit un

effet étonnant.

Le catalogue est fait pour donner satisfaction à tous les désirs; s'il

comprend des numéros à sensation, capables de susciter les enchères les

plus vives, il mentionne également une quantité de morceaux moins

importants dont le public pourra s'enrichir sans se ruiner. Cela est bon

à dire, car combien existe-t-il de ventes dont les musées et les grosses

galeries peuvent seules s'approcher!

Le catalogue comporte environ 350 numéros qui feront défiler, à côté des

compositions hors ligne où Adrien Marie excellait, des tableaux,

aquarelles ou dessins, représentant soit à peu près tout le théâtre

contemporain, soit des vues et des scènes pittoresques de Venise ou de

Londres, soleil et brume, de la Bretagne ou de Paris, des études de

chevaux extraordinairement justes qui feront les délices des sportmen,

des paysages, des marines, des personnages de toutes sortes, depuis des

_Souvenirs de l'Exposition de 1889_ jusqu'à une _Cérémonie dans la

galerie des glaces_, au palais de Versailles.

La galerie Georges Petit sera certainement envahie la semaine prochaine,

et si chaque amateur présent se laisse gagner par le talent sympathique

de notre pauvre collaborateur, autant que par l'idée que deux petits

orphelins attendent le produit de cette vente pour assurer leur

existence, eh bien, moi, qui connais mes Parisiens, et du côté du coeur

et du côté du goût, je prédis que la recette sera fructueuse.

Edmond Renoir.

P.-S.--Exposition et vente à la galerie Georges Petit. Exposition

particulière par invitations délivrées par M. Georges Petit, expert, M.

Paul Chevallier, commissaire-priseur, ou dans nos bureaux, lundi

prochain, 22 juin; exposition publique le lendemain mardi 23 juin. Vente

publique, aux enchères, mercredi 24 et jeudi 25 juin.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891 · 第 25 / 30 题