La Semaine parlementaire.--Une des questions les plus importantes
qu'avait à discuter la Chambre, au cours de son examen des tarifs
douaniers, était certainement celle qui concerne l'industrie de la soie.
Cette industrie constitue en effet, on peut le dire, une gloire
commerciale de la France, et cette fois, si on laisse de côté les
protectionnistes intransigeants, tout le monde était d'accord pour
reconnaître que toute entrave mise à son développement était une
atteinte grave portée aux intérêts du pays. Il ne faut donc pas
s'étonner si l'entrée en franchise des soies grèges et des cocons
étrangers a été votée à une forte majorité: 380 voix contre 137.
Il est vrai qu'en cette circonstance la Chambre avait une liberté
d'allure qu'elle n'a pas toujours dans ces sortes de questions. Elle
n'avait pas à craindre de sacrifier outre mesure une autre branche de
l'activité nationale, la sériciculture, car un projet, soumis en même
temps à la Chambre et voté par elle, attribue des primes spéciales à
ceux qui s'occupent de l'élevage du ver à soie. Tous les intérêts
recommandables se trouveront donc ménagés. En somme, quant à présent,
les Lyonnais l'emportent sur toute la ligne.
--Si les questions ouvrières et sociales n'aboutissent pas à une
solution satisfaisante, ce ne sera pas faute de les avoir examinées et
discutées sous toutes leurs faces. Elles reviennent périodiquement à la
Chambre, tantôt sous forme de projets de loi, tantôt sous forme
d'interpellations. C'est par ce dernier procédé que MM. Dumay, Girodet
et Baudin l'ont soulevée. Il s'agissait «des mesures que le ministre des
travaux publics comptait prendre vis-à-vis de la Compagnie des
houillères de Monthieu, qui a suspendu son exploitation en ne prévenant
le personnel que huit jours à l'avance.»
M. Yves Guyot, qui--il faut le reconnaître--est mis assez fréquemment
sur la sellette, a pris la parole sur le ton quelque peu ironique: «Je
vais répondre, a-t-il dit, à l'interpellation hebdomadaire, pour ne pas
dire quotidienne.» Ce début a soulevé quelques murmures à
l'extrême-gauche, mais, aux yeux de la majorité, il a été justifié par
la facilité avec laquelle on met le Gouvernement en cause chaque fois
que s'élève une difficulté entre ouvriers et patrons. Le ministre a
ajouté que les actionnaires de la Compagnie étaient convoqués, et
qu'aucune mesure ministérielle ne pouvait être prise avant le vote de
l'assemblée générale. Le débat a été clos par l'ordre du jour pur et
simple voté à une forte majorité.
--Deux propositions de loi, l'une de M. Jacquemart, l'autre de M.
Thellier de Poncheville, et toutes deux relatives à la saisie-arrêt du
salaire des ouvriers et des appointements des employés, sont venues en
première délibération. Mais aussitôt le ministre du commerce est monté à
la tribune pour annoncer que le gouvernement préparait un projet de loi
sur cette question, et demander par conséquent l'ajournement, de la
discussion. La-dessus les auteurs des deux propositions protestent
vivement, n'admettant pas que tout le travail fait par la commission ait
été accompli inutilement, et cela pour attendre le projet du
gouvernement qui ne sera pas prêt, avant longtemps. La Chambre s'émeut
en présence de cette argumentation et repousse, par 310 voix contre 145,
la demande d'ajournement du ministre. Mais celui-ci ne devait pas tarder
à avoir sa revanche. En effet, dès le début, M. Grousset est monté à la
tribune et, dans un discours très court, mais très décisif, il a
démontré que le projet de ses collègues ne tenait pas debout au point de
vue juridique. Force a été à la majorité de se de juger et de renvoyer à
la commission ce projet mort-né.
C'est là encore un exemple à l'appui de ce que nous disions la semaine
dernière sur la légèreté avec laquelle sont rédigées nos lois depuis
quelque temps. Cette fois on s'est aperçu à temps de l'imprudence qu'on
allait commettre; mais il n'en est pas toujours ainsi et plus d'une fois
c'est à l'application seulement qu'on a reconnu la défectuosité des
textes législatifs adoptés par le parlement. Sans mettre un frein à
l'initiative des membres de la Chambre, car ceux-ci n'y renonceraient
pas facilement, il serait possible d'éviter pareil inconvénient, au
moins dans une certaine mesure. Il existe en France un corps constitué,
le Conseil d'État, qui est censé renfermer les jurisconsultes de
profession les plus autorisés. Pourquoi ne ferait-on pas intervenir
cette assemblée dans la préparation des lois, ne fût-ce qu'à titre
consultatif? Il y aurait là une garantie, que l'on ne semble pas assuré
de trouver auprès de nos législateurs.
Un débat assez vif a eu lieu au sujet des manifestations qui ont eu lieu
à Montmartre, à l'occasion de l'inauguration du monument du Sacré-Coeur.
