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Victor Hugo
Tome II--COSETTE
(1862)
Livre premier--Waterloo
Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
Chapitre II Hougomont
Chapitre III Le 18 juin 1815
Chapitre IV A
Chapitre V Le _quid obscurum_ des batailles
Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi
Chapitre VII Napoléon de belle humeur
Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste
Chapitre IX L'inattendu
Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean
Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
Chapitre XII La garde
Chapitre XIII La catastrophe
Chapitre XIV Le dernier carré
Chapitre XV Cambronne
Chapitre XVI _Quot libras in duce?_
Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo?
Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit
un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup
de marteau
Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte
Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil
Chapitre II Deux portraits complétés
Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée
Chapitre V La petite toute seule
Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est
peut-être un riche
Chapitre IX Thénardier à la manoeuvre
Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire
Chapitre XI Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la
loterie
Livre quatrième--La masure Gorbeau
Chapitre I Maître Gorbeau
Chapitre II Nid pour hibou et fauvette
Chapitre III Deux malheurs mêlés font du bonheur
Chapitre IV Les remarques de la principale locataire
Chapitre V Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit
Livre cinquième--À chasse noire, meute muette
Chapitre I Les zigzags de la stratégie
Chapitre II Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727
Chapitre IV Les tâtonnements de l'évasion
Chapitre V Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
Chapitre VI Commencement d'une énigme
Chapitre VII Suite de l'énigme
Chapitre VIII L'énigme redouble
Chapitre IX L'homme au grelot
Chapitre X Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux
Livre sixième--Le Petit-Picpus
Chapitre I Petite rue Picpus, numéro 62
Chapitre II L'obédience de Martin Verga
Chapitre III Sévérités
Chapitre IV Gaîtés
Chapitre V Distractions
Chapitre VI Le petit couvent
Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre
Chapitre VIII _Post corda lapides_
Chapitre IX Un siècle sous une guimpe
Chapitre X Origine de l'Adoration Perpétuelle
Chapitre XI Fin du Petit-Picpus
Livre septième--Parenthèse
Chapitre I Le couvent, idée abstraite
Chapitre II Le couvent, fait historique
Chapitre III À quelle condition on peut respecter le passé
Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes
Chapitre V La prière
Chapitre VI Bonté absolue de la prière
Chapitre VII Précautions à prendre dans le blâme
Chapitre VIII Foi, loi
Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne
Chapitre I Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
Chapitre II Fauchelevent en présence de la difficulté
Chapitre III Mère Innocente
Chapitre IV Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
Chapitre V Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
Chapitre VI Entre quatre planches
Chapitre VII Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte
Chapitre VIII Interrogatoire réussi
Chapitre IX Clôture
Livre premier--Waterloo
Chapitre I
Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui
raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La
Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une
large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après
l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme
des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il
apercevait, à l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la
forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur
une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce
de potence vermoulue portant l'inscription: _Ancienne barrière no 4_, un
cabaret ayant sur sa façade cet écriteau: _Au quatre vents. Échabeau,
café de particulier_.
Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un
petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans
le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert,
qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre
dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers
Braine-l'Alleud.
Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette
à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon,
une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la
chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux
hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où
une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque
kermesse, volait au vent. À l'angle de l'auberge, à côté d'une mare où
naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans
les broussailles. Ce passant y entra.
Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième
siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en
présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne,
dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes.
Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la
façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque
angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers
lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était
fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux
marteau rouillé.
Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de
mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit
oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand
arbre.
Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du
pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire
ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants
s'écartèrent et une paysanne sortit.
Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait.
--C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta:
--Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est
le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas traversé le bois.
--Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.
--Hougomont, dit la paysanne.
Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder
au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une
espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin,
ressemblait à un lion.
Il était dans le champ de bataille de Waterloo.
Chapitre II
Hougomont
Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la
première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de
l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier noeud sous le coup de
hache.
C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour
l'antiquaire, c'est _Hugomons_. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de
Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers.
Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche,
et entra dans la cour.
La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du
seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle.
L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre
dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant
voir les arbres d'un verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des
pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle
et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en
espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête
fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui
eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la
poussière. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les
dents et qui remplace les Anglais.
Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de
Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée.
Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos
compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle
aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale,
gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux
portes: la porte méridionale, celle du château, et la porte
septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son
frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent,
presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets
de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas
trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade
Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.
Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte
nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre
planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres
de l'attaque.
La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à laquelle on a
mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille,
s'entre-bâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur,
de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est
une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies,
deux larges battants faits de planches rustiques; au delà, des prairies.
