NOTE 4, PAGE 64.

Avant d'executer son oeuvre, l'artiste la concoit; il enfante au

dedans de lui, pour emprunter la langue de Bossuet, 'un tableau, une

statue, un edifice qui, dans sa simplicite, est la forme, l'original, le

modele immateriel de ce qu'il executera sur la pierre, sur le marbre,

sur la toile ou il arrangera toutes ses couleurs.' Ce modele immateriel

est pour l'artiste, si l'on veut, un ideal qu'il se propose de realiser

dans son oeuvre: c'est le patron sur lequel il travaille et qu'il

s'efforce a reproduire le plus exactement possible. Il y met tous ses

soins, toute son etude, et il travaille _avec crainte et tremblement_;

il craint de defigurer, de mutiler l'image sainte imprimee dans son

esprit; il craint que sa main, interprete infidele, ne traduise mal sa

pensee; il craint que la copie ne soit qu'une caricature de l'original,

et il efface, il corrige, il rature, il retouche, il refait, il a des

hesitations, des scrupules, des repentirs; souvent il se decourage, il

est sur le point d'abandonner l'oeuvre commencee, il a peur de rester

au-dessous de son sujet; la perfection du modele immateriel le

desespere, et ce desespoir provient d'une illusion. D'ordinaire, ce

modele ne lui semble si parfait que parce qu'il est encore vague,

confus, indetermine. Nous prenons volontiers l'indefini pour la

perfection; individualiser une idee, c'est lui donner on mode

particulier a l'exclusion de tous les autres dont elle etait

susceptible, et cette exclusion nous coute, c'est une sorte de

sacrifice que s'impose notre imagination; elle y a regret, comme

l'avare, en depensant un ecu pour se donner un plaisir, regrette tous

les autres plaisirs imaginables que cet ecu lui aurait pu procurer. Car

il ne faut pas accorder a Schleiermacher que l'oeuvre d'art existe

deja tout entiere dans l'esprit de l'artiste avant qu'il ait realise sa

pensee dans le marbre ou sur la toile. Cette pensee est toujours plus ou

moins enveloppee, plus ou moins confuse; elle n'est pas encore degagee

de son delivre, ou plutot c'est un rudiment incomplet, une ebauche

indistincte ou l'on n'apercoit que les principaux lineaments de

l'oeuvre; c'est un embryon dont les organes ne sont pas encore

developpes. C'est en travaillant a executer son plan que l'artiste

parvient a concevoir ce plan d'une maniere claire et distincte; c'est en

manifestant au dehors sa pensee qu'il se la rend manifeste a lui-meme.

La composition et l'execution sont deux periodes de l'activite de

l'artiste que l'abstraction seule peut distinguer; dans le fait, elles

ne se distinguent point, et le peintre compose encore dans le dernier

coup de pinceau qu'il donne a sa toile.--_Victor Cherbuliez:

Philosophie du Beau.--Etudes sur le Systeme d'esthetique de M. Th.

Vischer. Troisieme article. (Revue Germanique, Tome x, p. 662.)_

The Voice and Spiritual Education · 第 14 / 22 题