LE PANAMA

Une instruction judiciaire est ouverte contre les membres du conseil

d'administration du canal de Panama. Lundi M. de Lesseps a été

interrogé, au Palais de Justice, par M. le conseiller Prinet. Voilà donc

un homme qui a connu toutes les vanités des gloires officielles et tous

les orgueils, plus légitimes, de la popularité, qui est grand-officier

de la Légion d'honneur, dignitaire de tous les ordres de l'Europe,

académicien, qu'on a appelé «le grand Français» dans les journaux, et,

ce qui est plus caractéristique encore, «le père Lesseps» dans les

faubourgs; et cet homme, à quatre-vingts ans passés, s'assied, dans le

cabinet d'un magistrat instructeur, sur la chaise où se sont assis les

banquiers véreux arrêtés sur la route de Bruxelles!

Sans préjuger le dénouement de cette lamentable affaire, on peut lui

trouver déjà quelque chose de tragique dans sa banalité. Cette froide

mise en scène du Palais de Justice, le cabinet sévère des juges

d'instruction, la présence du greffier, qui a cent fois entendu les

mêmes questions et les mêmes réponses, à peine tiré de son indifférence

professionnelle par la grandeur du personnage qu'il a devant lui, le

va-et-vient monotone du gendarme dans le long et sombre corridor; tout

ce qu'on peut évoquer ajoutera à l'impression et au regret causés par

cette nouvelle de la poursuite. Mais on se dit aussi dans le public que,

pour en venir là, il faut y avoir été contraint par l'irrégularité

flagrante de l'affaire.

Cette affaire de Panama tournant mal, j'imagine qu'on en eût pris son

parti dans l'opinion, si elle avait été liquidée à temps. On s'en fût

consolé comme d'un beau rêve évanoui. On en eût peu voulu à M. de

Lesseps de s'être trompé. Ce qui a tout gâté, c'est l'optimisme entêté

de son entourage, persuadé de bonne foi, je l'espère, que M. de Lesseps

devait réussir encore, ainsi qu'il le pensait lui-même, ayant dans son

étoile une confiance aveugle d'Oriental fataliste. C'est cet optimisme

qu'on a voulu faire partager au public par tous les moyens. On a marché,

marché quand même, dissimulant la vérité, sans doute avec l'espoir

qu'elle serait plus belle le lendemain. On est demeuré dans cet état

d'esprit du joueur qui tient le point sur le coup qu'il a perdu, s'il

lui reste de quoi en essayer un autre qu'il compte gagner.

L'entraînement est venu, menant aux procédés illicites, faisant oublier

les prescriptions de cette terrible loi sur les Sociétés, loi

constamment violée, qu'on ne songe guère à appliquer aux affaires

triomphantes, mais qui est un glaive toujours nu que la justice jette

dans la balance des vaincus!

*

* *

Dans le cas présent, je suis persuadé qu'on eût souhaité ne pas

poursuivre. M. de Lesseps est un «sympathique» par ses défauts aussi

bien que par ses qualités. S'il n'a pas eu l'idée première, l'invention

du percement de l'isthme de Suez, qui appartiennent aux Saint-Simoniens

campés en Égypte en 1832, la foule lui attribue le mérite, et il a eu la

gloire incontestable d'avoir mené à bien la plus grande affaire de notre

temps. Pour y arriver, il montra une vitalité prodigieuse, une

indomptable fermeté. D'esprit simpliste (ce sont ces esprits que la

foule comprend le mieux et aime le plus), il concluait volontiers du

succès de Suez au succès assuré de toute entreprise semblable. On avait

creusé le sable, on couperait des montagnes, voilà tout. Dans

l'exécution même du projet de Panama, il voulait, forçant une fois de

plus la nature, le faire par les moyens simples, par la voix droite,

abordant de front les obstacles au lieu d'essayer de les tourner. Ceci

avait une grandeur qu'on vit d'abord et des dangers qu'on ne connut

qu'ensuite. Au début l'imagination du public, fier du succès du Suez et

enrichi par lui, se fit la complice de ce qu'il pouvait y avoir

d'illusion dans la conception de Panama.

De cette complicité de la première heure, il est resté quelque chose.

C'est d'elle que vient ce sentiment de douloureux étonnement que nous

avons éprouvé à l'annonce des poursuites, prévues pourtant et

impossibles à éviter. On se dit, tout d'abord, que si quelque chose

pouvait être sauvé, l'action judiciaire n'y aidera pas. Les

responsabilités pécuniaires qui pourraient être établies ne serviront de

rien. Qu'est-ce que quelques millions récupérés, si on les récupère, en

présence du milliard et demi englouti dans l'entreprise? Une goutte

d'eau dans la mer... Et puis, c'est un peu de notre gloire qui s'en va.

