Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue

Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit,

c'étaient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait

entrevue dans l'obscurité, c'était la chapelle; ce fantôme qu'il avait

vu étendu à terre, c'était la soeur faisant la réparation; ce grelot

dont le bruit l'avait si étrangement surpris, c'était le grelot du

jardinier attaché au genou du père Fauchelevent.

Une fois Cosette couchée, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on

l'a vu, soupé d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon

fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y eût dans la baraque étant

occupé par Cosette, ils s'étaient jetés chacun sur une botte de paille.

Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:--Il faut désormais que

je reste ici.--Cette parole avait trotté toute la nuit dans la tête de

Fauchelevent.

À vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.

Jean Valjean, se sentant découvert et Javert sur sa piste, comprenait

que lui et Cosette étaient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque

le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait échoué

dans ce cloître, Jean Valjean n'avait plus qu'une pensée, y rester. Or,

pour un malheureux dans sa position, ce couvent était à la fois le lieu

le plus dangereux et le plus sûr; le plus dangereux, car, aucun homme ne

pouvant y pénétrer, si on l'y découvrait, c'était un flagrant délit, et

Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent à la prison; le plus sûr,

car si l'on parvenait à s'y faire accepter et à y demeurer, qui

viendrait vous chercher là? Habiter un lieu impossible, c'était le

salut.

De son côté, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commençait par se

déclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il

là, avec les murs qu'il y avait? Des murs de cloître ne s'enjambent pas.

Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille à

pic avec un enfant dans ses bras. Qu'était-ce que cet enfant? D'où

venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent était dans le

couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne

savait rien de ce qui s'était passé. Le père Madeleine avait cet air qui

décourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne

questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conservé pour lui tout son

prestige. Seulement, de quelques mots échappés à Jean Valjean, le

jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait

faillite par la dureté des temps, et qu'il était poursuivi par ses

créanciers; ou bien qu'il était compromis dans une affaire politique et

qu'il se cachait; ce qui ne déplut point à Fauchelevent, lequel, comme

beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se

cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il était

simple qu'il voulût y rester. Mais l'inexplicable, où Fauchelevent

revenait toujours et où il se cassait la tête, c'était que Mr Madeleine

fût là, et qu'il y fût avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les

touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incompréhensible venait de

faire son entrée dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent était à

tâtons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci:

Mr Madeleine m'a sauvé la vie. Cette certitude unique suffisait, et le

détermina. Il se dit à part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa

conscience: Mr Madeleine n'a pas tant délibéré quand il s'est agi de se

fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il décida qu'il sauverait Mr

Madeleine.

Il se fit pourtant diverses questions et diverses réponses:--Après ce

qu'il a été pour moi, si c'était un voleur, le sauverais-je? Tout de

même. Si c'était un assassin, le sauverais-je? Tout de même. Puisque

c'est un saint, le sauverai-je? Tout de même.

Mais le faire rester dans le couvent, quel problème! Devant cette

tentative presque chimérique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre

paysan picard, sans autre échelle que son dévouement, sa bonne volonté,

et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au

service d'une intention généreuse, entreprit d'escalader les

impossibilités du cloître et les rudes escarpements de la règle de saint

Benoît. Le père Fauchelevent était un vieux qui toute sa vie avait été

égoïste, et qui, à la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus

aucun intérêt au monde, trouva doux d'être reconnaissant, et, voyant une

vertueuse action à faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment

de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il

n'aurait jamais goûté et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air

qu'il respirait depuis plusieurs années déjà dans ce couvent avait

détruit la personnalité en lui, et avait fini par lui rendre nécessaire

une bonne action quelconque.

Il prit donc sa résolution: se dévouer à Mr Madeleine.

