LA CATASTROPHE DE MOENCHENSTEIN

Moenchenstein est à peu de distance de Bâle, c'est un but de promenade

situé à l'entrée de la vallée de la Birse, au pied des dernières

collines du Jura. On s'y rend en quelques minutes en chemin de fer.

Dimanche dernier, 11 juin, à propos d'une fête champêtre, plusieurs

Sociétés chorales des environs et de nombreux promeneurs prenaient le

train de 2 heures 15 minutes. Ce train, composé de un fourgon, un

wagon-poste et neuf grands wagons genre américain pour les voyageurs,

était traîné par deux locomotives. A peu de distance de la gare de

Moenchenstein la voie traverse la Birse, petite rivière canalisée en cet

endroit, sur un pont en fer de 21 mètres de long.

A peine la première machine arrivait-elle à l'extrémité du pont, que

celui-ci se rompit brusquement. Les deux locomotives et les quatre

premiers wagons tombèrent dans la rivière; le cinquième, un wagon mixte

de 1re et 2e classes, éventré par un bout, restait suspendu à moitié sur

la culée du pont. On a retiré, au moment où paraissent ces lignes, près

de soixante-dix cadavres; il en reste encore beaucoup enfoncés sous les

débris au fond de la rivière; il y a en outre une centaine de blessés

dont plusieurs très grièvement. En examinant nos gravures, faites

d'après les photographies prises peu après l'accident, on voit que le

tablier du pont s'est rompu vers la culée arrière, et que c'est la

poutre de droite (ces mots étant pris en considérant la voie dans le

sens de la marche du train) qui a du céder la première. La rupture a eu

lieu au moment où toute la longueur du pont était occupée par les deux

machines et quatre wagons; il supportait sa charge maximum.

On voit que la première machine est tombée sur la rive opposée, les

roues en l'air, ce qui indique bien que la poutre de droite a cédé

d'abord; la rupture s'est ensuite achevée complètement. On voit la

seconde machine tombée sur ses roues; les autres wagons se sont broyés

en se précipitant les uns sur les autres et ont été entraînés au fond de

la rivière. Le frein automatique dont était muni le train a dû

fonctionner aussitôt la rupture de la conduite qui règne sous le train,

ce qui explique que les derniers wagons sont restés sur la voie.

A qui attribuer la responsabilité d'une aussi épouvantable catastrophe?

Le pont avait, nous dit-on, été construit il y a peu de temps par la

maison Eiffel avec des fers allemands; il est inadmissible que les

ingénieurs n'aient pas employé la section nécessaire pour la résistance

à supporter; mais ce qui est possible et même probable, c'est que les

fers aient été de mauvaise qualité.

Une pareille catastrophe ne serait pas possible en France, car les ponts

y sont l'objet d'une attention toute particulière. Après leur

construction, prévue pour des machines locomotives pesant 15 ou 18

tonnes, ils sont essayés avec une charge quadruple de celle qu'ils

doivent supporter d'abord au repos, puis à des vitesses allant jusqu'à

60 kilomètres à l'heure. En outre, une visite minutieuse a lieu tous les

ans et les pièces défectueuses sont immédiatement remplacées.

L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891 · 第 20 / 30 题