Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut

bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et

pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il

logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où

il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre

hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la

Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis.

Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres

gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux

compagnies de cavalerie, l'une de çà, l'autre de là la rivière,

l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux

qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque

tari, on y lâcha les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa

aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On

trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres

qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal

étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif[577] l'avoit une fois charcuté à

bon escient.

Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à _l'Europe_[578] la

prise de Sedan, qu'il appeloit dans la pièce: _l'Antre des monstres_.

Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu'il avoit de détruire

la monarchie d'Espagne. C'étoit comme une espèce de manifeste. M.

Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.

[577] Chirurgien célèbre de ce temps.

[578] Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue,

attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets,

d'après un plan fourni par l'Éminence, et sous ses yeux. Elle fut

représentée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, avec une

grande magnificence, et, malgré son peu de succès, elle fut

imprimée en 1643, in-4º.

Le cardinal, s'il eût voulu, dans la puissance qu'il avoit, faire le

bien qu'il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été

bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la

peine[579]. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris,

et puisqu'il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu'il durât

assez pour abattre la maison d'Autriche. La grandeur de sa maison a

été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit

de peine, il ne faut que dire combien Tréville[580] lui causa de

mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le

Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit: «Monsieur le

Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai.»

Tréville commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit mis

sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, et

il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le

duc d'Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un

Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière; on

dit qu'elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne

vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant

de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le

Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit: «Mais, monsieur de

Chavigny, que l'on considère que l'on me perd de réputation, que

Tréville m'a bien servi, qu'il en porte des marques, qu'il est

fidèle.--Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer

que M. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle, qu'il est

nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez point mettre Tréville et

lui dans la balance.--Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à

qui il faisoit ce rapport, vous n'avez pas plus pressé le Roi que

cela? vous ne lui avez pas dit qu'il le falloit? La tête vous a

tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné.» Chavigny ensuite

lui jura qu'il avoit dit au Roi: «Sire, il faut que vous le fassiez.»

Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le

fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque

toutes les places, ne lui fît un méchant tour; enfin il fallut chasser

Tréville.

[579] Par grimace il composa un conseil, et fit Saint-Chaumont

ministre d'État; car il ne vouloit pas des gens bien forts.

Saint-Chaumont, qui croyoit qu'on donnoit cela à son mérite, en

eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des

gardes-du-corps, à qui il le dit: «Oh! oh! dit Gordes, tu te

moques.» Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi:

«Sire, Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l'a fait ministre

d'État; quelque sot croirait cela.» (T.)

[580] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait

_Tréville_), homme de l'esprit le plus juste et du goût le plus

délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette

d'Angleterre, duchesse d'Orléans.

L'Eminentissime croyoit revenir de sa maladie; toutes les déclarations

contre M. d'Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le

méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne,

afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à

mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont

cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le

cardinal Mazarin; qu'il l'avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que

M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l'être. On

a même cru qu'il y avoit déjà de l'intelligence entre la Reine et le

cardinal de Richelieu, et qu'elle avoit commencé dès le temps qu'il

eut d'elle le Traité d'Espagne. J'ai ouï dire à Lyonne que la première

fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine

(c'étoit après le Traité de Cazal), il lui dit: «Madame, vous

l'aimerez bien, il a de l'air de Buckingham.» Je ne sais si cela y a

servi, mais on croit que la Reine avoit de l'inclination pour lui de

longue main, et que le cardinal de Richelieu s'en étoit aperçu, ou que

cette ressemblance lui donnoit lieu de l'espérer.

Quand on joua _l'Europe_, il n'y étoit pas; il l'avoit bien vu répéter

plusieurs fois avec les habits qu'il fit faire à ses dépens; son bras

ne lui permit pas d'y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui

montrant le cardinal Mazarin: «Ma nièce, j'instruisois un ministre

d'Etat, tandis que vous étiez à la comédie.» Et on dit qu'il le nomma

au feu Roi, et qu'une autre fois il dit: «Je ne sache qu'un homme qui

me puisse succéder, encore est-il étranger.» D'autres pensent que

c'est trop subtiliser que de dire ce que j'ai dit du dessein de

gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son

intention n'a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui,

étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu'il

avoit d'appui, s'attacheroit apparemment à ses héritiers et à ses

proches[581]; mais ce n'est pas la première fois qu'il s'est trompé.

Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et

Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On

parlera ailleurs de l'un et de l'autre.

[581] Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein du

cardinal de Richelieu étoit d'envoyer le cardinal Mazarin à Rome

pour y servir le Roi; et qu'il lui dit en sa présence: «Monsieur

Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau

pour passer M. le cardinal Mazarin en Italie?--Monseigneur, dit

Arnoul, il y en aura un de prêt au premier jour.» Le Mazarin alla

supplier Arnoul de différer, et cependant le cardinal se porta

plus mal. Jamais le Mazarin n'a reconnu ce service. (T.)

Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et

l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai[582]. Le curé de

Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il

n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant

entrée tout échauffée, et lui ayant dit: «Monsieur, vous ne mourrez

point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une

révélation:--Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de

tout cela, il ne faut croire qu'à l'Evangile.»

[582] Il se fit fermer son cautère, parce que son bras

maigrissoit trop. Cela pourroit bien l'avoir tué; il ne vécut

plus guère après. (T.)

On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les

deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout

scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double

entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit

parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment

qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois

qu'il ne connoissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma

foi! qui croira cela pourra bien croire autre chose!

Le livre intitulé _Optatus gallus_ fut fait par le docteur Arsent, de

concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de

Richelieu tendoit à faire un schisme en France.

FIN DU TOME PREMIER.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

Pages.

Henri IV 3

Le Maréchal de Biron le fils. 20

Le maréchal de Roquelaure. 22

Le marquis de Pisani. 26

M. de Bellegarde, et beaucoup de choses de Henri III. 34

M. de Termes. 43

La princesse de Conti. 45

Philippe Desportes. 52

Le cardinal Du Perron. 59

L'archevêque de Sens, frère du précédent. 61

Le duc de Sully. 63

Le connétable de Lesdiguières. M. de Créqui. 76

La reine Marguerite de Valois. 87

La comtesse de Moret. M. de Cesy. 92

Le connétable de Montmorency. 97

Madame la princesse de Condé. 100

Mademoiselle Du Tillet. 110

Le maréchal d'Ancre. 114

Lisette. 119

Madame de Villars. 122

Madame la comtesse de Soissons. 127

Mademoiselle de Senecterre. 129

M. de Senecterre. 131

M. d'Angoulême. 138

Le maréchal de La Force. 143

Malherbe. 155

Mademoiselle Paulet[583]. 196

La vicomtesse d'Auchy. 204

M. Des Yvetaux. 212

M. de Guise, fils du Balafré. 224

Le chevalier de Guise, frère du précédent. 231

Le baron Du Tour. 234

M. de Vaubecourt. 235

Rocher-Portail. 237

Le connétable de Luynes, M. et madame de Chevreuse et M.

de Luynes. 241

M. le duc de Luynes. 253

Le maréchal d'Estrées. 255

Le président de Chevry. Duret, le médecin, son frère. 261

M. d'Aumont. 267

Madame de Reniez. 272

Le baron de Panat. 273

Madame de Gironde. 275

M. de Turin. 281

M. de Portail, M. Hilerin. 283

Le comte de Villa-Medina. 285

M. Viète. 289

Le chancelier de Bellièvre, le chancelier de Sillery, M.

et madame de Pisieux, M. et madame de Maulny. 291

Le Camus, maître des requêtes. 300

Madame d'Alincourt. 302

M. d'Alincourt. 304

Faure, père et fils. 305

Vanité des nations. 308

Avocats. 310

Le marquis d'Assigny. 317

Le duc de Brissac. 320

Bizarreries et Visions de quelques femmes. _Ib._

Gens guéris ou sauvés par moyens extraordinaires. 323

La princesse d'Orange, la mère. 327

Le prince d'Orange, le père. 330

M. de Mayenne. 334

Maris cocus par leur faute. 336

Cocus prudents ou insensibles. 338

Le comte de Cramail. 340

Nains, Naines. 342

Le cardinal de Richelieu. 344

[583] C'est par erreur que cet article a été classé ici. Il

n'auroit dû trouver place que dans le volume suivant, parmi les

articles des habitués de l'hôtel Rambouillet.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome premier Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 28 / 28 段