MUSIQUE DE M. BRUNEAU

[Paroles]

Vous n'avez rien qu'un mot à dire,

Vous n'avez qu'à lever le doigt pour me détruire

J'attends vos ordres souverains.

J'ai voulu défendre ma cause,

Malgré ce qu'on m'a dit, Monseigneur, et je l'ose

Malgré ce que je crains!

Songez mon Dieu que si je l'aime,

Tout l'a voulu, les fleurs, les arbres, le ciel même!

Et quand j'ai vu que je l'aimais,

Je n'avais pas la force, hélas, de me reprendre!

N'est-ce pas, Monseigneur, vous allez me le rendre!

Vous voulez bien que nous soyons heureux!

[Illustration: LES THÉÂTRES]

Le Prix Thoirac.--Vaudeville: la _Femme_, comédie en trois actes, par M.

Albin Valabrègue.

M. Thoirac, qui fut homme d'esprit et qui en son temps taquina la muse,

je parle de la muse légère, celle que la Fable n'a pas admise sur le

Parnasse, M. Thoirac a fondé un prix de 4,500 francs pour le

Théâtre-Français: il est destiné à la meilleure comédie jouée dans

l'année à la rue Richelieu. C'est l'Académie qui est chargée de le

donner. Voici la première fois que l'illustre compagnie se prononce à ce

sujet. Elle l'a adjugé à _Une Famille_, dont l'auteur est M. Lavedan.

J'applaudis pour ma part à cette décision, et je félicite le jeune

écrivain. Seulement je me demande comment et sur quoi messieurs les

quarante peuvent appuyer leur verdict.

A quoi reconnaît-on la supériorité d'une comédie? en la comparant à sa

voisine? Dans ce cas, les quatre mille cinq cents francs de M. Thoirac

courent grand risque de se fourvoyer à l'exaltation d'une oeuvre des

plus médiocres. Cela dépend de la concurrence. Toutes les années ne sont

pas également heureuses et le public pourrait s'étonner à bon droit de

voir cette prime littéraire accordée à la médiocrité. On pourrait faire

un report et attendre des moments meilleurs dans l'année suivante. Non,

la volonté du donateur est formelle. Alors, quelles seront pour les

juges les conditions qui décideront en faveur de l'ouvrage? Son succès?

je le veux bien; mais le succès n'est pas toujours la consécration d'un

talent littéraire. Messieurs les académiciens ont évidemment à décider

d'une oeuvre d'art, sans cela l'agent des auteurs dramatiques suffirait

à résoudre le litige en consultant la recette. Sur quelles valeurs

l'Institut, pris pour arbitre souverain, se décidera-t-il ses

appréciations? Sur le style?

Certes, je fais grand cas pour ma part d'une jolie langue, purement,

élégamment parlée, mais, j'en demande pardon aux écrivains, dont je vais

probablement blesser les prétentions, le style est une qualité

secondaire au théâtre. La forme ne prend de valeur que lorsqu'elle se

met au service d'une pensée. Si elle n'est qu'un bavardage jouant

habilement avec les phrases, plus préoccupée des mots que de l'idée,

elle ne donne rien: stalactites autour d'une branche de bois mort. La

pièce est avant tout dans les caractères, dans les situations. Le

théâtre vit d'action et non de littérature. Le pauvre Sedaine, dont on

jouait dernièrement la _Gageure imprévue_ à la Comédie-Française, se

souciait fort pieu de la langue. «Pour être brave, il ne faut qu'être

homme et des armes», a-t-il dit quelque part. Et pourtant le

_Philosophe_ sans le savoir, écrit à la diable, est resté au répertoire;

il compte même parmi les dix ou quinze pièces qui sont vivantes depuis

Molière dans l'ancien Théâtre-Français.

M. Scribe était de cette école. Vous me direz que l'immortalité ne

s'ouvrira pas pour M. Scribe. C'est probable. Si le passé lui a été

complaisant, le présent ne lui est guère favorable. M. Scribe savait ses

faiblesses, il en souriait même, non sans esprit. Un jour qu'il répétait

une pièce rue de Richelieu, les conseillers écoutés de la maison, qu'il

avait auprès de lui à l'orchestre, lui firent respectueusement une

observation sur l'impropriété d'une expression. M. Scribe, tout entier

au mouvement de la scène, laissa un instant ses voisins, monta sur le

théâtre, coupa, allongea dans son dialogue, mit ses acteurs en place, et

quand sa besogne d'auteur dramatique fut faite, quand il fut sûr de son

effet scénique, il descendit dans la salle, reprit sa place à son

fauteuil en disant à ses deux conseillers: «Et maintenant, à vous,

Messieurs les académiciens.»