C'est une faillite morale aussi grande que la faillite matérielle. C'est

le déshonneur frappant un vieillard qui a encore assez de force pour en

sentir les douleurs, s'il n'a plus assez d'énergie et de verdeur pour

les prévenir. M. Quesnay de Beaurepaire, qui est un romancier et un

auteur dramatique, nous dira peut-être un jour ce qu'il a éprouvé,

lorsqu'il lui a fallu une fin au roman et au drame industriel et

financier de Panama. On devine ses hésitations, ses regrets, son

chagrin.

Mais la justice égalitaire n'admet pas de déni. Le philosophe, en ses

jugements, peut faire la différence entre les irrégularités qui naissent

de l'illusion, de la négligence, de l'excès de confiance en soi, et

celles qui naissent de la fraude préméditée et voulue. La justice n'a

pas le droit de faire cette différence. Sollicitée il faut qu'elle

agisse. Son abstention deviendrait de la complicité et ferait peser sur

elle et sur l'État, au nom de qui elle agit, une responsabilité morale

qui serait trop lourde à porter.

Dégager la responsabilité morale des uns, faire la part des mêmes

responsabilités chez les autres, c'est tout le procès. Il s'y agit bien

moins de débattre des intérêts, qui paraissent irrémédiablement

compromis et que le débat judiciaire ne sauvera pas, que de donner une

satisfaction à la conscience publique, inquiète de cet effondrement et

désireuse d'en savoir toutes les causes. Vaguement, on entrevoit déjà

que les difficultés techniques, que les erreurs d'appréciation sur la

nature et la dépense des travaux ne sont pas les seules raisons de la

catastrophe. On devine sans peine une administration imprudente, un

entourage, fanatisé par le nom de M. de Lesseps et son précédent succès,

se disant que, l'affaire devant réussir, les moyens importent peu. Il y

a des généraux qui ont gagné des batailles ou enlevé des places par des

coups hardis qui, s'ils eussent échoué, les auraient conduits devant le

conseil de guerre. Puis l'entreprise de Panama a vite acquis, à l'heure

même où les difficultés naissaient, un caractère financier que celle de

Suez n'avait pas eu, au même degré en tout cas. L'affaire, ne se

soutenant pas d'elle-même, a été soutenue, à la Bourse et ailleurs, au

prix de gros sacrifices. Peut-être quelques-uns de ceux qui étaient à sa

tête se sont-ils trop souvenus de la sagesse politique de La Fontaine et

de la fable du chien qui, après avoir essayé de défendre le dîner de son

maître contre une bande de chiens affamés, se décide à en prendre sa

part, la plus large qu'il peut. On a vu, en tout cas, les marchés avec

les ingénieurs et les entrepreneurs se faire de plus en plus onéreux, à

mesure que l'espoir diminuait de mener à bien l'oeuvre commencée. On a

vu ces marchés résiliés, repris, cédés, dans de mauvaises conditions,

avec des indemnités consenties, des matériels rachetés, des concours

presque uniquement nominaux chèrement acquis. Bref, à mesure que les

choses allaient plus mal, on a pratiqué à la fois une politique de

faiblesse et une politique de risquons-tout.

*

* *

Sur qui, maintenant, pèseront les responsabilités? Qui accusera-t-on

justement d'avoir appliqué à l'entreprise du Panama le système des

«petits paquets», au lieu de l'abandonner si elle devait être

abandonnée, alors que les ruines étaient moins profondes, ou bien de

mettre plus nettement le public au courant des nécessités qui pesaient

sur elle et des sacrifices qu'on devait lui demander? Ce sera moins,

j'imagine, M. de Lesseps vieilli, déifié, devenu une sorte de Victor

Hugo de l'industrie, devant qui la vérité dite ressemblait à un

blasphème proféré, que ceux qui l'ont entouré et ont propagé des

illusions qui devaient les avoir quittés.