MM. Baudin, Ferroul et Duinay avaient déposé à ce sujet une demande
d'interpellation. On connaît la thèse: le désordre a été causé par la
police; s'il n'y avait pas eu d'agents, les manifestations auraient
suivi leurs cours, paisiblement, et tout se serait passé le mieux du
monde. Mais le malheur veut que lorsque ces citoyens inoffensifs se
réunissent sur la voie publique, aussitôt des agents interviennent,
frappent à tort et à travers et troublent ce calme parfait avec lequel
les anarchistes témoignent ordinairement en public leurs convictions les
plus chères. M. Constans a répliqué, et il l'a fait en termes qu'il
n'est même pas nécessaire d'analyser, car on sait avec quelle énergie
tranquille il démontre, toutes les fois que l'occasion s'en présente,
que pour lui l'idée de république et de liberté n'entraîne nullement
celle de désordre et de violence. Mais il a eu cette fois à opposer aux
interpellateurs un argument de fait des plus piquants. La veille avait
eu lieu une réunion à laquelle assistaient des anarchistes et des
socialistes, deux groupes qui ne sont pas habitués à marcher d'accord.
Il n'y avait là aucun de ces agents dont la présence ne fait qu'exciter
les esprits et cependant, après quelques minutes de conversation, on en
est arrivé à ce que M. Baudin appelle «les brutalités de la police.» On
a échangé des coups et le combat n'a fini que faute de combattants,
c'est-à-dire quand les orateurs, qui depuis longtemps avaient perdu
l'illusion de pouvoir se faire entendre, ont manqué de chaises pour se
les lancer réciproquement à la tête.
L'ordre du jour pur et simple demandé par le ministre de l'intérieur a
été voté à l'énorme majorité de 435 voix contre 70.
L'agitation ouvrière: _Les grèves_--Le succès qu'a eu la grève des
omnibus ne pouvait manquer d'avoir des conséquences. Ce sont d'abord les
ouvriers et employés de chemins de fer qui ont eu l'idée de profiter du
mouvement de sympathie que les cochers et conducteurs des voitures
publiques avaient provoqué dans la population parisienne. Il s'agissait
ici également d'un service dont tous les voyageurs sont à même de
reconnaître le caractère pénible et ceux qui en ont la charge pouvaient,
comme leurs camarades des omnibus, espérer l'intervention de l'État.
Mais ce n'est pas chose aisée que de mettre en mouvement un personnel
considérable comme celui des chemins de fer, et dans lequel figurent des
corps de métier dont les intérêts ne sont pas toujours d'accord. La
tentative n'a pas réussi cette fois, et la crise grave qu'aurait amenée
un arrêt dans les transports par voie ferrée a été épargnée au pays.
Les boulangers seront-ils plus heureux? A leur tour ils ont formulé
cette menace terrible de la grève; mais, chose singulière, ce n'est pas
en raison d'un défaut d'entente avec leurs patrons qu'ils ont songé à ce
moyen redoutable de faire accepter leurs revendications. C'est aux
bureaux de placement qu'ils en ont, et il est probable qu'ils ont
raison, car les abus de ces intermédiaires ont été souvent signalés et
reconnus. Mais est-il juste d'employer la grève pour réaliser une
réforme qui peut être accomplie autrement? Dans une pétition
comminatoire adressée à la fois à la Chambre et au conseil municipal,
les ouvriers boulangers ont signifié qu'ils refuseraient le travail, si,
dans un défiai de huit jours, les pouvoirs publics n'avaient pas pris
les mesures nécessaires pour faire disparaître les bureaux de placement.
Qu'arriverait-il si de pareilles sommations étaient écoutées? c'est à la
Chambre et au conseil municipal lui-même de répondre. Mais, en admettant
qu'on voulût y faire droit, le temps matériel manquerait, sans compter
que, ce principe une fois admis, l'État serait tenu d'intervenir et
deviendrait responsable des événements toutes les fois que son action
serait réclamée, à tort ou à raison. Il y a là un abus, et ceux-là mêmes
qui, dans la presse, sont le plus portés à soutenir les revendications
ouvrières, ont estimé que les ouvriers boulangers faisaient fausse
route.
Ce n'est pas tout: Lyon, qui se donne volontiers le titre de seconde
capitale de la France, devait avoir, comme Paris, sa grève de voitures
publiques. Le personnel des tramways a refusé le travail et, toujours à
l'instar de Paris, on a vu les scènes déjà connues se renouveler:
attroupements aux dépôts, menaces et voies de fait pour empêcher les
voitures de sortir, etc... C'est un peu trop, et on commence à se
demander si les institutions établies en vue d'assurer aux ouvriers la
liberté et le bien-être ne menacent pas de tourner à la dictature. La
faculté de la grève est légitime, car c'est le seul moyen pour le
travailleur d'obtenir les satisfactions auxquelles il peut légitimement
prétendre, mais c'est à la condition qu'il sera permis à ceux qui ne
partagent pas les vues de leurs camarades de continuer le travail. Ce
n'est pas là contester à l'ouvrier l'exercice d'un droit qui lui est
cher avec raison, c'est le lui assurer, et si l'État doit intervenir,
c'est uniquement pour garantir aux deux partis en présence, les
grévistes et les travailleurs, la liberté à laquelle ils ont droit les
uns et les autres.