Le style lui paraissait chose secondaire; il avait si souvent réussi

sans lui. Il lui fallait avant tout l'intérêt, la vie de la pièce. Il

existe peut-être à l'Institut des auteurs dramatiques qui sont de cet

avis et qui se souviennent du jugement singulier porté autrefois par

l'Académie.

Elle eut à se décider, au dix-huitième siècle, sur cette question:

quelle était la plus parfaite des pièces de Molière? Elle opina pour les

_Femmes savantes_. Pour quoi? parce qu'elle jugea les _Femmes savantes_

l'oeuvre de style la plus remarquable de Molière.

C'était le goût du temps. L'Académie aurait pu admettre aussi bien le

_Misanthrope_; mais l'esprit et la langue eurent gain de cause. Et

l'_École des femmes_ pourtant, cette oeuvre d'une puissance de passion

incomparable, et le _Tartuffe_, ce drame dont la profondeur dépasse tous

les drames, que deviennent-ils dans tout ceci? Si la même question se

posait aux immortels de nos jours, je doute qu'elle reçut la même

réponse qu'au dix-huitième siècle. Ce n'est pas tout qu'une jolie prose,

ou que des jolis vers, il faut en premier lieu, et je le répète, la

pièce, attachante par la vérité des caractères, de plus entraînante par

l'intérêt de son action. J'ai bien idée que le prix Thoirac soulèvera

dans l'avenir le nombreuses discussions au sein de l'Académie. Pour la

première fois les choses ont marché d'elles-mêmes et la _Famille_ de M.

Lavedan a triomphé sans rivalités. J'ai idée que dans l'année qui vient

la question sera plus agitée.

Elle se posera entre le _Mariage Blanc_, de M. Jules Lemaitre,

_Grisélidis_, de M. Silvestre, entre la comédie de M. P. Ferrier et

celle de M. Boucheron. A qui le prix? Je vous répondrai quand le drame

de M. Richepin, _Par le glaive_, aura paru. Le Théâtre-Français nous

promet aussi le _Chemin de Damas_ de M. Alexandre Dumas. Mais, quel que

soit son succès, l'oeuvre nouvelle du maître restera hors concours. Le

prix Thoirac ne peut être donné aux membres de l'Académie, qui ont eu le

bon goût de ne pas se faire juge et partie dans une telle question.

Le théâtre du Vaudeville, cédé à une direction qui a fait un bail de

trois mois, nous a donné une comédie de M. Albin Valabrègue, dont le

Palais-Royal a repris les trois actes si amusants de _Durand et Durand_.

Ici nous ne sommes plus dans la fantaisie désopilante du quiproquo qui a

fait la fortune de la pièce du Palais-Royal. M. Valabrègue touche

sérieusement à la comédie sérieuse. Je doute qu'il y rencontre le même

succès. Il y a de l'esprit et beaucoup dans cette nouvelle comédie à

laquelle M. Valabrègue a donné pour titre: _La Femme_, mais ce sujet

n'en est pas à sa première édition. _La Femme_ est cet être honnête par

excellence, inépuisable dans ses sacrifices, supérieur dans son

abnégation et dans sa douleur, que rien ne détourne de son devoir, ni

les fautes, ni l'indignité de l'époux, ni la trahison de l'amie qui lui

vole les plus douces joies du bonheur domestique. C'est celle qui, après

tant de luttes et de souffrances, reste toujours fidèle au devoir, et

qui compte ramener à elle, par la force de la vertu, de l'abnégation, et

par la puissance du pardon, le malheureux mari qui s'égare. C'est

l'épouse, la mère de famille. La tendance morale de la comédie est des

plus louables, malheureusement le public des théâtres, un peu fatigué de

sa saison d'hiver, a écouté un peu distrait cette démonstration; mais à

pièce d'été, critique d'été; n'appuyons donc pas plus qu'il ne faut sur

les longueurs de cette comédie, aussi bien serions-nous ingrat envers

elle. Car nous l'avons applaudie en maints endroits, et pour l'auteur,

et pour ses interprètes: Mlle Cerny est charmante dans le rôle de Marie

de Blauval; Mlle Brindeau, M. Dieudonné et M. Lérand ont été

chaleureusement accueillis dans leurs personnages de Mme Tivolier, de M.

de Blauval et de M. Tivolier.

L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891 · 第 15 / 30 题