La presse a joué, ainsi que la politique, un grand rôle dans cette

affaire. On ne pense pas que ce rôle ait été bon. La presse, trompée

elle-même ou se trompant, soit de bonne foi, soit volontairement, a trop

encouragé des espérances cruellement déçues aujourd'hui. Elle n'a vu,

elle n'a montré en tout cas, que le côté qu'on pourrait appeler le côté

poétique de l'entreprise. Elle a fait vibrer la corde nationale jusqu'à

la briser, célébré la grandeur du but poursuivi, négligé de s'enquérir

d'assez près des moyens dont on disposait pour l'atteindre,

entraîné--c'est incontestable--les petits capitaux qui voulaient et

devaient rester prudents. Les journaux ont été les complices de

l'illusion entretenue longtemps sur la situation du Panama.

Quelques-uns, rares, avaient bien fait entendre un cri d'alarme ou

s'étaient abstenus. Mais c'est le petit nombre. Il faut ajouter, ce qui

est triste à dire, mais ce qu'on doit savoir aussi, que, parmi ceux qui

ont donné le champ à la critique, beaucoup, plus qu'on n'oserait dire,

n'ont parié que pour faire chèrement acheter leur silence. A mesure que

les plaies devenaient plus saignantes, on payait de plus en plus, non

plus pour les guérir, mais pour les cacher. Nulle affaire peut-être, en

ces temps, n'a été exploitée par la presse à un degré égal. Le Panama a

eu le triste mérite de faire naître par centaines ces singuliers

organes, à publicité intermittente, qui paraissaient quinze jours avant

une émission ou une assemblée d'actionnaires, pour disparaître quelques

jours après! Les concours, même non désintéressés, n'ont pas coûté aux

actionnaires autant que les attaques arrêtées. La presse a donné, ici,

une preuve de sa puissance considérable, et aussi cette idée fâcheuse

que cette puissance n'était pas toujours bien employée. La chute du

Panama, les poursuites contre ses administrateurs, atteignent la presse

autrement même que dans ses intérêts matériels.

Ce qu'on peut et ce qu'on doit dire, sans crainte d'être taxé de

complaisance, c'est que la chute du Panama ne saurait causer que du

chagrin, même à ceux qui l'avaient prévue depuis assez de temps, et que

les poursuites contre les administrateurs, si imposées qu'elles soient à

la justice, ne sauraient exciter qu'un sentiment de mélancolique regret.

Il est triste toujours de voir s'évanouir un beau rêve, fût-il peu

raisonnable, et de voir disparaître une renommée éclatante. Avec quelle

amertume M. de Lesseps et ceux qui le touchent de près doivent-ils

songer aux jours d'autrefois, à ces luttes pour Suez où à trois ou

quatre reprises tout parut perdu «fort l'honneur», resté intact, et aux

triomphes définitifs qui vinrent bientôt après les plus redoutables

crises! L'inauguration du canal de Suez, avec la souveraine des

Français, fut véritablement un jour de gloire nationale. On avait vaincu

la nature, on avait vaincu les résistances des hommes. Docile instrument

du génie industriel et de l'adresse politique, l'argent avait accompli

un projet qui remontait aux Pharaons de la vieille Égypte. Sans doute,

on avait espéré une semblable journée en Amérique. Mais l'argent,

instrument faussé cette fois, est demeuré impuissant. Waterloo a succédé

à Austerlitz. La misère suprême, ce n'est pas tant la défaite que la

façon dont elle est venue et les suites qu'elle a. La popularité de M.

de Lesseps s'effondre devant une action judiciaire et devant des

accusations dont il restera toujours quelque chose, quelle que soit

l'issue du procès. Ou eût admis, je veux le répéter encore, l'aveu

formel et complet d'une erreur dans l'affaire du Panama. Le public s'en

fût pris de son déboire aux ingénieurs qui avaient étudié les lieux, et

son admiration fût restée intacte vis-à-vis M. de Lesseps. Mais on lui

pardonnera malaisément la ruine lentement venue par une situation

longtemps dissimulée, les faiblesses et les audaces de son

administration, encore que la justice suprême, pour la juger, doit se

mettre dans l'état d'esprit où il a vécu, où on l'a fait vivre. Mais, si

ventre affamé n'a pas d'oreilles, bourse vidée n'en a pas plus!

[Illustration: LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX.--Défilé des pénitents se

rendant au monastère.--Dessin d'après nature de notre envoyé spécial, M.

Kauffmann.]

[Illustration: La cuisine de la «Fosada».]

[Illustration: Chanoine manoeuvrant la masse d'armes de Roland.]

[Illustration: La confession des pèlerins.]

[Illustration: Un «carabinero» sous la pluie.]

L'Illustration, No. 2521, 20 Juin 1891 · 第 5 / 30 题