Nous venons de le qualifier _pauvre paysan picard_. La qualification est

juste, mais incomplète. Au point de cette histoire où nous sommes, un

peu de physiologie du père Fauchelevent devient utile. Il était paysan,

mais il avait été tabellion, ce qui ajoutait de la chicane à sa finesse,

et de la pénétration à sa naïveté. Ayant, pour des causes diverses,

échoué dans ses affaires, de tabellion il était tombé charretier et

manoeuvre. Mais, en dépit des jurons et des coups de fouet, nécessaires

aux chevaux, à ce qu'il paraît, il était resté du tabellion en lui. Il

avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il

causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui:

Il parle quasiment comme un monsieur à chapeau. Fauchelevent était en

effet de cette espèce que le vocabulaire impertinent et léger du dernier

siècle qualifiait: _demi-bourgeois, demi-manant;_ et que les métaphores

tombant du château sur la chaumière étiquetaient dans le casier de la

roture: _un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel_. Fauchelevent,

quoique fort éprouvé et fort usé par le sort, espèce de pauvre vieille

âme montrant la corde, était pourtant homme de premier mouvement, et

très spontané; qualité précieuse qui empêche qu'on soit jamais mauvais.

Ses défauts et ses vices, car il en avait eu, étaient de surface; en

somme, sa physionomie était de celles qui réussissent près de

l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fâcheuses rides du

haut du front qui signifient méchanceté ou bêtise.

Au point du jour, ayant énormément songé, le père Fauchelevent ouvrit

les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille,

regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son séant et dit:

--Maintenant que vous êtes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?

Ce mot résumait la situation, et réveilla Jean Valjean de sa rêverie.

Les deux bonshommes tinrent conseil.

--D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les

pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin,

nous sommes flambés.

--C'est juste.

--Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous êtes arrivé dans un

moment très bon, je veux dire très mauvais, il y a une de ces dames fort

malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre côté. Il

paraît qu'elle se meurt. On dit les prières de quarante heures. Toute la

communauté est en l'air. Ça les occupe. Celle qui est en train de s'en

aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la

différence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et

que je dis: ma _piolle_. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et

puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles

ici; mais je ne réponds pas de demain.

--Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du

mur, elle est cachée par une espèce de ruine, il y a des arbres, on ne

la voit pas du couvent.

--Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.

--Eh bien? fit Jean Valjean.

Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me

semble qu'on peut y demeurer caché. C'est à ce point d'interrogation que

Fauchelevent répondit:

--Il y a les petites.

--Quelles petites? demanda Jean Valjean.

Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait

de prononcer, une cloche sonna un coup.

--La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.

Et il fit signe à Jean Valjean d'écouter.

La cloche sonna un second coup.

--C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en

minute pendant vingt-quatre heures jusqu'à la sortie du corps de

l'église. Voyez-vous, ça joue. Aux récréations, il suffit qu'une balle

roule pour qu'elles s'en viennent, malgré les défenses, chercher et

fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chérubins-là.

--Qui? demanda Jean Valjean.

--Les petites. Vous seriez bien vite découvert, allez. Elles crieraient:

Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura

pas de récréation. La journée va être tout prières. Vous entendez la

cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.

--Je comprends, père Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.

Et Jean Valjean pensa à part lui:

--Ce serait l'éducation de Cosette toute trouvée.

Fauchelevent s'exclama:

--Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de

vous! et qui se sauveraient! Ici, être homme, c'est avoir la peste. Vous

voyez bien qu'on m'attache un grelot à la patte comme à une bête féroce.

Jean Valjean songeait de plus en plus profondément.

--Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il éleva la voix:

--Oui, le difficile, c'est de rester.

--Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.

Jean Valjean sentit le sang lui refluer au coeur.

--Sortir!

--Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.

Et, après avoir laissé passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent

poursuivit:

--On ne peut pas vous trouver ici comme ça. D'où venez-vous? Pour moi

vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, ça

a besoin qu'on entre par la porte.

Tout à coup on entendit une sonnerie assez compliquée d'une autre

cloche.

--Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mères vocales. Elles vont au

chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est

morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on

meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par où vous êtes

entré? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par où

êtes-vous entré?

Jean Valjean devint pâle. La seule idée de redescendre dans cette rue

formidable le faisait frissonner. Sortez d'une forêt pleine de tigres,

et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage à y

rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante

dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout,

d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-être au coin du

carrefour.

--Impossible! dit-il. Père Fauchelevent, mettez que je suis tombé de

là-haut.

--Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas

besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous

regarder de près, et puis vous aura lâché. Seulement il voulait vous

mettre dans un couvent d'hommes; il s'est trompé. Allons, encore une

sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prévenir la

municipalité pour qu'elle aille prévenir le médecin des morts pour qu'il

vienne voir qu'il y a une morte. Tout ça, c'est la cérémonie de mourir.

Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-là, ces bonnes dames. Un

médecin, ça ne croit à rien. Il lève le voile. Il lève même quelquefois

autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le médecin, cette

fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment

se nomme-t-elle?

--Cosette.

--C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-père?

--Oui.

--Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui

donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos,

la petite est dedans. Je sors. Le père Fauchelevent sort avec sa hotte,

c'est tout simple. Vous direz à la petite de se tenir bien tranquille.

Elle sera sous la bâche. Je la déposerai le temps qu'il faudra chez une

vieille bonne amie de fruitière que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est

sourde et où il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille à la

fruitière que c'est une nièce à moi, et de me la garder jusqu'à demain.

Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le

faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean

hocha la tête.

--Que personne ne me voie. Tout est là, père Fauchelevent. Trouvez moyen

de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bâche.

Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le médium de la main

gauche, signe de sérieux embarras.

Une troisième sonnerie fit diversion.

--Voici le médecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a

regardé, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le médecin a visé le

passeport pour le paradis, les pompes funèbres envoient une bière. Si

c'est une mère, les mères l'ensevelissent; si c'est une soeur, les

soeurs l'ensevelissent. Après quoi, je cloue. Cela fait partie de mon

jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une

salle basse de l'église qui communique à la rue et où pas un homme ne

peut entrer que le médecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes

les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bière.

Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme

cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une boîte où il n'y a rien, on la

remporte avec quelque chose dedans. Voilà ce que c'est qu'un

enterrement. _De profundis_.

Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie

qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de

la lumière. Jean Valjean s'était mis à la regarder. Il n'écoutait plus

Fauchelevent.

N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux

jardinier continuait paisiblement son rabâchage:

--On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu'on va le

supprimer, ce cimetière Vaugirard. C'est un ancien cimetière qui est en

dehors des règlements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa

retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai là un ami, le père

Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilège, c'est

d'être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un

arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d'événements depuis

hier! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine....

--Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement.

Fauchelevent fit ricocher le mot.

--Dame! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable

enterrement.

Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la

genouillère à grelot et la reboucla à son genou.

--Cette fois, c'est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à

l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et

attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le

pain et le fromage.

Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!

Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa

jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses

melonnières.

Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait

sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une

porte, et une voix douce répondait: _À jamais. À jamais_, c'est-à-dire:

_Entrez_.

Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins

du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure,

assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.

Chapitre II

Fauchelevent en présence de la difficulté

Avoir l'air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions

critiques, à de certains caractères et à de certaines professions,

notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra,

cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la

physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de

Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie.

Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule.

La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit:

--Ah! c'est vous, père Fauvent.

Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent.

Fauchelevent recommença son salut.

--Père Fauvent, je vous ai fait appeler.

--Me voici, révérende mère.

--J'ai à vous parler.

--Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait

peur intérieurement, j'ai quelque chose à dire à la très révérende mère.

La prieure le regarda.

--Ah! vous avez une communication à me faire.

--Une prière.

--Eh bien, parlez.

Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des

paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une

force; on ne s'en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de

deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la

communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il

n'avait guère autre chose à faire que d'être curieux. À distance comme

il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait

guère devant lui qu'une agitation d'ombres. À force d'attention et de

pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces

fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont

la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ouïe s'aiguise. Il s'était

appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé,

de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n'avait rien de caché

pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l'oreille.

Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'était là son art. Tout le

couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales

faisaient cas de Fauchelevent. C'était un curieux muet. Il inspirait la

confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les

nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion

d'allures lui était comptée. Il n'en avait pas moins fait jaser deux

hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularités du

parloir; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités

de la sépulture; de la sorte, il avait, à l'endroit de ces religieuses,

une double lumière, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il

n'abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n'y

voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités! On l'eût

difficilement remplacé.

Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprécié, entama,

vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez

diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses

infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour

lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des

nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre

des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par

aboutir à ceci: qu'il avait un frère,--(la prieure fit un mouvement)--un

frère point jeune,--(second mouvement de la prieure, mais mouvement

rassuré)--que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec

lui et l'aider, qu'il était excellent jardinier, que la communauté en

tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui;--que,

autrement, si l'on n'admettait point son frère, comme, lui, l'aîné, il

se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du

regret, obligé de s'en aller;--et que son frère avait une petite fille

qu'il amènerait avec lui, qui s'élèverait en Dieu dans la maison, et qui

peut-être, qui sait? ferait une religieuse un jour.

Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son

rosaire entre ses doigts, et lui dit:

--Pourriez-vous, d'ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer?

--Pourquoi faire?

--Pour servir de levier.

--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.

La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre

voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient

probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul.

Chapitre III

Mère Innocente

Un quart d'heure environ s'écoula. La prieure rentra et revint s'asseoir

sur la chaise.

Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de

notre mieux le dialogue qui s'engagea.

--Père Fauvent?

--Révérende mère?

--Vous connaissez la chapelle?

--J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.

--Et vous êtes entré dans le choeur pour votre ouvrage?

--Deux ou trois fois.

--Il s'agit de soulever une pierre.

--Lourde?

--La dalle du pavé qui est à côté de l'autel.

--La pierre qui ferme le caveau?

--Oui.

--C'est là une occasion où il serait bon d'être deux hommes.

--La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.

--Une femme n'est jamais un homme.

--Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut.

Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint

Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent

soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius.

--Ni moi non plus.

--Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n'est pas un

chantier.

--Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frère qui est fort!

--Et puis vous aurez un levier.

--C'est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes.

--Il y a un anneau à la pierre.

--J'y passerai le levier.

--Et la pierre est arrangée de façon à pivoter.

--C'est bien, révérende mère. J'ouvrirai le caveau.

--Et les quatre mères chantres vous assisteront.

--Et quand le caveau sera ouvert?

--Il faudra le refermer.

--Sera-ce tout?

--Non.

--Donnez-moi vos ordres, très révérende mère.

--Fauvent, nous avons confiance en vous.

--Je suis ici pour tout faire.

--Et pour tout taire.

--Oui, révérende mère.

--Quand le caveau sera ouvert....

--Je le refermerai.

--Mais auparavant....

--Quoi, révérende mère?

--Il faudra y descendre quelque chose.

Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure

qui ressemblait à de l'hésitation, le rompit.

--Père Fauvent?

--Révérende mère?

--Vous savez qu'une mère est morte ce matin.

--Non.

--Vous n'avez donc pas entendu la cloche?

--On n'entend rien au fond du jardin.

--En vérité?

--C'est à peine si je distingue ma sonnerie.

--Elle est morte à la pointe du jour.

--Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté.

--C'est la mère Crucifixion. Une bienheureuse.

La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison

mentale, et reprit:

--Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion,

une janséniste, madame de Béthune, s'est faite orthodoxe.

--Ah oui, j'entends le glas maintenant, révérende mère.

--Les mères l'ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans

l'église.

--Je sais.

--Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette

chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrât dans

la chambre des mortes!

--Plus souvent!

--Hein?

--Plus souvent!

--Qu'est-ce que vous dites?

--Je dis plus souvent.

--Plus souvent que quoi?

--Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus

souvent.

--Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?

--Pour dire comme vous, révérende mère.

--Mais je n'ai pas dit plus souvent.

--Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.

En ce moment neuf heures sonnèrent.

--À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très

Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.

--Amen, dit Fauchelevent.

L'heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable

que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de

cet écheveau.

Fauchelevent s'essuya le front.

La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré,

puis haussa la voix.

--De son vivant, mère Crucifixion faisait des conversions; après sa

mort, elle fera des miracles.

--Elle en fera! répondit Fauchelevent emboîtant le pas, et faisant

effort pour ne plus broncher désormais.

Les misérables Tome II: Cosette · 第 20 / 24 段