La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le
montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes.
C'est là que Bauduin fut tué.
L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible;
le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt;
c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches
crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants
semblent faire effort pour s'enfuir.
Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des
constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des
angles et des coudes d'équerre.
Les Anglais s'y étaient barricadés; les Français y pénétrèrent, mais ne
purent s'y maintenir. À côté de la chapelle, une aile du château, le
seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on
pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit
de blockhaus. On s'y extermina. Les Français, arquebuses de toutes
parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des
caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les
fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs
et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie.
On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de
barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique;
les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de
l'escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme
l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les
Anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches
supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges
dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine
de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image
d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles.
Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont
là; l'un est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril.
Depuis 1815, il s'est mis à pousser à travers l'escalier.
On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est
étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel
y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute.
Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux
petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois,
au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin,
dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est
cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte
Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par
un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis
délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a
été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois
n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les
moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays.
L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ.
Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du Christ on lit
ce nom: _Henquinez_. Puis ces autres: _Conde de Rio Maïor. Marques y
Marquesa de Almagro (Habana)_. Il y a des noms français avec des points
d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les
nations s'y insultaient.
C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui
tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.
On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en a deux
dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de
poulie à celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y
puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.
Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van
Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier.
Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les
bois.
La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et
plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées.
Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de
vieux troncs d'arbres brûlés, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs
tremblants au fond des halliers.
Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont «pour garder le château» et se
blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa
cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir
par cet homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à
boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur
dernière gorgée. Ce puits, où burent tant de morts, devait mourir lui
aussi.
Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une
façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par
la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond,
on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop
d'empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il parait
que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits
des voix faibles qui appelaient.
Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et
brique, repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une
tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est
ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon
d'oeil-de-boeuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait
un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement
du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'oeil se perd dans
un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout
autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.
Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de
tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par
une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de
bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Il n'a
plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de
pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de
temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole.
Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée.
La porte de cette maison donne sur la cour. À côté d'une jolie plaque de
serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles,
posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait
cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui
abattit la main d'un coup de hache.
La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van
Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit:
«J'étais là. J'avais trois ans. Ma soeur, plus grande, avait peur et
pleurait. On nous a emportées dans les bois. J'étais dans les bras de ma
mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi, j'imitais le
canon, et je faisais _boum, boum_.»
Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.
Le verger est terrible.
Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La
première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième
est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de
l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à
droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du
fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en
contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages,
fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à
double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style
français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les
pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre.
On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont
couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un
balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée.
C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er
léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués
comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux
compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les
hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces
voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides,
n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à
mourir.
On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger
proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents
hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer
le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des
hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées
deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud;
l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une
grande haie vive; les Français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à
la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade,
les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à
la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y
brisa. Waterloo commença ainsi.
Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les Français
grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres.
Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept
cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent
braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.
Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons
d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y
paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les
intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche
dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu
de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major
Blackman s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est
tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la
révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier
malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous
les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa
balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce
verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois
plein de violettes.
Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un
ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français,
furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau
et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les
gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante
du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure
de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela
pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: _Monsieur, donnez-moi
trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!_
Chapitre III
Le 18 juin 1815
Retournons en arrière, c'est un des droits du narrateur, et
replaçons-nous en l'année 1815, et même un peu avant l'époque où
commence l'action racontée dans la première partie de ce livre.
S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de
l'Europe était changé. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont
fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz, la
providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant
le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un
monde.
La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver,
n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre
était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que
l'artillerie pût manoeuvrer.
Napoléon était officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de
ce prodigieux capitaine, c'était l'homme qui, dans le rapport au
Directoire sur Aboukir, disait: _Tel de nos boulets a tué six hommes_.
Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire
converger l'artillerie sur un point donné, c'était là sa clef de
victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une
citadelle, et il la battait en brèche. Il accablait le point faible de
mitraille; il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il y avait
du tir dans son génie. Enfoncer les carrés, pulvériser les régiments,
rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui était
là, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne
au boulet. Méthode redoutable, et qui, jointe au génie, a fait
invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre.
Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait
pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches à
feu; Napoléon en avait deux cent quarante.
Supposez la terre sèche, l'artillerie pouvant rouler, l'action
commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et finie à
deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne.
Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte
de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?
Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque
d'une certaine diminution intérieure? les vingt ans de guerre
avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l'âme comme le corps? le
vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine? en un mot,
ce génie, comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru,
s'éclipsait-il? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son
affaiblissement? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle
d'aventure? devenait-il, chose grave dans un général, inconscient du
péril? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler
les géants de l'action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie? La
vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal; pour les Dantes
et les Michel-Anges, vieillir, c'est croître; pour les Annibals et les
Bonapartes, est-ce décroître? Napoléon avait-il perdu le sens direct de
la victoire? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil, à ne plus
deviner le piège, à ne plus discerner le bord croulant des abîmes?
manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les
routes du triomphe et qui, du haut de son char d'éclairs, les indiquait
d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de
mener aux précipices son tumultueux attelage de légions? était-il pris,
à quarante-six ans, d'une folie suprême? ce cocher titanique du destin
n'était-il plus qu'un immense casse-cou?
Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l'aveu de tous,
un chef-d'oeuvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un
trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique sur
Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de
Blücher deux tronçons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter
l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour
Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on verrait.
Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de
Waterloo; une des scènes génératrices du drame que nous racontons se
rattache à cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet;
cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement, à un point
de vue par Napoléon, à l'autre point de vue par toute une pléiade
d'historiens. Quant à nous, nous laissons les historiens aux prises,
nous ne sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la plaine, un
chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant
peut-être des apparences pour des réalités; nous n'avons pas le droit de
tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a sans
doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence
stratégique qui autorisent un système; selon nous, un enchaînement de
hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du
destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge
naïf.
Chapitre IV
A
Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à
coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de
l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe,
la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le sommet
de l'A est Mont-Saint-Jean, là est Wellington; la pointe gauche
inférieure est Hougomont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte; la pointe
droite inférieure est la Belle-Alliance, là est Napoléon. Un peu
au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage
droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point précis
où s'est dit le mot final de la bataille. C'est là qu'on a placé le
lion, symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale.
Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la
corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut
toute la bataille.
Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux
routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face à Picton, Reille
faisant face à Hill.
Derrière la pointe de l'A, derrière le plateau de Mont-Saint-Jean, est
la forêt de Soignes.
Quant à la plaine en elle-même, qu'on se représente un vaste terrain
ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations
montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent à la forêt.
Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est
un bras-le-corps. L'une cherche à faire glisser l'autre. On se cramponne
à tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un
épaulement; faute d'une bicoque où s'adosser, un régiment lâche pied; un
ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal
à propos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse
qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. Qui sort du champ est
battu. De là, pour le chef responsable, la nécessité d'examiner la
moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.
Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de
Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Dès l'année
précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante, l'avait examinée
comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le
18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L'armée
anglaise était en haut, l'armée française en bas.
Esquisser ici l'aspect de Napoléon, à cheval, sa lunette à la main, sur
la hauteur de Rossomme, à l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de
trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous
le petit chapeau de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le revers
blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les épaulettes,
l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval
blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées
et des aigles, les bottes à l'écuyère sur des bas de soie, les éperons
d'argent, l'épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est
debout dans les imaginations, acclamée des uns, sévèrement regardée par
les autres.
Cette figure a été longtemps toute dans la lumière; cela tenait à un
certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et
qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité; mais aujourd'hui
l'histoire et le jour se font.
Cette clarté, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'étrange et de
divin que, toute lumière qu'elle est, et précisément parce qu'elle est
lumière, elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons; du
même homme elle fait deux fantômes différents, et l'un attaque l'autre,
et en fait justice, et les ténèbres du despote luttent avec
l'éblouissement du capitaine. De là une mesure plus vraie dans
l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue
Alexandre; Rome enchaînée diminue César; Jérusalem tuée diminue Titus.
La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser
derrière lui de la nuit qui a sa forme.
Chapitre V
Le _quid obscurum_ des batailles
Tout le monde connaît la première phase de cette bataille; début
trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux armées, mais pour
les Anglais plus encore que pour les Français.
Il avait plu toute la nuit; la terre était défoncée par l'averse; l'eau
s'était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des
cuvettes; sur de certains points les équipages du train en avaient
jusqu'à l'essieu; les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue
liquide; si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois
en masse n'eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues,
tout mouvement, particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte,
eût été impossible.
L'affaire commença tard; Napoléon, nous l'avons expliqué, avait
l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet,
visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et il avait
voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper
librement; il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol.
Mais le soleil ne parut pas. Ce n'était plus le rendez-vous
d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré, le général
anglais Colville regarda à sa montre et constata qu'il était onze heures
trente-cinq minutes.
