LES LIVRES NOUVEAUX

_Dieu_, par Victor Hugo, 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hetzel et Quantin,

éditeurs).--Il est écrit que Victor Hugo ne cessera pas de nous étonner.

Il n'y a pas à dire: ce ne sont pas ici des bribes, des fragments

recueillis par des héritiers plus ou moins adroits, ou des admirateurs

intempestifs. C'est bel et bien un poème de cinq mille vers, suivi,

aussi fortement composé qu'aucun autre de Victor Hugo, une sorte de

testament philosophique, où la pensée de Lucrèce a du plus d'une fois

hanter l'écrivain. Il fut écrit à Jersey, dans l'exil, en 1855, deux ans

après les _Châtiments_. C'est peut être l'un de ceux où le poète donne

le plus de lui-même l'idée d'une personnalité gigantesque, en raison

même de celle avec laquelle il se mesure. Car enfin, dans ces simples

mots, dans ce titre: _Dieu_, par Victor Hugo, il y a quelque chose comme

une accolade, sinon comme une revanche. Voltaire avait écrit sur le

fronton d'une petite chapelle, à Ferney: _Deo erexit Voltaire_. Cela

était une déclaration de principes, mais c'était surtout de l'orgueil.

Victor Hugo a fait mieux, et quelque chose surtout de plus difficile. Il

a construit le monument qui est beaucoup plus qu'une chapelle, une sorte

de cathédrale, et il a créé à sa manière le dieu qu'il voulait qu'on y

adorât.

Nous le connaissions déjà. Il nous l'avait déjà plusieurs fois défini,

notamment dans William Shakespeare, où la prose lui a peut-être permis

de donner à son affirmation une forme plus précise. Car il faut bien

convenir qu'ici la poésie semble avoir singulièrement fait tort à la

philosophie. En nous présentant dans un ordre ascendant les diverses

idées que l'humanité s'est faites de Dieu, en commençant par l'athéisme,

qui est la négation, il nous semble faire un étrange anachronisme.

L'homme à son berceau, quelque grossière idée qu'il dût se faire de

Dieu, ou, si l'on veut, de la force cachée qu'il sentait sans la

comprendre, ne fut certes pas athée; et si l'on peut discuter de ce

qu'il fut alors, en tous cas le scepticisme ne vint pas ensuite. Ce

serait plutôt à la fin, avec le déisme, que la négation et le doute

apparaissent, et ce serait alors, à ce moment de connaissance plus

répandue, sinon plus profonde, que l'homme serait tenté de s'éloigner de

ce que le poète croit la vérité. Mais qu'importe! Hugo, malgré tout, a

fait oeuvre de grand poète, et l'on n'a pas autre chose à lui demander.

Bien difficiles seraient ceux qui ne s'en tiendraient pas pour

satisfaits.

L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891 · 第 17 / 30 题