Angleterre: le procès Gordon Cumming.--La presse anglaise, qui est fort
prudente toutes les fois que l'honneur national est en jeu--on ne
saurait le lui reprocher si elle n'exagérait les accents de la vertu
révoltée quand elle a à signaler quelque défaillance à la charge des
autres nations--a parlé d'abord avec la plus grande réserve des tristes
incidents de Tranby Croit. Un des officiers les plus en vue de l'armée,
accusé de tricher au jeu, et cela à la table où le prince de Galles en
personne tient la banque, c'était un simple «Baccara-case.» On en est
revenu de cette appréciation un peu sommaire des choses, et, quand on a
vu, par les révélations faites au cours du procès, que tout le monde
sortait compromis dans cette affaire scandaleuse, un revirement s'est
produit dans l'opinion et l'événement, qui était d'abord du domaine de
la chronique, a pris une portée plus grave et a été jugé par tous dans
ses conséquences politiques.
Certes, le peuple anglais est profondément attaché à sa monarchie et il
serait absurde d'avancer que sa foi a été ébranlée; mais enfin le
loyalisme gouvernemental a été mis à une rude épreuve, car, pour la
première fois, le public était amené à juger l'héritier du trône et à se
prononcer sur sa conduite. Or, si l'on se fonde sur les articles de la
presse anglaise, le public a été vivement ému et a traduit ses
impressions avec une sévérité que le prince n'a pas rencontrée en France
même, où l'on pouvait cependant prendre sa revanche du dédain avec
lequel sont dénoncés chaque jour, de l'autre côté du détroit, les vices
dits français. Pendant que, dans notre pays, on se borne à sourire en
soutenant--avec le souvenir d'Henri IV--que les princes bons vivants
peuvent faire les meilleurs rois, les puritains d'Angleterre refusent
d'admettre que le fils aîné de la reine cherche à se distraire des
occupations toutes décoratives auxquelles le condamne la constitution.
Il faut l'avouer, d'ailleurs, il était pénible d'apprendre tout d'un
coup que le prince porte dans ses malles, quand il voyage, tout
l'attirail nécessaire pour improviser une partie de baccara et il ne
faut pas trop s'étonner si cette révélation seule a suffi à ébranler
quelque peu cette foi dans les traditions monarchiques qui jusqu'ici a
caractérisé l'Angleterre.
Le partage de l'Afrique: le traité anglo-portugais.
--La lutte engagée entre l'Angleterre et le Portugal au sujet de leurs
possessions en Afrique a pris fin. Le traité signé à Londres a été
ratifié par les Cortès et bientôt, les dernières formalités accomplies,
la convention deviendra exécutoire.
La ligne frontière des territoires respectifs des deux royaumes, au nord
et au sud du Zambèze, demeure à peu près identique à celle qu'avaient
tracée les négociateurs de l'an passé, à l'exception, naturellement, du
crochet quelle doit décrire pour englober la vaste superficie concédée
par delà le fleuve entre Tète et Jumbo. D'autre part, le Manicaland avec
Mutassa, mais à l'exclusion du Massikessé, est définitivement attribué à
l'Angleterre, en d'autres termes à la compagnie sud-africaine.
Une commission mixte, dont la composition n'a pas été encore arrêtée, se
rendra sur les lieux pour procéder au tracé détaillé et définitif.
Chacune des deux puissances contractantes s'est engagée à reconnaître
les concessions minières qui ont été légalement accordées sur son
territoire ainsi qu'à respecter toutes les formes de la propriété
privée. Tout litige relatif à des concessions ou domaines situés à
trente milles de l'un ou l'autre côté de la frontière sera soumis, non
pas à la juridiction ordinaire, mais à l'arbitrage. C'est là une sage
précaution qui, vraisemblablement, ne sera pas inutile, car dans les
possessions lointaines, là ou les droits des individus sont forcément
mal définis, les conflits d'intérêts privés dégénèrent facilement en
conflits internationaux. Il est donc prudent de convenir à l'avance
qu'ils seront soumis à l'arbitrage, c'est-à-dire à une juridiction dont
les sentiments de neutralité seront garantis.
La solution n'est évidemment pas avantageuse pour le Portugal, mais
c'est une solution et le gouvernement de Lisbonne a trop besoin de repos
pour mettre l'ordre dans ses affaires financières ou commerciales pour
qu'on ne le félicite pas d'avoir écarté cette grosse question, même au
prix de quelques sacrifices.
Nécrologie.--Le contre-amiral marquis de Montaignac, ancien ministre de
la marine.
Le vice-amiral Bosse, du cadre de réserve.
Le contre-amiral Guérin-Duvivier.