L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-être que l'empereur
n'eût voulu, par l'aile gauche française sur Hougomont. En même temps
Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la
Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite française contre l'aile gauche
anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.
L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer là Wellington,
le faire pencher à gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, si les
quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la
division Perponcher n'eussent solidement gardé la position, et
Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner à y envoyer pour tout
renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.
L'attaque de l'aile droite française sur Papelotte était à fond;
culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le
passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler
Wellington sur Hougomont, de là sur Braine-l'Alleud, de là sur Hal, rien
de plus net. À part quelques incidents, cette attaque réussit. Papelotte
fut pris; la Haie-Sainte fut enlevée.
Détail à noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulièrement
dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos
redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexpérience se tira
intrépidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de
tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même, devient
pour ainsi dire son propre général; ces recrues montrèrent quelque chose
de l'invention et de la furie françaises. Cette infanterie novice eut de
la verve. Ceci déplut à Wellington.
Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.
Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un intervalle
obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe
du sombre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aperçoit de vastes
fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de
guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à flamme, les
sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à
grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les
lourds shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie presque noire de
Brunswick mêlée à l'infanterie écarlate d'Angleterre, les soldats
anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs
circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir
oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les Écossais
aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guêtres blanches de
nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu'il faut
à Salvator Rosa, non ce qu'il faut à Gribeauval.
Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. _Quid
obscurum, quid divinum_. Chaque historien trace un peu le linéament qui
lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des
généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux; dans
l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se
déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus
de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de
reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont
l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées
ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes,
tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres; où
était l'infanterie, l'artillerie arrive; où était l'artillerie, accourt
la cavalerie; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque
chose, cherchez, c'est disparu; les éclaircies se déplacent; les plis
sombres avancent et reculent; une sorte de vent du sépulcre pousse,
refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une
mêlée? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une
minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces
puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut
mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact à midi, ment à trois
heures. La géométrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne
à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un
certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et
s'éparpille en d'innombrables faits de détails qui, pour emprunter
l'expression de Napoléon lui-même, «appartiennent plutôt à la biographie
des régiments qu'à l'histoire de l'armée». L'historien, en ce cas, a le
droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux
de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si consciencieux
qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on
appelle une bataille.
Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement
applicable à Waterloo.
Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se
précisa.
Chapitre VI
Quatre heures de l'après-midi
Vers quatre heures, la situation de l'armée anglaise était grave. Le
prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile
gauche. Le prince d'Orange, éperdu et intrépide, criait aux
Hollando-Belges: _Nassau! Brunswick! jamais en arrière!_ Hill, affaibli,
venait s'adosser à Wellington, Picton était mort. Dans la même minute où
les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne,
les Français avaient tué aux Anglais le général Picton, d'une balle à
travers la tête. La bataille, pour Wellington, avait deux points
d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais
brûlait; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la
défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les
officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combattants
s'étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises,
le premier boxeur de l'Angleterre, réputé par ses compagnons
invulnérable, y avait été tué par un petit tambour français. Baring
était délogé. Alten était sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus, dont
un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par un
prince de la famille de Deux-Ponts. Les Écossais gris n'existaient plus;
les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie
avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers;
de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois
lieutenants-colonels, deux étaient à terre, Hamilton blessé, Mater tué.
Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon était mort,
Marsh était mort. Deux divisions, la cinquième et la sixième, étaient
détruites.
Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un noeud,
le centre. Ce noeud-là tenait toujours. Wellington le renforça. Il y
appela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela Chassé qui était à
Braine-l'Alleud.
Le centre de l'armée anglaise, un peu concave, très dense et très
compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de
Mont-Saint-Jean, ayant derrière lui le village et devant lui la pente,
assez âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de pierre, qui
était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque
l'intersection des routes, masse du seizième siècle si robuste que les
boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les
Anglais avaient taillé çà et là les haies, fait des embrasures dans les
aubépines, mis une gueule de canon entre deux branches, crénelé les
buissons. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. Ce
travail punique, incontestablement autorisé par la guerre qui admet le
piège, était si bien fait que Haxo, envoyé par l'empereur à neuf heures
du matin pour reconnaître les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et
était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les
deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'était le
moment où la moisson est haute; sur la lisière du plateau, un bataillon
de la brigade de Kempt, le 951, armé de carabines, était couché dans les
grands blés.
Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l'armée anglo-hollandaise
était en bonne posture.
Le péril de cette position était la forêt de Soignes, alors contiguë au
champ de bataille et coupée par les étangs de Groenendael et de
Boitsfort. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre; les régiments
s'y fussent tout de suite désagrégés. L'artillerie s'y fût perdue dans
les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du métier,
contestée par d'autres, il est vrai, eût été là un sauve-qui-peut.
Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé, ôtée à l'aile
droite, et une brigade de Wincke, ôtée à l'aile gauche, plus la division
Clinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett, à la brigade de
Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme épaulements et
contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les
Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous
la main vingt-six bataillons. _L'aile droite_, comme dit Charras, _fut
rabattue derrière le centre_. Une batterie énorme était masquée par des
sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle «le musée
de Waterloo». Wellington avait en outre dans un pli de terrain les
dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'était l'autre
moitié de cette cavalerie anglaise, si justement célèbre. Ponsonby
détruit, restait Somerset.
La batterie, qui, achevée, eût été presque une redoute, était disposée
derrière un mur de jardin très bas, revêtu à la hâte d'une chemise de
sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'était pas
fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.
Wellington, inquiet, mais impassible, était à cheval, et y demeura toute
la journée dans la même attitude, un peu en avant du vieux moulin de
Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis,
vandale enthousiaste, a acheté deux cents francs, scié et emporté.
Wellington fut là froidement héroïque. Les boulets pleuvaient. L'aide de
camp Gordon venait de tomber à côté de lui. Lord Hill, lui montrant un
obus qui éclatait, lui dit:--Mylord, quelles sont vos instructions, et
quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?--_De faire
comme moi_, répondit Wellington. À Clinton, il dit
laconiquement:--_Tenir ici jusqu'au dernier homme_.--La journée
visiblement tournait mal. Wellington criait à ses anciens compagnons de
Talavera, de Vitoria et de Salamanque:--_Boys_ (garçons)! _est-ce qu'on
peut songer à lâcher pied? pensez à la vieille Angleterre!_
Vers quatre heures, la ligne anglaise s'ébranla en arrière. Tout à coup
on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les
tirailleurs, le reste disparut; les régiments, chassés par les obus et
les boulets français, se replièrent dans le fond que coupe encore
aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un
mouvement rétrograde se fit, le front de bataille anglais se déroba,
Wellington recula.--Commencement de retraite! cria Napoléon.
Chapitre VII
Napoléon de belle humeur
L'empereur, quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale,
n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin,
son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, cette âme profonde,
masquée de marbre, rayonnait aveuglément. L'homme qui avait été sombre à
Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plus grands prédestinés font de ces
contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprême sourire est à Dieu.
_Ridet Caesar, Pompeius flebit_, disaient les légionnaires de la légion
Fulminatrix. Pompée cette fois ne devait pas pleurer, mais il est
certain que César riait.
Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant à cheval, sous l'orage et
sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,
satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout
l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud, il lui avait semblé que le
destin, assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo, était
exact; il avait arrêté son cheval, et était demeuré quelque temps
immobile, regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait
entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse: «Nous
sommes d'accord.» Napoléon se trompait. Ils n'étaient plus d'accord.
Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette
nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru
toute la ligne des grand'gardes, en s'arrêtent çà et là pour parler aux
vedettes. À deux heures et demie, près du bois d'Hougomont, il avait
entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment à la
reculade de Wellington. Il avait dit à Bertrand: _C'est l'arrière-garde
anglaise qui s'ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers les six mille
Anglais qui viennent d'arriver à Ostende_. Il causait avec expansion; il
avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars, quand il
montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en
s'écriant:--_Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort!_ La nuit du 17
au 18 juin, il raillait Wellington.--_Ce petit Anglais a besoin d'une
leçon_, disait Napoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que
l'empereur parlait.
À trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des
officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne
faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'était
éteint. L'armée anglaise dormait. Le silence était profond sur la terre;
il n'y avait de bruit que dans le ciel. À quatre heures, un paysan lui
avait été amené par les coureurs; ce paysan avait servi de guide à une
brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui
allait prendre position au village d'Ohain, à l'extrême gauche. À cinq
heures, deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de
quitter leur régiment, et que l'armée anglaise attendait la bataille.
_Tant mieux!_ s'était écrié Napoléon. _J'aime encore mieux les culbuter
que les refouler_.
Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il
avait mis pied à terre dans la boue, s'était fait apporter de la ferme
de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'était assis,
avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la
carte du champ de bataille, en disant à Soult: _Joli échiquier_!